‹ Choix de poèmes;Chapitre 33 sur 95 · LA BOURSE · texte numérisé non relu

LA BOURSE

Comme un torse de pierre et de métal debout Le monument de l'or dans les ténèbres bout.

Dès que morte est la nuit et que revit le jour, L'immense et rouge carrefour D'où s'exalte la quotidienne bataille Tressaille.

Des banques s'ouvrent tôt et leurs guichets,

Où l'or se pèse au trébuchet,

Voient affluer — voiles. légères — par flottes,

Les traites et les banque-notes.

Une fureur monte et s'en dégage,

Gagne la rue et s'y propage,

Venant chauffer, de seuil en seuil,

Dans la ville, la peur, la folie ou l'orgueil.

Le monument de l'or attend que midi tinte Pour réveiller l'ardeur dont sa vie est étreinte.

Tant de rêves, tels des feux ronx.

Entremêlent leur flamme et leurs remous De haut en bas du palais fou !

Le gain coupable et monstrueux S'y resserre comme des nœuds.

On croit y voir une âpre fièvre Voler de front en front, de lèvre en lèvre. Et s'ameuter et éclater Et crépiter sur les paliers Et les marches des escaliers.

■(><& fureur réenflammée

I ES VILLES TBNTACUtAllUS 7I

Au mirag-e du moindre espoir

Monte soudain de l'entonnoir

De bruit et de fumée,

Où l'on se bat, à coups de vols, en bas.

l^angues sèches, reg^ards aigus, gestes inverses,

Et cervelles, qu'en tourbillons les millions traversent,

Echang-cnt là leur peur et leur terreur.

La hâte y simule l'audace

Et les audaces se dépassent ;

Les uns confient à des carnets

Leurs angoisses et leurs secrets;

Cyniqueraont, tel escompte l'éclair

Qui tue un peuple au bout du monde ;

Les chimères volent dans l'air ;

Les chances fuient ou surabondent ;

Marchés conclus, marchés rompus

Luttent et s'entrebutent eu disputes ;

L'air brûle — et les chiffres paradoxaux,

En paquets pleins, en lourds trousseaux,

Sont rejetés et cahotés et ballottés

l'^t s'effarent en ces bagarres,

Jusqu'à ce que leurs sommes lasses,

Masses contre masses,

Se cassent.

Aux fins de mois, quand les débâcles se décident,

La mort les paraphe de suicides

Et les chutes s'effritent en ruines

Qui s'illuminent

En obsèques exalta tives.

Mais le jour même, aux heures blêmes,

Les volontés dans la fièvre revivent;

L'acharnement sournois

Reprend , comme autrefois.

72 CHOIX DE POÂMES

On se trahit, on se sourit et l'on se mord

Et l'on travaille à d'autres morts.

La haine ronfle, ainsi qu'une machine,

Autour de ceux qu'elle assassine.

On vole, avec autorité, les gens

Dont les coffres sont indigents.

On mêle avec l'honneur l'escroquerie,

Pour amorcer jusqu'aux patries

Et ameuter vers l'or torride et infamant

L'universel affolement.

Oh ! l'or, là-bas, comme des tours dans les nuages,

L'or étalé sur l'étagère des mirages,

Avec des millions de bras tendus vers lui,

Et des gestes et des appels, la nuit,

Et la prière unanime qui gronde.

De l'un à l'autre bout des horizons du monde !

Là-bas, des cubes d'or sur des triangles d'or. Et tout autour les fortunes célèbres S'échafaudant sur des algèbres.

De l'or ! — boire et manger de l'or !

Et, plus féroce encor que la rage de l'or,

La foi au jeu mystérieux

Et ses hasards hagards et ténébreux

Et ses arbitraires vouloirs certains

Qui restaurent le vieux destin ;

Le jeu, axe terrible, où tournera autour de l'aventure.

Par seul plaisir d'anomalie.

Par seul besoin de rut et de folie.

Là-bas, où se croisent les lois d'effroi

Et les suprêmes désarrois,

Eperdumeut, la passion future.

LES VILLES TENTAGULAIRES 78

Comme un torse de pierre et de métal debout, Qui cèle en son mystère et son ardeur profonde Le cœur battant et haletant du monde, Le monument de l'or dans les ténèbres bout.

LES HEURES

A Celle qui vit à mes côtés.

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