‹ Choix de petits drames et de contes tirés de BerquinChapitre 72 sur 102 · MARCEL, GEORGE · texte numérisé non relu

MARCEL, GEORGE

george, troublé. N’est-il pas vrai, mon père? ma mère dit les choses pires qu’elles ne sont, comme font toujours les femmes?

marcel. Non , mon fils , elle n’a pas dit un mot hors de la vérité. Il ne nous est pas seulement resté de la dernière récolte de quoi semer notre petit champ. Il a fallu tout vendre pour vivre. Nous devons des droits au seigneur, qui veut absolument être payé , à ce que dit le bailli ; mais où le prendre? Notre chaumière va être vendue. Mon cher fils, tu n’hériteras pas un tuyau de paille de ton père.

george. Oh! si vous aviez seulement de quoi subsister, je ne m'embarrasserais guère de ce qui me regarde. Quand je ne pourrai plus servir, le roi me nourrira jusqu’à la mort. J’ai donné, l’année dernière, de mon pain à des paysans que la faim chassait dans la ville; j’ai pensé mille fois à vous, mais je ne croyais pas que vous fussiez aussi à plaindre. Je me réjouissais tant de vous voir! et aujourd’hui que je vous vois , c’est dans la plus affreuse misère. Je n’ose lever les yeux sur vous.

LE DESERTEUR.

( Marcel lui tend les bras et ils s’embrassent en pleurant amèrement. Après une courte pause. } Si encore je pouvais faire quelque chose pour vous soulager ! Voici tout ce que je possède. Je vous le donne avec des larmes parce que je n'ai rien de plus à vous donner.

marcel. Que Dieu te le rende au centuple , mon cher fils ! Nous avons là de quoi vivre deux jours !

george. Rien que deux jours! Mais comment le seigneur peut- il être si impitoyable de yous faire vendre votre chaumière et de vous rendre mendiants pour trente écus? Ne pourrait-il pas prendre patience? Que gagne- t-il à perdre ses vassaux? Je ne crois pas qu’il en trouve de plus honnêtes que vous.

marcel. Voilà ce qui arrive lorsque les seigneurs ne viennent pas sur leurs terres. Nous n’avons pas vu M. le comte depuis que son père est mort. Il reste à la ville et laisse faire au bailli , qui ne fait que des mendiants. Il sentira trop tard qu’il aurait mieux valu pour lui venir voir de ses yeux si tout va comme on lui en fait le récit. Les autres seigneurs du voisinage vinrent l’année dernière dans leurs châteaux; ils virent la misère des paysans et les prirent dans leurs bras; mais le nôtre ne se met pas en peine de nous. Dieu me le pardonne ! il faut encore prier pour lui lorsqu’il nous écorche jusque par-dessus les oreilles. Le der-

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nier terme est à demain : tu entendras comme le bailli sait crier; il doit venir aujourd’hui.

george. C’est bon; je lui parlerai. Je lui dirai à l’oreille deux mots qui le rendront peut-être plus traitable. On assure que le roi doit passer ici. S’il y vient, il faut que vous alliez lui parler vousmême et que vous lui représentiez votre état.

Marcel. Moi , dis-tu , parler au roi ? Je ne pourrais jamais lui lâcher un mot. Je serais comme une pierre en sa présence.

george. Ne craignez pas , il vous rendra bientôt la parole. J’étais une fois en sentinelle près de lui , il vint des paysans qui voulaient lui parler. Ils se regardaient les uns les autres et ne pouvaient ouvrir la bouche. « Que voulez-vous, mes enfants? « leur dit-il avec amitié. Ils lui donnèrent un écrit qu’il se mit à lire; et, lorsqu’il l’eut achevé, il les questionna de manière à les mettre à leur aise. Ils commencèrent aussitôt à jaser avec autant de confiance que s’ils avaient parlé à leurs femmes. Il ne , les quitta pas qu’ils n’eussent tout dit. Vous n’avez jamais vu son pareil de votre vie. Il y aurait de quoi s’épuiser à dire sa louange.

marcel. Que me dis-tu?

george. Croyez- moi. J’aimerais mieux avoir à lui parler qu’à plusieurs de nos sous-lieutenants. Marcel. Voilà ce qui s’appelle un roi.

george. Il ne peut pas y en avoir de meilleur.

LE DÉSERTEUR

Savez-vous ce que je ferai, mon père? Je veux aller prier notre fourrier qu’il nous dresse un mémoire, et , quand vous devriez l’aller présenter à six lieues, ne vous laissez pas manquer cette consolation. Pourvu qu’il vienne seulement !

marcel. Et quelle serait ta pensée, mon fils? george. Nous verrons demain. Mais j’ai toujours ouï dire qu’il valait mieux avoir affaire aux grands qu’aux petits. Allons faire un tour dans le village. ( Il prend Marcel par la main et sort avec lui. )

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