‹ Choix de poèmes;Chapitre 66 sur 95 · LA MULTIPLE SPLENDEUR I · texte numérisé non relu

LA MULTIPLE SPLENDEUR I

Sur la g-lycino en fleurs que la rosée humecte,

Rouges, verts, bleus, jaunes, bistres, ▼ermeils,

Les mille insectes

Boug-ent et butinent dans le soleil.

Oh la merveille de leurs ailes qui brillent

Et leur corps fin comme une aig-uille

Et leurs pattes et leurs antennes

Et leur toilette quotidienne

Sur un brin d'herbe ou de roseau !

Sont-ils précis, sont-ils agiles !

Leur corselet d'éraail frag-ile

Est plus changeant que les courants de l'eau ;

Grâce à mes yeux qui les reflètent

Je les sens vivre et pénétrer en moi

Un peu ;

Oh leurs émeutes et leurs jeux

Et leurs amours et leurs émois

Et leur bataille, autour des grappes violettes !

Mon cœur les suit dans leur essor vers la clarté,

Brins de splendeur, miettes de beauté,

Parcelles d'or et poussière de vie !

J'écarte d'eux l'embdche inassouvie :

La glu, la boue et la poursuite des oiseaux ;

Pendant des jours entiers, je défends leurs travaux ;

Mon art s'éprend de leurs œuvres parfaites ;

Je contemple les riens dont leur maison est faite ;

Leur geste utile et net, leur vol chercheur et sûr.

Leur voyage dans la lumière ample et sans voile

Et quand ils sont perdus quelque part, dans l'azur.

Je crois qu'ils sont partis se mêler aux étoiles.

Mais voici l'ombre et le soleil sur le jardin

Et des guêpes vibrant là-bas, dans la lumière ;

l56 CUOIX DE POÈMES

Voici les longs et clairs et sinueux chemins

Bordés de lourds pavots et de roses trémières ;

Aujourd'hui même, à l'heure où l'été blond s'épand

Sur les gazons lustrés et les collines fauves,

Chaque pétale est comme une paupière mauve

Que la clarté pénètre et réchauffe en tremblant.

Les moins fiers des pistils, les plus humbles des feuilles

Sont d'un dessin si pur, si ferme et si nerveux

Qu'en eux

Tout se précipite et tout accueille

L'hommag-e clair et amoureux des yeux.

L'heure des juillets roux s'est à son tour enfuie,

Et maintenant

Voici le soleil calme avec la douce pluie

Qui, mollement,

Sans lacérer les fleurs admirables, les touchent ;

Comme eux, sans les cueillir, approchons-en nos bouches

Et que notre cœur croie, en baisant leur beauté

Faite de tant de joie et de tant de mystère,

Baiser, avec ferveur, délice et volupté,

Les lèvres mêmes de la terre.

Les insectes, les fleurs, les feuilles, les rameaux

Tressent leur vie enveloppante et minuscule

Dans mon villag-e, autour des prés et des closeaux.

Ma petite maison est prise en leurs réseauxî

Souvent, l'après-midi, avant le crépuscule,

De fenêtre en fenêtre, au long du pignon droit,

Ils s'agitent et bruissent jusqu'à mon toit ;

Souvent aussi, quand l'astre aux Occident» recule,

J'entends si fort leur fièvre et leur émoi

Que je me sens vivre, avec mon cœur,

Comme au centre de leur ardeur.

LA MULTJPLE SPLENDEUh iSy

Alors les tendres fleurs et les insectes frêles

M'enveloppent comme un million d'ailes

Faites de vent, de pluie et de clarté.

Ma maison semble un nid doucement convoité

Par tout ce qui remue et vit dans la lumière.

J'admire immensément la nature plénière

Depuis l'arbuste nain jusqu'au g^éant soleil ;

Un pétale, un pistil, un grain de blé vermeil

Est pris, avec respect, entre mes doig-ts qui l'aiment ;

Je ne distingue plus le monde de moi-môme,

Je suis l'ample feuillage et les rameaux flottants.

Je suis le sol dont je foule les cailloux pâles

Et l'herbe des fossés où soudain je m'aftale

Ivre et fervent, hagard, heureux et sanglotant.

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