‹ Choix de petits drames et de contes tirés de BerquinChapitre 73 sur 102 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

GEORGE met le couvert, MARCEL avance des sièges, GE- NEVIÈVE essuie des assiettes de bois, FLUET, et ensuite LA TERREUR.

Geneviève. Nous n’avons que trois assiettes. george. Cela ne fait rien pour manger.

fluet, tirant un couteau à gaine. Mais il faut que j’aie une assiette , moi. '

george. Rien de plus juste. Vous en aurez une aussi.

fluet , d’un air mécontent. Oui , de bois !

la terreur, portant, un plat de soupe. Si vous

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avez tant soit peu d’appétit, vous la trouverez excellente. Quand ceci sera gobé, j’ai encore autre chose à vous servir. ( 11 sort. ) marckl. Ce bon monsieur se donne bien de la peine.

george. Vous ne le connaissez pas, mon père; après le plaisir de se battre, il n’en a pas de plus grand que celui de faire la cuisine.

la terreur revient avec une terrine pleine de viande et de légumes. Allons , asseyons-nous. ( On s'assied. ) Cela doit être exquis. Eh bien ! est-ce qu’on n’ose pas y toucher? Il n’est point de bonne soupe sans cuiller, ai -je toujours entendu dire. Voici la mienne. ( Il tire une cuiller et un couteau. ) marcel. Ah! je suis bien aise; car nous n’en avions que pour trois.

la terreur à Fluet. Eh bien! monsieur le cadet, comment vous trouvez-vous à présent? Vous êtes servi comme un prince, au moins.

fluet, d'un air dédaigneux. Oh! oui. ( Ils mangent. )

Geneviève, à Marcel. Voilà une excellente soupe, mon ami.

marcel. Il y a longtemps que nous n’avons rien mangé de si bon.

george. Tâchez de vous en bien régaler.

la terreur. Ne vous contraignez pas, monsieur le cadet , léchez -vous-en les doigts.

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fluet. Si vous aviez ici des œufs frais?

la terreur. Les poules n’ont pas pondu d’aujourd’hui dans le village, et la soupe saura bien descendre sans qu’on vous graisse le gosier.

george. Il faut vous accoutumer à cette cuisine. Vous en trouverez rarement de plus friande dans les marches.

Geneviève. Nous ne souhaiterions rien de meilleur pour toute notre vie; encore n’en demanderais-je pas tous les jours : seulement les dimanches.

george, desservant le plat à soupe. Maintenant, passons au ragoût.

la terreur, à Marcel. Vous n’avez pas d’assiette, bon père?

Geneviève. Ohî ne vous inquiétez pas, nous mangerons dans la môme.

la terreur. Tenez, voici la mienne.

Marcel. Non, non; que faites-vous? Et où mangeriez-vous donc?

la terreur. Oh! je saurai bien m’en faire une. ( fl coupe un long morceau de pain , le retourne et met la viande dessus. ) Voyez- vous ?

george en fait de même. S’il nous fallait attendre des assiettes pour nos repas....

la terreur, à Fluet, qui le considère avec surprise. Cela vous étonne? Vous verrez bien autre chose. 11 faut voir un soldai dormir sur une pierre, les poings fermés.

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george. Pourquoi ne mangez-vous pas, mon père.

MARCEL. Ah!

la terreur. Qu’ avez- vous donc à soupirer?

marcel. C’est que ce serait à moi de régaler mon fils ; et je n’ai pas même un morceau de pain à lui offrir. Il faut que je le nourrisse aux dépens d’un autre. Cela me fait de la peine.

la terreur. Bon ! il n’y faut pas penser.

Geneviève. Lorsque les enfants retournent chez leurs pères, c’est pour en recevoir des bienfaits, et toi , quand tu viens nous retrouver après dix ans , c’est pour nous voir à ta charge et à celle de tes amis!

george. Ma mère , ne vous faites pas ces reproches , ou je ne pourrai plus rien manger.

la terreur. Attends, camarade, j’y sais un remède. ( Il prend une tasse et boit ; il la remplit de nouveau et la présente à Marcel.) Vous pouvez en boire en sûreté. Allons, bon papa; ensuite vous, la mère, et puis votre fils. Ne pensez plus au chagrin ; ne songeons qu’à nous goberger. Eh bien donc! lampez-moi ce nectar. Je souhaite que vous le trouviez aussi bon que moi.

marcel. Ma femme, joins ton cœur au mien.

Que Dieu donne mille joies à notre bienfaiteur! {Il boit.)

Geneviève. Et qu’il donne à notre fils, dans sa

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vieillesse , des jours plus heureux que les nôtres !

( Elle laisse tomber quelques larmes. )

la terreur , lui versant à boire. Que signifie cela de pleurer? Vous allez gâter tout notre régal.

Geneviève , après avoir bu, donne la tasse à George. Tiens, mon fils. [A La Terreur .) Que Dieu vous paye ce vin ! il m’a tout réjoui le cœur.

la terreur. Bon! j’en suis bien aise. Mangez encore un morceau, vous le trouverez cent fois meilleur après. ( Il verse à boire à George. ) george, à La Terreur. Camarade, jusqu’à ma revanche. En attendant, je te remercie de tout le bien que tu fais aujourd’hui à mes parents.

la terreur. Palsambleu! vous m’allez donner de l’orgueil. Vous buvez tous à moi comine si j’avais gagné une bataille.

marcel. Vous le méritez bien aussi. Vous n’avez rien de trop, et, par amitié pour mon fils, vous nous servez un si bon repas !

Geneviève. Un hypocrite ne peut faire moins que de remercier de la bouche; mais nous, c’est du fond du cœur, aussi vrai qu’il n’y a qu’un Dieu et que nous sommes pauvres.

la terreur. Oh! je le crois, je le crois. Mais qu’ai-je donc fait de si merveilleux ? Ah ! si je pouvais vous tirer entièrement de peine , voilà ce qui me rendrait fier; mais, pour cette bagatelle, qu’il n’en soit plus question , je vous prie. ( Il verse à

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boire à Fluet. ) Tenez , je gage que vous n’avez jamais trouvé le vin si bon de toute votre vie? fluet, après avoir bu. Oui, pas mauvais.

la terreur. Vous en parlez bien froidement, monsieur le cadet. Que direz-vous, après cela, de ma casserole? 11 m’a semblé voir cependant que vous v avez fait honneur.

fluet. Je n’imaginais pas y trouver tant de goût. la terreur. J’en étais sûr. Nous verrons, quand ce sera votre tour, si vous saurez vous en tirer aussi bien.

fluet. Oui-da ! vous pensez que j’irai vous faire la cuisine ?

la terreur. Pourquoi non? Je la fais bien, moi. Je vous prendrai à mon école.

fluet. Est- ce que c’est du métier d’un soldat ? la terreur. Comme s’il était rien qui n’en fût ! Il huit qu’un soldat soit tout au monde, cuisinier, tailleur, médecin, forgeron; tout enfin. (On entend frapper à la porte.)

Geneviève. O mon Dieu ! qui est-ce donc qui nous arrive encore?

george. Ne craignez rien, ma mère, c’est qu’on vient faire la visite.

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