‹ Choix de petits drames et de contes tirés de BerquinChapitre 66 sur 102 · LA TERREUR, FLUET · texte numérisé non relu

LA TERREUR, FLUET

la terreur. Voyez-vous, si vous aviez fait les choses de bonne grâce , il ne vous en aurait coûté que la moitié. Voilà ce que l’on gagne à marchander avec le pauvre, tandis qu’à moitié prix, on aurait pu encore avoir par-dessus le marché la bénédiction du Seigneur. (Il prend les armes de Fluet, et s’occupe à les nettoyer.)

fluet. Mais je n’ai pas mon argent pour les autres ; mon papa entend que je le ménage.

la terreur. Il vous a donc défendu de donner quelques secours aux malheureux?

fluet. Rien pour rien, m’a-t-il dit en partant. Ne paye que ce que l’on fera pour ton service , et tâche d’avoir toujours bon marché.

la terreur. Vous lui obéissez à merveille , à ce qu’il paraît. Pour moi, je n’aurais pu trouver de goût à rien aujourd’hui , si j’avais vu ces pauvres gens endurer la faim.

fluet. On voit bien que vous n’avez jamais été

LE DÉSERTEUR

riche. 11 faut aller dans les grandes maisons pour voir comment on doit se comporter envers les pauvres. Quand vous verrez faire l’aumône, regardez si ce ne sont pas des gens du peuple plutôt que des seigneurs. Il nous conviendrait bien de nous arrêter devant la canaille couveile de haillons! Si clic devenait un jour à son aise, qui trouverait-on pour nous servir?

la terreur. Est-ce que c’est mon devoir de nettoyer vos armes ?

fluet. Puisque je vous paye. Si vous ne le faites pas , j’en trouverai mille à votre place.

la terreur. Cela n’est pas sûr. Pensez-vous qu'un brave soldat veuille être, pour quelques sous, le valet de gens de votre espèce? Nous avons de l’honneur dans l’âme , et nous savons nous contenter, au besoin, du pain de munition. Avec cela, on se moque des riches et de leur argent. Si j’avais encore le vôtre, vous verriez. Mais patience ! je parlerai à mes camarades , et je vous attends à la première garde.

fluet. Oh ! je ne la monterai pas longtemps.

Mon papa va bientôt m’acheter une enseigne.

la terreur. Ce ne sera pas au moins dans notre régiment. Nous avons un brave colonel, qui ne prend ses officiers' que parmi les vrais soldats , et non parmi des femmelettes comme vous.

fluet. Eh bien! j’irai dans un autre.

LE DÉSERTEUR

la terreur. A la bonne heure. Mais croyez-moi , retournez plutôt auprès de votre maman : ou si vous pouvez tout acheter , faites une bonne emplette de courage. C’est la chose la plus nécessaire dans notre métier.

fluet. Moi , je n’ai pas de courage ? J’ai appris un an à faire des armes.

la terreur , branlant la tête. Contre les lièvres peut-être , mais non contre l’ennemi. Il faut là une bonne conscience que vous n’avez pas , puisque vous traitez les pauvres comme des chiens. Vous ne ferez pas mieux que tous ceux de votre trempe , qui viennent passer un an au service , et puis se retirent dans leurs terres , pour raconter leurs prouesses, quoiqu’ils se soient toujours tenus cachés derrière le bagage.

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