LA BOURSE
Comme un torse de pierre et de métal debout Le monument de l'or dans les ténèbres bout.
Dès que morte est la nuit et que revit le jour, L'immense et rouge carrefour D'où s'exalte la quotidienne bataille Tressaille.
Des banques s'ouvrent tôt et leurs guichets,
Où l'or se pèse au trébuchet,
Voient affluer — voiles. légères — par flottes,
Les traites et les banque-notes.
Une fureur monte et s'en dégage,
Gagne la rue et s'y propage,
Venant chauffer, de seuil en seuil,
Dans la ville, la peur, la folie ou l'orgueil.
Le monument de l'or attend que midi tinte Pour réveiller l'ardeur dont sa vie est étreinte.
Tant de rêves, tels des feux ronx.
Entremêlent leur flamme et leurs remous De haut en bas du palais fou !
Le gain coupable et monstrueux S'y resserre comme des nœuds.
On croit y voir une âpre fièvre Voler de front en front, de lèvre en lèvre. Et s'ameuter et éclater Et crépiter sur les paliers Et les marches des escaliers.
■(><& fureur réenflammée
I ES VILLES TBNTACUtAllUS 7I
Au mirag-e du moindre espoir
Monte soudain de l'entonnoir
De bruit et de fumée,
Où l'on se bat, à coups de vols, en bas.
l^angues sèches, reg^ards aigus, gestes inverses,
Et cervelles, qu'en tourbillons les millions traversent,
Echang-cnt là leur peur et leur terreur.
La hâte y simule l'audace
Et les audaces se dépassent ;
Les uns confient à des carnets
Leurs angoisses et leurs secrets;
Cyniqueraont, tel escompte l'éclair
Qui tue un peuple au bout du monde ;
Les chimères volent dans l'air ;
Les chances fuient ou surabondent ;
Marchés conclus, marchés rompus
Luttent et s'entrebutent eu disputes ;
L'air brûle — et les chiffres paradoxaux,
En paquets pleins, en lourds trousseaux,
Sont rejetés et cahotés et ballottés
l'^t s'effarent en ces bagarres,
Jusqu'à ce que leurs sommes lasses,
Masses contre masses,
Se cassent.
Aux fins de mois, quand les débâcles se décident,
La mort les paraphe de suicides
Et les chutes s'effritent en ruines
Qui s'illuminent
En obsèques exalta tives.
Mais le jour même, aux heures blêmes,
Les volontés dans la fièvre revivent;
L'acharnement sournois
Reprend , comme autrefois.
72 CHOIX DE POÂMES
On se trahit, on se sourit et l'on se mord
Et l'on travaille à d'autres morts.
La haine ronfle, ainsi qu'une machine,
Autour de ceux qu'elle assassine.
On vole, avec autorité, les gens
Dont les coffres sont indigents.
On mêle avec l'honneur l'escroquerie,
Pour amorcer jusqu'aux patries
Et ameuter vers l'or torride et infamant
L'universel affolement.
Oh ! l'or, là-bas, comme des tours dans les nuages,
L'or étalé sur l'étagère des mirages,
Avec des millions de bras tendus vers lui,
Et des gestes et des appels, la nuit,
Et la prière unanime qui gronde.
De l'un à l'autre bout des horizons du monde !
Là-bas, des cubes d'or sur des triangles d'or. Et tout autour les fortunes célèbres S'échafaudant sur des algèbres.
De l'or ! — boire et manger de l'or !
Et, plus féroce encor que la rage de l'or,
La foi au jeu mystérieux
Et ses hasards hagards et ténébreux
Et ses arbitraires vouloirs certains
Qui restaurent le vieux destin ;
Le jeu, axe terrible, où tournera autour de l'aventure.
Par seul plaisir d'anomalie.
Par seul besoin de rut et de folie.
Là-bas, où se croisent les lois d'effroi
Et les suprêmes désarrois,
Eperdumeut, la passion future.
LES VILLES TENTAGULAIRES 78
Comme un torse de pierre et de métal debout, Qui cèle en son mystère et son ardeur profonde Le cœur battant et haletant du monde, Le monument de l'or dans les ténèbres bout.
LES HEURES
A Celle qui vit à mes côtés.