DE L'ART POÉTIQUE. 4«J
lma,bella, angelica et fortunata donna. Tu vois que elles épitbètes sont plus pour empouler et farder le vers ue pour besoin qu'il en soit : bref, tu te contenteras d'une pithète, ou pour le moins de deux, si ce n'est quelquefois >ar gaillardise z en mettras cinq ou six , mais, si tu m'en rois, cela t'adviendra le plus rarement que tu pourras.
De la rime.
La rime n'est autre chose qu'une consonance et cadence e syllabes tombant sur la fin des vers, laquelle je veux [ue tu observes , tant aux masculins qu'aux féminins , de leux entières et parfaites syllabes, ou, pour le moins, l'une aux masculins, pourvu qu'elle soit résonnante, et L'un son entier et parfait. Exemple des féminins, France , espérance, dépense, négligence, familière, fourmilière, iremière, chère, mère. Exemple des masculins, surmonter, nonter, douter, sauter, Jupiter. Toutefois, tu seras plus soigneux de la belle invention et des mots, que de la rime, laquelle vient assez aisément d'elle-même, après quelque peu d'exercitation.
De la voyelle.
Toute, fois et quantes 2 que la voyelle e est rencontrée d'une autre voyelle ou diphtongue, elle est toujours mangée, se perdant en la voyelle qui la suit, sans faire syllabe par soi ; je dis rencontrée d'une voyelle ou d'une diphtongue pure, autrement elle ne se peut manger quand Yi et u
1 Gaillardise • élégance.
2 Quantes fois.
voyelles se tournent en consonnes, comme je uiue. Exemple de e qui se mange, cruelle et fière, et dure, «/ fâcheuse amertume. Belle au cœur dur, inexorable et fier. Davantage i et a voyelles se peuvent élider et manger. Exemple d'à .* r artillerie , l'amour, pour la artillerie, la amour. Exemple delavoyellei, n'acit&r-ct, n'a ceux-là. Quand tu mangerais Vo et Vu pour la nécessité de tes vers, il n'y aurait point de mal , à la mode des Italiens ou plutôt des Grecs, qui se servent des voyelles et dipthongues comme il leur plaît, et selon leur nécessité \
De Vh.
L'A quelquefois est note d'aspiration , quelquefois non ; quand elle ne rend point la première syllabe du mot aspirée, elle se mange , tout ainsi que fait e féminin . Quand elle la rend aspirée, elle ne se mange nullement. Exemple de h non aspirée. Magnanime homme, humain, honnête et fort. Exemple de celle qui rend la première syllabe du mot aspirée et ne se mange point. La belle femme hors d'ici s'en alla. Le gentilhomme hautain allait partout. Ta pourras voir, par la lecture de nos poètes français , 17* qui s'élide ou non. Tu éviteras autant que la contrainte de ton vers le permettra , les rencontres des voyelles et diphtongues qui ne se mangent point ; car telles concurrences de voyelles sans être élidées font le vers merveilleusement rude en notre langue, bien que les Grecs soient coutumiers de ce faire, comme pour élégance. Exemple : Votre beauté a ennuyé amour. Ce vers-ci te servira de patron pour te garder de ne tomber en telle
' Ces licences sont interdites aujourd'hui.
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i * àpreté , qui écrase plutôt l'oreille que ne lui donne plaisir. >.. -, Ta dois aussi noter que rien n'est si plaisant qu'un carme bien façonné , bien tourné , non entrouvert, ni béant. Et :?.: pource, sauf le jugement de nos Aristarques, tu dois ôter : la dernière e féminine, tant de vocables singuliers que plu» r.. riels, qui se finissent en ée et en ées, quand de fortune ils r:* se rencontrent au milieu de ton vers. Exemple du masculin :. pluriel : Rolant avait deux épées en main. Ne sens-tu pas t que ces deux épées en main offensent la délicatesse de l'oreille, et pource tu dois mettre : Rolant avait deux épés en la main, ou autre cbose semblable. Exemple de Ve féminine singulière : Contre la troupe Énéepritsa pique. Ne sens-tu pas comme derechef Énée sonne très-mal au milieu de ce vers ? pour ce tu mettras : Contre la troupe Éné branla sa pique. Autant en est-il des vocables ter- ' minés en oue, et ue , comme roue, joue, nue , venue, et mille autres qui doivent recevoir syncope au milieu de ton vers. Si tu veux que ton poëme soit ensemble doux et savoureux, pource tu mettras rou\jou\ nu\ contre l'opinion de tous nos maîtres qui n'ont de si près avisé à la perfection de ce métier. Encore je te veux bien admonéter * d'une chose très-nécessaire , c'est quand lu trouveras des mots qui difficilement reçoivent rime , comme or, char, et mille autres, les/ rimes2 hardiment contrefort, ord, accort, part , renard , art, ôtant par licence la dernière lettre, l, du mot fort, et mettre fof simplement avec la marque de l'apostrophe , autant en feras-tu de faf pour fard, pour le rimer contre char. Je vois le plus souvent
1 Admonéter : avertir.
a Que lu les rimes...
mille belles sentences et mille beaux vers, perdus par faute de telle hardiesse , si bien que sur or, je n'y vois j*mais rime que trésor, ou or , pour ores, Nestor, Hector, et sur char, César. Tu sincoperas aussi hardiment et mot de comme, et diras à ta nécessité corn' : car je vois en quelle peine bien souvent on se trouve par faute de détourner Ve final de ce mot. Et même au commencement du vers. Tu accourciras aussi (je dis en tant que ta y seras contraint) les verbes trop longs; comme donr% pour donnera, sautra, pour sautera , et non les verte dont les infinitifs se terminent en e, lesquels, au contraire, tu n'allongeras point, et ne diras prendera pour prendn. mordera pour mordra, n'ayant en cela règle plus parfait* que ton oreille , laquelle ne te trompera jamais , si tu ven prendre son conseil avec certain jugement et raison. Ti éviteras aussi l'abondance des monosyllabes en tes vers, pour être rudes et mal plaisants à ouïr. Exemple : Je m le ciel si beau, si pur et net. Au reste, je te conseille d'oser de la lettre à, masquée de cette marque pour signifie* avec, à la façon des anciens, comme ô /wt', pour avec lv; car avecques, composé de trois syllables, donne graod en* pêchement au vers, mêmement quand il est court. Je mte sure que telles permissions n'auront sitôt lieu que tu coo» naîtras incontinent de quelle peine ne se verront délivre les plus jeunes, par le courage de ceux qui auront sibanËment osé. Tu pourras aussi , à la mode des Grecs, qui disent, ouvoua pour £voua ajouter un u après un o, pourfain ta rime plus riche et plus sonnante, comme troupe pot* trope, Callioupe, pour Calliope. Tu n'oublieras jamais te articles, et tiendras pour tout certain que rien ne pa> tant défigurer ton vers que les articles délaissés, autv
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ea est- il des pronoms primitifs, commet, tu, que t\i n'oublieras non plus, si tu veux que tes carmes soient parfaits et de tous points bien accomplis. Je te dirais encore beaucoup de règles et secrets de notre poésie; mais j'aime mieux, en nous promenant, te les apprendre de bouche, que les mettre par écrit» pour fâcher peut-être une bonne partie de ceux qui pensent être grands maîtres , dont à peine ont-ils encore touché les premiers outils de ce métier.
Des vers alexandrin*.
Les alexandrins tiennent la place, en notre langue , telle que les vers héroïques entre les Grecs et les Latins, lesquels sont composés de douze à treize syllabes, les masculins de douze, les féminins de treize, et ont toujours leur repos sur la sixième syllabe, comme les vers communs x sur la quatrième dont nous parlerons après. Exemple des masculins : Madame, baisez-moi ; je meurs en vous baisant, où tu vois manifestement le repos de ce vers être sur la sixième syllabe. Exemple du féminin : O ma belle maîtresse T as-tu pas bonne envie? Tu dois ici noter que tous nos vers français qui se terminent en e lente , sans force et sans son , ou en es, sont féminins ; tous les autres de quelque terminaison qu'ils puissent être, sont masculins. Exemple de e, féminin : singulière, femme , bête, nasarde, livre, écritoire, des es, livres, écritoires , chantres, etc. Exemple des masculins : donné, haut, chapeau.
1 Ronsard entend par ce mot les vers de dix syllabes qu'il a employés pour son poème de ta Franciade. Voir plus bas : Des vers commun t.
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descendez, surmontez. Il faut aussi entendre que les [ riels des verbes qui se finissent en ent, sont réputés I minins, comme : ils viennent, disent, souhaitent, pari? marchent, etc. La composition des alexandrins doit-grave , hautaine ( s'il faut ainsi parler) , altiloque1, dV tant qu'ils sont plus longs que les autres, et sentirai : la prose, s'ils n'étaient composés de mots élus2, grave*. résonnants et d'une rime assez riche, afin que telle ricb empéche le style de la prose, et qu'elle se garde toujw dans les oreilles, jusques à la fin de l'autre vers. Ta V feras donc les plus parfaits que tu pourras , etnete coopteras point ( comme la plus grand' part de ceux de do" temps ) qui pensent , comme j'ai dit , avoir accompli je sais quoi de grand quand ils ont rimé de la prose en vtf tu as déjà l'esprit assez bon pour découvrir tels versifie teurs par leurs misérables écrits, et par la connaissant mauvais , faire jugement des bons , lesquels je ne ve: particulièrement nommer pour être en petit nombre, et: peur d'offenser ceux qui ne seraient couchés encepapiaussi que je désire éviter l'impudence de telle manière c gens. Car tu sais bien que non-seulement Kepïo&k*^ fxeT xotssi, x«\ tÉxtwv xéxTOVt, mais aussi aotSoç ôotSw\ •
Des vers communs.
Les vers communs sont de dix à onze syllabes , les ^ • culins de dix, les féminins de onze, et ont sur la quatrie"
1 Altiloque; à la voix élevée; du latin, altiloquus. * Élus ' choisis.
(*) Le potier jalouse le potier, le charpentier son confiera; ><?' jalouse le pocte.