‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 117 sur 135 · DE L'ART POÉTIQUE · texte numérisé non relu

DE L'ART POÉTIQUE

syllabe leur repos ou reprise d'haleine , ainsi que les vers alexandrins sur la fin des six premières syllabes. Or, comme

les alexandrins sont propres pour les sujets héroïques, ceuxci sont proprement nés pour les amours , bien que les vers alexandrins reçoivent quelquefois un sujet amoureux , et mèmement en élégies et églogues, où ils ont assez bonne grâce quand ils sont bien composés. Exemple des vers communs masculins : Heureux le roi qui craint d'offenser Dieu. Exemple du féminin : Pour ne dormir f allume la bougie. Telle manière de carmes ont été fort usités entre les vieux poètes français ; je te conseille de t'y amuser, quelque peu de temps avant que passer aux alexandrins., Sur toute chose, je te veux bien avertir, s'il est possible (car toujours on ne fait pas ce qu'on propose), que les quatre premières syllabes du vers commun , ou les six premières des alexandrins, soient façonnées d'un sens aucunement parfait sans l'emprunter du mot suivant. Exemple du sens parfait : Jeune beauté, maîtresse de ma vie. Exemple du vers qui a le sens imparfait : L'homme qui a été dessus la mer.

Des autres vers en général.

Les vers alexandrins et les communs sont seuls entre tous qui reçoivent césure, sur la sixième et quatrième syllabe. Car les autres marchent d'un pas licencieux, et se contentent seulement d'un certain nombre que tu pourras faire à plaisir, selon ta volonté, tantôt de sept à huit syllabes, tantôt de six à sept, tantôt de cinq à six, tantôt de quatre à trois , les masculins étant quelquefois les plus longs , quelquefois les féminins selon que le caprice te prendra.

Tels vers sont merveilleusement propres pour la musique, la lyre et les autres instruments, et pource, quand tu les appelleras lyriques, tune leur feras point de tort, tantôt les allongeant, tantôt les accourcissant , et, après un grand vers, un petit, ou deux petits, au choix de ton oreille, gardant toujours le plus que tu pourras une bonne cadence de vers (comme je t'ai dit auparavant) pour la musique et autres instruments. Tu en pourras tirer les exemples en mille lieux de nos poètes français. Je te veux aussi bien avertir de hautement prononcer tes versquand tu les feras, ou plutôt les chanter, quelque voix que tu puisses avoir, car cela est bien une des principales parties que tu dois le plus curieusement observer.

Des personnes des verbes français et de V orthographe.

Tu n'abuseras des personnes des verbes , mais les feras servir selon leur naturel , n'usurpant les unes pour les autres, comme plusieurs de notre temps. Exemple : en la

première personne , f allai et non \' allais, il allait : si ce n'est aux verbes anomaux % desquels nous avons grande quantité en notre langue, comme en toutes autres, et cela nous donne à connaître que le peuple ignorant a fiait les langages et non les savants : car les doctes n'eussent jamais tant créé de monstres en leur langue, qui se doit si saintement honorer. Us n'eussent jamais dit, sum, es, est : mais plutôt, sum, sis, sit : etn'eussent dit bonus, metior% optimus, ains, bonus, bonior, bonissimus ; mais ayant trouvé déjà les mots faits par Te peuple, irs ont été contraints d'en user pour donner à entendre plus facile-

* Anomaux : ir réguliers.

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