‹ Choix de poèmes;Chapitre 67 sur 95 · A LA GLOIRE DU VENT · texte numérisé non relu

A LA GLOIRE DU VENT

— Toi qui t'en vas là-bas.

Par toutes les routes de la terre, Homme tenace et solitaire.

Vers où vas-tu, toi qui t'en vas?

— J'aime le vent, l'air et l'espace; Et je m'en vais sans savoir où, Avec mon cœur fervent et fou.

Dans l'air qui luit et dans le vent qui passe.

— Le vent est clair dans le soleil, Le vent est frais sur les maisons,

Le vent incline, avec ses bras vermeils, De l'un à l'autre bout des horizons, Les fleurs rouges et les fauves moissons.

l58 CHOIX DE POèMKS

— Le SuJ, rOuesl, l'Est, le Nord, Avec leurs paumes d'or,

Avec leurs poing-s de glace, Se rejettent le vent qui passe.

— Voici qu'il vient des mers de Naple et de Messine Dont le geste des dieux illuminait les flots ;

Il a creusé les vieux déserts où se dessinent Les blancs festons de sable autour des verts îlots. Son souffle est falig'ué, son haleine timide, L'herbe se courbe à peine aux pentes du fossé ; Il a touché pourtant le front des pyramides Et le grand sphinx l'a vu passer.

— La saison change, et lentement le vent s'exhume Vêtu de pluie immense et de loques de brume.

— Voici qu'il vient vers nous des horizons blafards, Angleterre, Jersey, Bretagne, Ecosse, Irlande,

Où novembre suspend les torpides guirlandes

De ses astres noyés, en de pâles brouillards;

Il est parti, le vent sans joie et sans lumière ;

Gomme un aveugle, il erre au loin sur l'océan

Et, dès qu'il touche un cap ou qu'il heurte une pierre.

L'abîme érige un cri géant.

— Printemps, quand tu parais sur les plaines désertes, Le vBut froidit et gerce encor ta beauté verte.

— Voici qu'il vient des longs pays où luit Moscou, Où le Kremlin et ses dômes en or qui bouge Mirent et rejettent au ciel les soleils rouges;

Le vent se cabre ardent, rugueux, terrible et fou, Mord la steppe, bondit d'Ukraine en Allemagne, Roule sur la bruyère avec un bruit d'airain Et fait pleurer les légendes, sous les montagnes, De grotte en grotte, au long du Rhin.

LA MULTIPLE SPLENDEUR iSq

— Le vent, le vent pendant les nuits d'hiver lucides Pâlit les cieux et les lointains comme un acide.

— Voici qu'il vient du Pôle où de hauts g-laciers blanc. Alig-nent leurs palais de gel et de silence ;

Apre, tranquille et continu dans ses élans. Il aiguise les rocs comme un faisceau de lances; Son vol gagne les Sunds et les Ourals déserts, S'attarde aux fîords des Suèdes et des Norvèges Et secoue, à travers l'immensité des mers, Toutes les plumes de la neige.

— D'où que vienne le vent, Il rapporte de ses voyages,

A travers l'infini des champs et des villages,

On ne sait quoi de sain, de clair et de fervent.

Avec ses lèvres d'or frôlant le sol des plaines,

Il a baisé la joie et la douleur humaines

Partout ;

Les beaux orgueils, les vieux espoirs, les désirs fous,

Tout ce qui met dans l'âme une attente immortelle,

Il l'attisa de ses quatre ailes ;

Il porte en lui comme un grand cœur sacré

Qui bat, tressaille, exulte ou pleure

Et qu'il disperse, au gré des saisons et des heures,

Vers les bonheurs brandis ou les deuils ignorés.

— Si j'aime, admire et chante avec folie Le vent,

Et si j'en bois le vin fluide et vivant Jusqu'à la lie.

C'est qu'il grandit mon être entier et c'est qu'avant Do s'infiltrer, par mes poumons et par mes pores, .lusques au sang dont vit mon corps.

Avec sa force rude ou sa douceur profonde, ( Immensément il a étreint le monde.

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