SCÈNE IX
M. DE GERVILLE, avec un visage abattu, et marchant avec peine, Madame DE GERVILLE, EUGÉNIE, CÉ- CILE , DIDIER , MARIANNE , tenant son père par la main, FRÉDÉRIC, dans les bras de sa mère.
M. de gerville. Où est-il ? {Il aperçoit Didier.) Mon fils , où est donc le prince ?
didier, regardant autour de lui.
Cécile. Ce joli monsieur qui causait avec nous. eugénie. Celui qui m’a donné cette bague. Il n’y a qu’un prince, dit mon papa, qui m’ait pu faire un si beau présent.
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didier , d'un air dcpilé. Étourdi que je suis , de ne l’avoir pas reconnu !
eügénie. O l’excellent jeune homme!
Cécile. Si bon ! si familier ! O mon joli petit étui, je te garderai toute ma vie!
m. de ger ville. Y a-t-il longtemps qu'il s’en est allé?
didier. Tout à l’heure. Je courais après lui, lorsque vous êtes venu.
m. de ger ville. Par bonheur, je le joindrai demain dans la ville prochaine, et je pourrai lui exprimer toute ma reconnaissance. Je suis pourtant fâché qu’il ne loge pas cette nuit chez nous. N’en auriez-vous pas été charmés, mes enfants?
didier. Oui , mon papa. Il m’appelle déjà son camarade.
Cécile. Oh! moi, quoique je l’aime, je suis bien aise qu’il s’en soit allé. Nous n’aurions pu vous caresser à notre aise devant lui.
madame de gerville. Cécile a raison. Je n’aurais pas été libre de mêler mes larmes avec les vôtres, mes chers enfants. Il aurait fallu étouffer nos soupirs.
m. de gerville. C’est pour cela que je l’aurais encore souhaité. La violence que vous auriez faite à votre douleur, m’eût donné la force de retenir la mienne ; et puisqu’il faut que je vous quitte....
Marianne, prenant des deux mains celle de son
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père , et la baisant. Oh ! ne parle pas de nous quitter, mon papa! (Le petit Frédéric s'écarte du sein de sa mère , et tend ses bras vers son père , qui le prend à son cou , et l’embrasse .)
m. de gerville. Chers enfants ! peut-être n’est-ce pas pour longtemps que je vous laisse. La paix ne doit pas être éloignée. Elle est l’objet de tous les vœux de notre roi bienfaisant. Oui, je l’espère, je reviendrai bientôt auprès de vous.
madame de gerville. Mais tu pars; et en attendant, qui nous consolera de ton absence?
eugénie. Que je lui rendrais avec plaisir sa bagne, pour qu’il vous laissât avec nous !
Cécile. Et moi donc , son étui ! didier. Et moi, son papier de louis d’or! Tenez, mon papa , voyez ce qu’il m’a donné pour une chanson. (Il lui remet le papier.)
m. de gerville, rendant Frédéric à sa mère.
Voyons donc ce que c’est. (Il lit. Joignant ses mains.) Quelle bonté dans ce jeune prince, et quelle manière noble d’obliger ! Il t’a donné un mandat que son père lui avait remis sans doute pour ses plaisirs.
didier. Quoi ! il m’aurait attrapé ! Rendez-lui de ma part son argent. Mais ce n’est pas tout : il m’a donné aussi une chanson pour vous.
m. de gerville. Une chanson pour moi, Didier? Tu rêves, mon fils.
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didier , tirant un papier cacheté de sa poche. Vous allez voir.
les enfants, se souriant les uns aux autres. Une chanson ! une chanson ! ( Ils se pressent d’un air de curiosité autour de leur père.)
m. de gerville. Ciel! le cachet du roi! {Il ouvre le paquet d’une main , tremblante , jette les yeux sur les premières lignes , et s’écrie : ) O ma chère femme ! mes chers enfants! réjouissez - vous ! réjouissez vous !
madame de gerville. Pourvu que tu restes ; il n’y a que cela dont je puisse me réjouir.
m. de gerville reprend la lettre. Laissez-moi la lire tout entière. ( Tous se pressent à ses côtés dans un profond silence. Il lit quelques lignes.) 0 l’excellent roi! ( Il continue.) Non, c’est trop. Dans un songe où mon imagination exaltée eût formé les plus brillantes chimères, je n’aurais jamais espéré rien de si flatteur.
madame de gerville. Je meurs d’impatience ,| mon ami.
eugénie. Qu’est-ce , mon cher papa ?
Cécile. Que vous nous tenez en peine !
didier. Voyons donc votre chanson, à vous?
Marianne. Papa, mon papa, eh bien?
m. de gerville, se jetant au cou de sa femme. Tu me gardes, ma chère femme. {Il se baisse et ramasse dans ses bras tous ses enfants. ) Je ne vous
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quitte plus, mes chers enfants. {Il se rejette sur le sein de sa femme , qui pose à terre le petit Frédéric.) Oui , oui ; lis toi-même.
. madame de gerville , à demi évanouie. Je suis toute tremblante. Je ne saurais. ( Les enfants sautent tous les uns autour des autres , serrent leur père et leur mère , baisent leurs habits , frappent dans leurs mains, et font éclater leur joie par tous les transports imaginables.) Nous gardons notre papa! nous gardons notre papa !
m. de gerville. Oui , vous me gardez, et sans que je quitte absolument le service ; d’une manière si honorable !
madame de gerville, se ranimant. Et comment, comment , mon ami ?
m. de gerville. Le roi, touché de ma maladie, me dispense de cette campagne. Mais ( ce sont ses paroles ) , pour me récompenser de mes glorieux services, il m’accorde le gouvernement d’une citadelle, avec le titre de colonel.
madame de gerville. Quoi! mon ami....
eugénie. Oh ! joie sur joie !
Cécile. Aussi, mon cher papa, il n’y a pas d’homme comme vous dans le monde.
didier. Et vous voilà colonel.
m. de gerville. Je vais donc être pleinement heureux pour le premier moment de ma vie ! ( A madame de Gerville. ) Mc le pardonneras-tu , ma
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chère femme? Je n’avais pourtant fait aucune démarche pour avoir mon congé.
madame de gerville. Va, je te connaissais ; j’ai pris ce soin pour toi.
Eugénie. Ah! le méchant papa! Si maman et le roi n’avaient pas songé à nous plus que lui!...
Cécile. Vous nous aviez donc trompés? Ce n’est pas bien , ail moins.
m. de g er ville. Vraiment, oui. Mais que voulezvous? Une mauvaise honte de soldat! Hélas! cependant je n’aurais pu rendre à mon pays des services bien longs et bien utiles. Je le sens trop, mon corps n’est plus en état de supporter le poids des armes.
madame de gerville. Et tu m’aurais porté la mort dans le cœur; tu aurais réduit ces innocentes créatures à l’état d’orphelins , si la Providence n’en avait pas mieux disposé pour nous et pour toi! Allons, tout est pardonné. Mais où retrouver le généreux prince? Que je voudrais le remercier, et le retenir cette nuit auprès de nous !
didier. Nous allons courir sur tous les chemins.
m. de gerville. Allez, allez. Que je souffre de ne pouvoir vous suivre !
Cécile. Il aura maintenant trois baisers pour un. ( Les enfants se disposent à courir. Le prince s'élance du bosquet.)
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