‹ Choix de petits drames et de contes tirés de BerquinChapitre 96 sur 102 · LE PRINCE, L’OFFICIER, EUGÉNIE, DIDIER, CÉCILE · texte numérisé non relu

LE PRINCE, L’OFFICIER, EUGÉNIE, DIDIER, CÉCILE

Didier, qui s’avance fièrement. N’as-tu pas crié, Cécile ? Je viens à ton secours.

le prince. Contre nous, mon petit ami!

didier. Contre tous ceux qui font crier ma sœur.

Cécile. Grand merci, mon frère, ce cri m’est échappé. Je n’ai pas besoin de ton bras. Yois-tu? en voici déjà un que j’ai désarmé. {Elle rend-l'épée au prince.) Allons, monsieur, pour celte fois, je vous fais grâce de la vie. Mais n’y revenez pas ; vous m’entendez?

le prince. Tu es une petite créature bien extraordinaire.

eugénie. Je suis charmée qu’elle l’entende de votre bouche. Mais à présent, messieurs, nous avons cueilli assez de fraises pour être en état de vous en offrir. {Elle leur présente la corbeille .) Prenez, prenez, je vous en prie.

le prince. Non, non, nous nous garderons bien d’y toucher. Elles ont une destination trop respectable.

eugénie. Ce que vous prendrez ne sera rabattu que sur notre portion. Il n’y aura pas grand mal quand nous n’en mangerions pas d'aujourd’hui.

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Vous ôtes du régiment de notre papa, et c’est de notre devoir de vous faire tous les honneurs qui dépendent de nous.

Cécile, tirant un bouquet de son sein, et le présentant au prince. En ce cas-là, je vais vous donner ce bouquet que j’avais cueilli pour moi. Mon papa et maman en ont eu un de ma main , sans quoi vous n’auriez pas celui-ci. Mais il m’appartient, je vous le donne.

le prince. Et moi je l’accepte avec tous les transports du plaisir et de la reconnaissance.

Cécile. Il s’est un peu flétri au soleil ; si vous vouliez attendre un moment, j’irais vous en faire un tout frais de jasmin, de violette et de chèvrefeuille. J’en ai un buisson dans mon jardin.

eugénie. Tu sais le rosier qui fleurit sous mes fe nêtres? tu peux y prendre toutes les roses épanouies d’aujourd’hui.

Cécile. Eh bien! voulez-vous?

le prince, attendri. Quoi! vous auriez celte bonté, mes chers enfants! Mais, non, je vous remercie. Le plaisir de causer avec vous me touche plus que toutes les fleurs de l’univers.

Cécile. Il me vient une pensée , mon jeune officier. Vous savez peut-être comment on doit s’v prendre pour sortir avec honneur de son régiment. Ne pourriez-vous pas nous donner un bon conseil pour en tirer honorablement notre papa ?

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Eugénie. Üli! si vous pouviez nous le dire, nous vous donnerions de bon cœur tout ce que nous possédons.

didieu, qui s’cst amusé jusqu’à ce moment à jouer avec la dragonne de l'épée du prince , et à considérer attentivement son chapeau, son uniforme, et toute sa personne. Oui, si vous savez nous faire rendre notre papa, mes timbales, mon esponton, ma giberne, tout cela est à vous.

Cécile , d'un air mystérieux. Et moi je vous donnerai de moi-môme ce que vous vouliez me prendre tout à l’heure.

le prince. Tant de biens à la fois! Ah! croyez que si je savais un moyen....

eugénie, tristement. Vous n’en savez donc pas? Ainsi nous ne faisons que vous aflliger, de ne pouvoir nous aider à sortir de peine.

Cécile. Oh! je ne lâche pas sitôt prise. Le prince, colonel du régiment, doit passer ici près. Eh bien! nous trois , avec mon petit frère et ma plus jeune sœur, nous irons nous jeter à ses pieds , nous nous attacherons à ses habits , et nous ne nous relèverons pas avant qu’il nous ait accordé notre demande.

eugénie. Oui, ma sœur. Il verrait nos larmes; il entendrait nos vœux et nos prières; nous lui dirions combien notre papa a été malade cet hiver, combien il est faible encore, et tout ce que nous

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aurions à souffrir de nous en séparer. Croyez-vous qu’il fût assez cruel pour nous renvoyer impitoyablement ?

le prince. Non, je ne puis le croire; mais il ne doit venir nous joindre qu’à l’entrée de la campagne. Par bonheur, le prince son fils suit le régiment en qualité de volontaire.

didier , qui Va toujours regardé d’un air pensif. De volontaire?

le prince. Oui, pour apprendre sous les yeux de son père le métier de la guerre. Je puis vous répondre qu’il s'intéressera vivement en votre faveur.

eügénie. Êtes-vous bien avec lui?

le prince , en souriant. Oui , lorsque j’ai fait mon devoir.

eügénie. Ah! de grâce, parlez -lui pour mon papa. Qu’il le conserve à une famille qui ne vit que par lui. Vous-même, monsieur, cherchez à adoucir son service; et s’il est malade , ou blessé.... (Les sanglots l'interrompent.)

Cécile. Blessé? n’attendez pas qu’il le soit. S’il y a un sabre levé sur sa tête , courez vous mettre audevant du coup.

le prince, à part. Que j’ai de peine à me déguiser plus longtemps! (Haut.) Non, tendres et nobles petites âmes, ne craignez rien pour ses jours; j’en réponds sur ma vie.

eugénie, essuyant ses larmes. Je puis donc comp-

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ter sur vous! Ah! que vous me charmez! Ne nous oubliez pas pour cela auprès du prince. Qu’il nous renvoie bientôt notre papa !

Cécile. Ditcs-lui que toute une couvée naissante a besoin encore des ailes de son père pour se fortifier. Dites-lui qu’une petite fille de sept ans lui souhaite toutes sortes de bonheur, s’il lui rend un père qu’elle aime, et dont elle a besoin.

Eugénie. Nous vous quittons sur cette douce espérance. J’aurais encore mille choses à vous dire ; mais votre cœur vous les dira. Notre papa nous attend peut-être, et nous devons le perdre demain.

le prince. Allez, allez, mes chers enfants; mais daignez accepter quelque marque légère de ma reconnaissance , pour l’agréable demi-heure que je Viens de passer avec vous. Tiens, ma douce Eugénie, prends cette bague. (// en tire une de son doigt. ) Elle est trop large pour toi ; mais un joaillier la mettra à son point.

eugéme, refusant la bague. Non, non, monsieur, on serait peut-être mécontent de moi à la maison ; et surtout à la veille de perdre mon papa, je ne voudrais , pour rien au monde , avoir le moindre reproche à mériter de sa part.

le prince. Il faut absolument que tu la prennes. Je me charge de tout auprès de lui , lorsqu’il viendra au régiment. ( Il la lui fait accepter. ) eugénie. Eh bien! Il vous la reportera, s’il trouve

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mauvais que je l'aie reçue. S’il n’en est pas fiché , je serai bien aise de m’honorer toute ma vie do votre souvenir.

Cécile, prenant là main d’Eugénie. Allons, ma sœur, il est temps de nous retirer.

le princb. Et toi, Cécile, est-ce que tu serais fâchée de te souvenir de moi ! Tiens, ma chère enfant, voici un étui de cuivre doré, avec une pierre de composition'

Cécile, le regardant. 11 n’y a que vos paroles de fausses dans tout cela. Je suis sûre que c’est de l’or, et un véritable diamant. Je n’en veux pas. Vous avez pris cela dans quelque pillage. Mon papa est aussi capitaine que vous, et il n’a pas de ces cadeaux à faire. Il n’a jamais rien pillé, lui. i le prince. Sois tranquille , il n’y a pas là plus de sang qu’à mon épée. Des bijoux me seraient inutiles à la guerre. Si tu ne veux pas accepter celui-ci , garde-le-inoi jusqu’à mon retour.

Cécile. A la bonne heure.

le prince. N’aurais-tu pas un baiser à me donner pour mes sûretés ?

Cécile. Non, non; vous avez entendu mes conditions. Pas à moins.

le prince. Eh bien! je vais faire tous mes efforts pour le gagner.

Cécile. Je vous le garde jusqu’à ce moment.

Viens avec nous , mon frère.

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didier. Allez d’abord; je vais vous suivre. J’ai quelque chose à dire en secret à cet oflicier.

le prince. Je suis à toi dans l’instant, mon petit ami. ( L’officier , qui s’est éloigné dans le cours de la scène , revient auprès du prince , lui remet un portefeuille , et s'entretient tout bas avec lui. )

Cécile , bas à Didier. Est-ce que tu veux en avoir aussi ton cadeau?

eugénie, bas, à Didier. Fi donc! mon frère. Je te croyais trop fier pour cela.

didier. Fi! mes sœurs, d’avoir eu de moi cette pensée. J’ai quelque chose de bien autrement important à lui demander.

Cécile. Si j’avais le cœur de me divertir, je rirais de l’air de gravité que lu prends pour traiter ton affaire d’importance.

didier. Et toi , si tu n’étais pas ma sœur, tu me le payerais cher de m’avoir soupçonné d’escroquerie.

Cécile , s'éloignant avec Eugénie. Songe à te bien tirer de tes grandes affaires.

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