MARCEL, GENEVIÈVE, GEORGE
george. Ce garçon-là s’imagine qu’il eh est dans le monde comme dans sa maison, où sa maman ordonnait aux valets de suivre tous ses caprices.
Geneviève. Y a-t-il longtemps qu’il est soldat?
george. Trois semaines. C’est sa première marche. Mais asseyons-nous, mes chers parents. Racontez-moi quelque chose de notre village. Que fait ma chère Madeleine?
Geneviève. Elle a déjà quatre enfants.
george. Que me dites-vous!
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marcel. Ta ignores peut-être qu’elle a épousé le jardinier Thomas?
george. Elle n’a donc pas voulu m’attendre?
Geneviève. Il y a dix ans que tu es parti; elle en a passé quatre à te pleurer.
george. Mais comment est-elle? Vit-elle au moins heureuse?
Geneviève. Elle est encore plus misérable que nous; et ses enfants ne pourront, de quelques années , gagner leur vie.
george. Vous n’êtes donc pas à votre aise, vous autres?
Geneviève. Hélas ! mon cher fils , nous ne savons jamais la veille où nous prendrons le pain du lendemain.
george. Juste ciel! que m’apprenez-vous? [Les deux vieillards se mettent à pleurer , sans répondre. ) Parlez donc. Comment cela est-il possible?
Marcel. Tu as raison de t’en étonner. Tu sais que nous avons toujours été laborieux, et que nous ne faisions pas comme les trois quarts de ceux du Alliage, qui ne savent pas ramasser pour l’hiver. Nous nous étions toujours si bien conduits, lorsque tu étais encore avec nous, que personne n’avait un sou de dette à nous demander. Notre ferme était pourvue de bétail et nous avions toujours quelques deniers en réserve pour les besoins inattendus. Mais, mon cher fils, tout cela ne tarda guère à
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changer après ton départ. Nous avions beau travailler, nous vîmes bientôt qu’il nous manquait deux bras diligents. J’étais obligé d’épuiser mes forces pour tenir nos terres en bon état. La faiblesse vint avec l’àge. Dans le temps où nous aurions dû nous réjouir d’avoir élevé notre fils, nous fûmes obligé de prendre un valet de charrue pour payer nos charges et nous soutenir. Il vint de mauvaises années, nous fîmes des dettes, et depuis cinq ans nous avons tout fondu.
Geneviève. Nous sommes encore en arrière de trente écus envers le seigneur. Il nous est impossible de les payer ; et chaque jour nous attendons qu’on nous chasse de notre chaumière, pour nous envoyer mendier notre pain.
Marcel. Dieu sait pourtant si c’est notre faute. Nous avons sûrement assez travaillé toute notre vie pour avoir du pain dans la vieillesse , et nous en aurions en abondance si des méchants n’avaient mis leur plaisir à nous rendre malheureux.
george. Juste ciel! devais-je craindre de vous trouver dans une pareille situation ? Mais qui sont les méchants hommes dont vous vous plaignez?
Marcel. Le bailli seul, mon fils. C’est lui qui fait toute notre misère. C’est sur lui que nous pouvons crier vengeance du fond de notre cœur. S’il ne t’avait fait soldat, nous n’aurions pas ainsi perdu
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notre bien , qui nous avait coûté tant de sueurs et de peines.
george. Il faut que la terre fournisse des hommes à l’État : et ce n’est pas la faute du bailli si le sort m’est tombé.
Geneviève. Tu le crois, mon fils? Apprends que c’était une tromperie de sa part. Tu sais qu’il a toujours été notre ennemi. Cependant de. toute notre vie nous ne lui avons fait de mal.
marcel. C’est qu’il m’en voulait de n’avoir pu lui prêter de l’argent, lorsqu’il n’était encore que simple clerc du greffier , et qu’il n’avait pas un habit entier sur le corps. Je me suis bien aperçu que sa haine venait de ce moment.
Geneviève , à George. C’était au fils aîné d’Antoine de marcher à ta place. Son père, à prix d’or, gagna le sergent de milice et le bailli. Il l’a déclaré en mourant; et on l’a vérifié sur le registre de l’inspecteur. Le bailli aurait été démis, si ton père n’avait intercédé pour lui. {A Marcel.) Il fallait le laisser punir. 11 n’aurait eu que ce qu’il méritait. Nous ne serions peut-être pas aujourd’hui si malheureux.
marcel. Eh! ma femme? qu’v aurions-nous gagné, quand il aurait payé l’amende? Notre fils serait resté soldat, et le bailli aurait été encore plu acharné contre nous. On empire son mal à se plaindre de la justice ; elle trouve toujours à sn
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venger. Les choses se seraient arrangées de manière que nous aurions eu tout le tort sur nous, et qu’on nous aurait fermé la bouche pour jamais.
Geneviève. Sa punition ne restera pas en arrière. Il faudrait qu’il n’y eût pas un Dieu dans le ciel; et nous pouvons mourir tranquilles là-dessus. ( Avec un profond soupir. ) Seulement, si nous n’avions pas de dettes !