F. DE BRA.Y
(Arch. de FEuip. Très, des Ch. Reg. JJ. 170, pièce 121.)
Rémission pour un tisserand de draps de la ville de Toulouse qui avait tué sa femme. — Détails techniques.
Paris, novembre 1418.
Charles, par la grâce de Dieu, roy de France. Savoir faisons à tous présens et avenir. Nous avoir reçeu Fumblesupplicacion des amis charnclzde Bernard de la Boisse, povre homme, tisserant de drap à laine, demeurant à Thoulouse, contenant ;
Comme de pieçà icelhii Bernard eust été conjoint par mariage avecques feue Guillemetle de Bordes, sa femme. Et eulxestans en leur mariage, améTun l'autre comme un preudomuie et une preude femme sont tenuz de faire. Et il soit ainsi que dès le mois de juing mil cccc et seize ou environ, iceulx mariez estans en bonne paix et concorde, soit advenu un jour de relevée par avant vespres, que ledit Bernard ouvrant et faisant son mestier de tisserant en son teillier ou ouvrouer ' avecques un de ses varies, et aussi faisant ouvrer deux autres de ses varies en un autre teillier, oudit ouvrouer. Pour lesquelz ouvrans sadicle femme faisoit des canels
\ . On voit par ce qui suit qu'il faut entendre par le mot teillier le métier à tisser, et par le mol ouvrouer V mMgt du tisserand.
ou trames*. Et en ce faisant ladicte Guillemette dist en substance « Dia! et je m'endors ! » Et sur ce elle se leva de besongner, et s'en ala à un porche de la maison et se mit dormir. Et puis après que ladicte Guillemetle ot un peu dormy, ledit Bernard, regardant que lesdictes tresmes que avoit faictes ladicte Guillemette estoient presque mises en œuvre, et qu'il falloit que luy et sesdis trois variés laissassent euvre, sy non que ladicte femme leur fist des tresmes, du teilUer où il estoit assiz, appella ladicte Guillemette. Laquelle, qui dormoit, ne luy respondy riens. Et pour ce, ledit Bernard se leva de son dit teillier et ala esveiller ladicte Guillemette, et lui dit qu'elle avoit assez dormy et qu'elle venist faire des tresmes, car autrement faudroit que lui et sesdiz variés iaissacent besongne. Et se fait, ledit Bernard s'en retourna asseoir à sondit teillier pour faire sa besongne. Et aussi ladicte Guillemette s'en retourna audit ouvrouer pour faire des tresmes. A lacjuelle ledit Bernard, qui la véoit comme endormie, dist qu'elle s'avansast de faire desdictes tresmes, car elle avoit trop dormy. Laquelle Guillemette réplica qu'elle n'avoit gaires dormy, car depuis qu'elle estoit allée dormir, il n'avoit fait demi tour, et me dites que j'ay trop dormy. Et ledist Bernard lui dist : « Parvostre foy, ne parlez tant, faictes vostre besongne; que par deffault de tresmes nous nous reposons ou laissons besongne. Car trop peut l'en dormir. » Et lors ladicte Guillemette, qui menoit rancune de ce qu'elle
\ . Ceci doit désigner ce qu'en terme de draperie on appelle des époules. Ce sont de petits bâtons de roseau autour desquels on enroule le fd de la trame, et qu^on introduit après dans le vide de la navette.
n'avoit dormy à son plaisir, et vouloil avoir la derrenière parole, comme est la coustume d'aucunes femmes, lui réplica « qu'il dormoit bien, mais ne laissoit dormir les autres comme il dormoit, aincois tousjours cherchoit mouvoir paroles. » El icellui Bernard lu. respondit: « Par vostrefoy, faictes des tresmes,pour vostre proufGt. >. Et à ces paroles ladicte Guillemelte murmurant ou groignant, commença à faire desd.ctes tresmes ou canelz. Et en ce faisant.l'un desd-z varies qui besongnoit avec ledit Bernard, dist a lad.cte Guillemette : « Maistresse, commandez ceste commande » en lui mouslrant un fil de laine qui estoil rompu, et lui voulant dire qu'elle noast ledit fil. Laquelle chose ladicte Guillemette, comme courrouciée de ce que ledit Bernard l'avoit esveiUée et des paroles dessus dictes, ne s'avança point de le faire. Et pour ce, ledit Bernard, courroucié en son cuer de ce quelle quaquetuit ou murmuroit tant contre lui, et qu'il lui semhloit que pour despit elle ne s'avancoit de noer ledit 1.1, d.st a icelle Guillemelte tout courroussement : « Et vous leve,ez-vous point. » A quoy icelle Guillemelte lui respondy : « Par ma foy , tous diz me clieichez et no.sez. » Sur quoy ledit Bernard lui dist : « Par ma foy je vous feray vostre dommage du corps, de ce que caquetez ou murmurez tant. Car je vous donneray tel cop de la navète, que vous vous voudriez estre teue. » Et lors ladicte Guillemette tousjours groignant, lui respondy : „ Or faictes le. » Et à ce, ledict Bernard esmeu de chaleur des dictes paroles, quaqueleries, noises etresponses, de fait non cuidant si mal faire comme il hsl, rua ou gecta ladicte navète dont il ouvroit et tenoit en sa main contre ladicte Guillemette, et du bout ou
GENS DE MÉTIERS. ^■;l
pointe d'icelle navète assena ladicte Guillemette sa femme en la teste, et tèlement qu'il lui rompy Tos de la teste. Duquel cop ou rompement de teste, icelle Guillemette fut malade en son lit pour l'espace de xv ou vint jours, ou environ. Et finablement, pour cause ou occasion dudit cop, ou autrement pour son mauvais gouvernement, ou des mires qui la gouvernèrent, icelle Guillemette est allée de vie à trespassement. Dont ledit Bernard a esté et est moult grandement dolent et courroucié. Et luiadespleu et desplait ledit cas estre advenu. Pour occasion duquel cas ledit Bernard, doubtant rigueur de justice, s'est mis en franchise. Et pour cause de ce il a esté appelle à ban par les cappitouliers de Thoulouse, et ses biens descrips et annotés. De laquelle franchise il n'oseroit partir ne ose, si non que à mucètes il s'en alast hors de notre royaume, où il n'oseroit converser ne soy publiquement veoir, se nostre giace et miséricorde ne lui estoit sur ce impartie, etc.
Suit la rémission adressée au sénéchal, au viguier et aux capitouls de Toulouse, avec cette clause : « Parmi ce qu'il sera un mois en prison au pain et à l'eau. » ^
Paris, novembre 1418.
(Arch. de l'Emp. Très, des Ch. Reg. JJ. 170, pièce 233.)