‹ Choix de poèmes;Chapitre 30 sur 95 · L'AME DE LA VILLE · texte numérisé non relu

L'AME DE LA VILLE

Les toits semblent perdus Et les clochers et les pignons fondus, Dans ces matins fuligineux et rouges, Où, feu à feu, des signaux bougent.

Une courbe de viaduc énorme

Longe les quais mornes et uniformes;

Un train s'ébranle immense et las.

Là-bas,

Un steamer rauque avec un bruit de corne.

Et par les quais uniformes et mornes, Et par les ponts et par les rues, Se bousculent, en leurs cohues.

Sur des écrans de brumes crues.

Des ombres et des ombres.

Un air de soufre et de naphte s'exhale; Un soleil trouble et monstrueux s'étale ;

6a choix: oe poèmes

L'esprit soiidaincnicr.l s'eilai'c Vers l'impossible et le bizarre ; Crime ou vertu, voit-il encor Ce qui se meut en ces décors, Où, devant lui, sur les places, s'exalte, Ailes grandes, dans le brouillard, Un aig-le noir avec un étendard, Entre ses serres de basalte.

0 les siècles et les siècles sur cette ville,

Grande de son passé

Sans cesse ardent ~ et traversé,

Gomme à celte heure, de fantômes !

0 les siècles et les siècles sur elle.

Avec leur vie immense et criminelle

Battant — depuis quels temps ? —

Chaque demeure et chaque pierre

De désirs fous ou de colères carnassières !

Quelques huttes d'abord et quelques prêtres :

L'asile à tous, l'église et ses tenôtres

Laissant filtrer la lumière du dog-me sûr

Et sa naïveté vers les cerveaux obscurs.

Donjons dentés, palais massifs, cloîtres barbares ;

Croix des papes dont le monde s'effare;

Moines, abbés, barons, serfs et vilains ;

Mitres d'orfroi, casques d'argent, vestes de lin;

Luttes d'instinct, loin des luttes de l'âme,

Entre voisins, pour l'orgueil vain d'une oriflamme ;

Haines de sceptre à sceptre et monarques faillis

Sur leur fausse monnaie ouvrant leurs fleurs de Ivs,

Taillant le bloc de leur justice à coups de g-laive

Et la dressant et l'imposant, g-rossière et brève.

Puis, l'ébauche, lente à naître, de la cité :

Force qu'on veut dans le droit seul planter;

LES VILLES TENTACULAlnES 63

Ong-les du peuple et mâchoires de rois; Mufles crispés dans l'ombre et souterrains abois Vers on ne sait quel idéal au fond des nues; Tocsins brassant, le soir, des rages inconnues; Flambeaux do délivrance et de salut, debout Dans l'atmosphère énorme où la révolte bout ; Livres dont les pages, soudain intelligibles, Brûlent de vérité, comme jadis les Bibles ; Hommes divins et clairs, tels des monuments d'or D'où les événements sortent armés et forts ; Vouloirs nets et nouveaux, consciences nouvelles Et l'espoir fou, dans toutes les cervelles, Malgré les échafauds, malgré les incendies Et les têtes en sang au bout des poings brandies.

Elle a mille ans la ville,

La ville âpre et profonde;

Et sans cesse, malgré l'assaut des jours

Et des peuples minant son orgueil lourd.

Elle résiste à l'usure du monde.

Quel océan, ses cœurs ! quel orage, ses nerfs I

Quels nœuds de volontés serrés en son mjstère!

Victorieuse, elle absorbe la terre,

Vaincue, elle est l'attrait de l'univers;

Toujours, en son ti-iomphe ou ses défaites,

Elle apparut géante, et son cri sonne et son nom luit,

Et la clarté que font ses feux d'or dans la nuit

Rayonne au loin, jusqu'aux planètes!

0 les siècles et les siècles sur elle!

Son âme, en ces matins hagards.

Circule en chaque atome

De vapeur lourde et de voiles épars.

Son âme énorme et vague, ainsi que ses grands dômes

Qui s'estompent daLs le brouillard,

Son âme errante en chacune des ombres

Qui traversent ses quartiers sombres,

Avec une ardeur neuve au bout de leur pensée,

Son âme formidable et convulsée,

Son âme, où le passé ébauche

Avec le présent net l'avenir encor g-auche.

Oh I ce monde de fièvre et d'inlassable essor

Rué, à poumons lourds et haletants.

Vers on ne sait quels buts inquiétants !

Monde promis pourtant à des lois d'or,

A des lois claires, qu'il ignore encor,

Mais qu'il faut, un jour, qu'on exhume,

Une à une, du fond des brumes.

Monde aujourd'hui têtu, trag-ique et blême

Qui met sa vie et son âme dans l'effort môme

Qu'il projette, le jour, la nuit,

A chaque heure, vers l'infini.

0 les siècles et les siècles sur cette ville !

Le rêve ancien est mort et le nouveau se forg-e.

Il est fumant dans la pensée et la sueur

Des bras fiers de travail, des fronts fiers de lueurs,

Et la ville l'entend monter du fond des gorg-es

De ceux qui le portent en eux

Et le veulent crier et sangloter aux cieux.

Et de partout on vient vers elle,

Les uns des bourgs et les autres des champs,

Depuis toujours, du fond des loins ;

Et les routes éternelles sont les témoins

De ces marches, à travers temps.

Qui se rythment comme le sang

Et s'avivent, continuelles.

LES VILLES TENTACULAIHES 65

Le rêve! il est plus haut que les fumées Qu'elle renvoie envenimées Autour d'elle, vers l'horizon ; Môme dans la peur ou dans l'ennui, 11 est là-bas, qui domine les nuits, Pareil à ces buissons D'étoiles d'or et de couronnes noires, Qui s'allument, le soir, évocatoir«s.

Et qu'importent les maux et les heures démentes.

Et les cuves de vice où la cité fermente,

Si quelque jour, du fond des brouillards et des voiles,

Surgit un nouveau Christ, en lumière sculpté,

Qui soulève vers lui l'humanité

Et la baptise au feu de nouvelles étoiles.

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