‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 130 sur 135 · HYMNE DE LA FRANGE · texte numérisé non relu

HYMNE DE LA FRANGE

U ne faut point que l'Arabie neureuse, Ni par son Nil l'Egypte plantureuse, Ni l'Inde riche en mercerie l étrange, Fasse à la tienne égale sa louange :

Qui d'un clin d'oeil un monde peux armer, Qui as les bras si longs dessus la mer, Qui tiens sur toi tant de ports et de villes, Et où les lois divines et civiles En long repos tes citoyens nourrissent.

On ne voit point, par les champs qui fleurissent, Errer ensemble un tel nombre d'abeilles,

1 Mercerie : du latin, inertes, marchandises, produits.

* Cet hymne est une paraphrase .du magnifique éloge de flbfr chant II des Géorgiques, vers Î3S à 176. André Chéoier dan* % Hymne à la France a certainement imité de très-près le morca- Ronsard.

Baisant les lis et les roses vermeilles : Ni par Tété ne marchent au labeur Tant de fourmis, animaux qui ont peur Qu'en leur vieillesse ils n'endurent souffrance, Comme l'on voit d'homme * par notre France Se remuer : soit quand Bellone anime La majesté de leur cœur magnanime, Ou quand la paix, à son rang retournée, Chacun renvoie exercer sa journée.

Bien que la perle et les pierres exquises En notre mer des marchands ne soient quises ', .Ne* par nos prés on ne voie amassée L'herbe d'Hélène, ou bien la Panacée, Ni le doux miel ne suinte en nos rameaux, Ni le doux lait ne coule en nos ruisseaux : Des fiers lions la semence superbe 3 En est bien loin, et le serpent par l'herbe, Tel que l'Afrique, horrible n'épouvante Le sûr pasteur ; ni l'amour véhémente, Qui s'enfle au front du poulain n'y est pas Mixtionnée aux amoureux appas 4.

Nos champs Jason de ses taureaux ardents Ne laboura, pour y jeter dedans D'un grand serpent les mâchoires terribles : Ni la moisson de tant de gens horribles, Hors de la terre à force desserrés, S'est hérissée en corselets ferrés ; Mais au contraire ils enfantent un blé,

i Cuises : cherchées ; du latin, qua~ * Hiedemum, talppomanesren>quodno»iine

situs. [dicunt

a tfe : pour ni. Pestores, lentum destillat ab ingaine viras;

3 At rabid» tigres absanl, et .«va leonum ««PP«««-'».«I"«»»»P«««"l'§«r«^«™t

Srm;na Mist'ueruntque lierbas et noninnoxia verba

(Vi»c, Georg., Il, 25«.) (Vue, Gtorg f III. 280.)

Nous le rendant d'usure redoublé :

Et dont jamais la première apparence Du laboureur n'a trompé l'espérance. Plus qu'en nul lieu dame Cerès la blonde , Et le dompteur des Indes * y abonde.

Mille troupeaux frisés de fines laines, Gomme escadrons se campent en nos plaines ; Maint arbrisseau qui porte sur ses branches D'un or naïf pommes belles et franches

Y croît aussi, d'une part verdissant, De l'autre part ensemble jaunissant ; Le beau grenad à la joue vermeille, Et le citron, délices de Marseille, Fleurit les champs de la Provence à gré : Et Folivier, à Minerve sacré,

Leur fait honneur de ses fruits automniers , Et jusqu'au ciel s'y dressent les palmiers ; Le haut sapin, qui par flots étrangers Doit aller voir de la mer les dangers,

Y croît aussi : et le buis qui vaut mieux Pour y tailler les images des dieux,

De ces bons dieux, qui ont toujours souci Et de la France, et de mes vers aussi ».

1 Bacchus, dieu du vin.

2 Les chênes, les sapins et les ormes épais En utiles rameaux ombragent tes sommets , Et de Beaane et d'Aï les rives fortunées,

Et la riche Aquitaine et les hauts Pyrénées ,

Sous leurs bruyants pressoirs font couler en ruisseaux

Des Tins délicieux mûris sur leurs coteaux.

La Provence odorante et de Zépbyre aimée

Respire sur les mers une haleine embaumée ;

Au bord des flots couvrant, délicieux trésor.

L'orange et le citron de leur tunique d'or,

Que dirons-nous de la saison des temps, Et des tiédeurs du volage printemps?

La cruauté des vents malicieux N'y règne point, ni les monstres des deux, 3NÏ tout cela qui, plein de félonie, Tient les sablons d'Afrique ou dHyrcanie.

Toujours la France, heureusement fertile, Donne à ses fils ce qui leur est utile ; L'or éternel ne défaut point en elle, Et de l'argent la source est éternelle : Ee fer, l'airain, deux métaux compagnons, Ce sont les biens de ses riches rognons «.

L'un bon à faire, ou trompettes tortues, Ou les portraits des divines statues :

L'autre nous sert pour corriger l'audace De l'ennemi qui en vain nous menace, Lorsqu'un bon signe au ciel nous est donné, Et Jupiter à main gauche a tonné, Favorisant le Français, qu'il estime Enfant d'Hector, sa race légitime , Qui de là haut nous a transmis ses rois, Qui planteront les lis jusqu'à la rive Où du soleil le long labeur arrive.

Ici et là, comme célestes flammes , Luisent les yeux de nos pudiques femmes, Qui toute France honorent de leur gloire : Ores montrant leurs épaules d'ivoire,

Et plus loin, au penchant des collines pierreuses, Forme la grasse olive, aux liqueurs savonneuse*. Et ces réseaux légers, diaphanes habits, Où la fraîche grenade enferme ses rubis.

(Ahdrx Chbvibb, Hymme à la France., 1 Rognons : entrailles.

532 POÉSIES DIVEBSES.

Ores le col d'albâtre bien uni, Ores le sein, où l'honneur fait son nid; Qui pour dompter la cagnarde paresse.

Vont surmonter d'une gentille adresse Le vieux renom des pucelles d'Asie, Pour joindre à l'or la soie cramoisie, Ou pour broder au métier proprement D'un nouveau roi le riche accoutrement*

Que dirai plus des lacs et des fontaines, Des bois tondus et des forêts hautaines? De ces deux mers, qui d'un large et grand tour Vont presque France emmurant tout autour? Maint grand vaisseau, qui maint butin amène, Parmi nos flots sûrement se promène; Au dos des monts les grands forîts verdoient, Et à leur pied les belles eaux ondoient.

Ajoutez-y tant de palais dorés, Tant de sommets de temples honorés, Jadis rochers, que la main du maçon Élabora * d'ouvrage et de façon :

L'art dompte tout, et la persévérance.

Je te salue , ô terre plantureuse !

Heureuse en peuple, et en princes heureuse *l Moi, ton poète, ayant premier osé Avoir ton los en rime composé, Je te suppli, qu'à gré te soit ma lyre : Et si quelqu'un enrageM'en médire," Soit-il prisé du pauvre populaire,

1 Élabora : travailla. Magna virum.

•Salve magna paréos frogam, Saturnia (Vno., C*rg., Hi'W

[teilw. » Enrage ; a la foreur d'ea ■**"•

KPÎTBE. 533

£t ses labeurs ne puissent jamais plaire k mon prélat1, honneur de ta province, m aux saints yeux de mon grand Roi, ton prince.

cardinal de Châtillon.

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