‹ Choix de poèmes;Chapitre 55 sur 95 · MON VILLAGE · texte numérisé non relu

MON VILLAGE

Une place minime et quelques rues,

Avec un Christ au carrefour;

Et l'Escaut gris et puis la tour

Qui se mire, parmi les eaux bourrues;

Et le quartier du Dam, misérable et lépreux,

Jeté comme au hasard vers les prairies ;

Et près du cimetière aux buis nombreux,

La chapelle vouée à la Vierge Marie;

TOUTE LA FLANDRE ] aQ

Par un maria qui s'en revint

On ne sait quand

Des Bermudas ou de Geylan ;

Tel est — je m'en souviens après combien d'années

Le village de Saint-Amand

Où je suis né.

C'est là que je vécus mon enfance ang-oissée,

Parmi les g"ens de peine et de métier,

Gorroyeurs, forg'erons, calfats et charpentiers,

Avec le fleuve immense au bout de ma pensée.

Les jours de franc soleil et de belle saison,

Aux fenêtres de ma maison

Je reg"ardais passer et luire

La voile au vent des beaux navires.

J'étais l'ami de l'horloger et du charron

Et du vannier et du marchand de cordes.

J'étais un vaurien doux : toute la horde

Des va-nu-pieds m'appelaient par mon nom ;

Et les mois d'or et de fruits rouges

J'allais, le soir venu, de bouge en bouge,

Chercher l'un d'eux pour m'en aller,

Avec son aide, à pas légers,

Voler

Dans les vergers.

Jean Til, le vieux sonneur de messe.

Pour me complaire un peu m'amenait voir.

L'été, avant que ne tombât le soir,

Le gros bourdon qui sonnait les kermesses.

Je m'appuyais sur des planchers légers.

Je m'accrochais aux pliantes échelles.

Je faisais fuir de leurs nids clairs les hirondelles

J'avais grand'peur, mais j'adorais ce court danger

l3o CHOIX DE POèiltS

D'être si haut

Sans trop savoir comment descendre.

Aux doig-ls collaient la poussière et la cendre,

De vieux plâtras pendaient comme au'lant de lambeaux,

J'eusse voulu monter, monter, jusques au faîte,

Où nichaient les hiboux, où pleuraient les chouettes,

Pour voir, au bout des grand'routes et leurs sillages,

Avec leurs croix et leurs coqs lourds.

Les autres tours,

Les tours,

Là-bas, des plus lointains villages.

J'avais l'orgueil de mon clocher

Et les querelles étaient chaudes,

Les jours de foire ou de marché,

Quand ceux d'Opdorp ou de Baesrode

Vantaient trop hardiment le leur.

Le mien m'était un champion de pieri-e

Carrant si largement sa force et sa valeur,

Dans la lumière,

Que nul sans ra'insulter ne le pouvait narguer.

J'eusse voulu l'instituer

Maître suprême et roi de ma contrée.

Aussi de quelle angoisse et de quelle douleur,

Mon âme en deuil fut atterrée,

La nuit que je le vis tout ruisselant de feux

S'affaisser mort, dans l'ancien cimetière.

Le front fendu par le milieu,

A coup d'éclairs et de tonnerres.

Il lui fallut trois ans pour ressurgir au jour 1 Trois ans pour se dresser vainqueur de sa ruine 1 Trois ans que je gardai, dans ma poitrine, La blessure portée à mon naïf amour !

TOUTE LA FLANDIIE l3l

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