‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 2)Chapitre 32 sur 135 · DUC DE GUISE ET PAIR DE FRANCE · texte numérisé non relu

DUC DE GUISE ET PAIR DE FRANCE

Après avoir pour l'Amour combattu , Suivant le train d'honneur et de vertu , Et fait savoir, d'une main valeureuse, Que peut l'ardeur d'une flamme amoureuse ; Après avoir les dames su venger, Et traversé maint pays étranger :

Plein de jeunesse et d'amitié loyale, Je viens d'Irlande en cette cour royale , Où, de tout temps, on voit de toutes parts Des chevaliers aussi vaillants que Mars.

Amour ,qui peut les plus vaillants contraindre , Ne m'a conduit ici pour me contraindre, Pour accuser ses traits ou sa rigueur : Car son bel arc n'offense point mon cœur, Ni le souci qui fait naître les larmes. De larges pleurs ne baigne point mes armes.

Vertu, qui est nourrice de mon feu, M'a tellement d'une dame pourveu , Qu'en la servant je ne veux autre attente : De ses beaux yeux, sans plus, je me contente.

En désirant, je ne désire rien, Ne jouissant, je jouis de mon bien ; Tout mon parfait habite .en ma parfaite, Ma volonté de son vouloir est faite.

Je vis en elle, elle vit dedans moi, Ce n'est qu'un cœur, qu'une âme et qu'une .foi, Et qu'un esprit, qui tient liés ensemble Un double corps , qui du tout se ressemble : Elle est heureuse , et je suis bienheureux , Et, bien aimé, je suis bien amoureux.

En son penser vit toujours ma pensée , Son âme en moi, la mienne en soi passée Fait que cherchant je me trouve en ses yeux , Et m'y trouvant, je ne cherche pas mieux.

Ainsi amour qui a toute puissance, Fait de nos cœurs et de nous une essence : Car je ne veux pour mon contentement Sinon l'aimer, et la voir seulement, Et l'honorer comme chose très-sainte.

Et c'est pourquoi je n'ai pas l'âme atteinte De triste ennui, comme un tas d'amoureux Qui, sans espoir, sont toujours langoureux.

Donc, si quelqu'un de la troupe veut dire Que la beauté dont la grâce m'attire , Toutes beautés ne surpasse d'autant Que dessus tous je m'estime content , Vienne au combat tenter ma hardiesse :

Avant partir il faudra qu'il confesse , Que rien n'approche au prix de sa beauté , Ni nulle foi près de ma loyauté.

Demeure., chevalier, et en la même place Lrrête ton cheval, et retiens ton audace : ^ar soit que la fortune , oti soit que le malheur, >u soit que le désir d'éprouver ta valeur (7e mène à ce château, entends les aventures iue tu dois achever, difficiles et dures.

Encore que tu sois vaillant et martial , >i tu n'es chevalier à ta dame loyal , Tu ne pourras passer une arche qui se trouve , Où le fidèle amour des chevaliers s'éprouve.

Donques de passer outre essayer il ne faut, Si la ferme amitié dans le cœur te défaut, Et si parfaitement celle tu n'as servie Que tu devais tenir plus chère que ta vie.

Ce château que tu vois n'a seulement le mur Sauvage , solitaire, inaccessible et dur, Mais il est par dedans encore plus terrible, Plein de peur et d'effroi , et d'une crainte horrible De fantômes, d'esprits et de brasiers ardents ; Toutefois agréable à ceux qui sont dedans , Autant que par dehors à tous il est étrange.

Six vaillants chevaliers d'éternelle louange, Favorisés de Mars , jeunes, aventureux, Magnanimes et forts , et loyaux amoureux , Le gardent nuit et jour, et d'une étrange sorte Contre tous assaillants en défendent la porte.

Or, toi, quiconque sois , animé de vertu , Qui as en mille lieux pour l'amour combattu, Regarde en quel danger follement tu te jettes , Et, au prix de ta vie, un repentir n'achètes.

Regarde , chevalier, avant que t'éprouver, Le moyen d'en sortir, si tu en peux trouver. Vois le camp plein de sang de tant de forts gens d'armes, Bordé de tous côtés de toutes sortes d'armes , Piques, haches, poignards : de toutes tu prendras, Pour venir au combat, celle que tu voudras. A cheval et à pied, éprouvant ta prouesse Contre un des six , armé d'amour et de jeunesse.

Or, si tu es vaincu , l'amant victorieux Portera pour trophée hautain et glorieux Ta dépouille à sa dame : et si ton bras surmonte, Tu porteras la sienne à celle qui te dompte , Et ton corps enchaîné prisonnier demeurra , Qui, sans pouvoir mourir, cent mille fois mourra.

J'ai vu maints chevaliers dont la Gère assurance. Les gestes et le port donnaient quelque espérance D'efforcer le château, qui enfin s'en revont. Remportant pour l'honneur la honte sur le front , Et en lieu de la gloire, ah! récompense rude! De libres chevaliers sont mis en servitude , Et toujours abaissant vers la terre les yeux, N'osent plus regarder leur dame ni les cieux.

Ce château que tu vois par armes n'est forçable , * Par fraude, ou par surprise : il est inviolable , Il l'a toujours été , et le sera toujours , Comme étant le seul fort des fidèles amours.

Pource, mon chevalier, arrête ta furie, Et par le sang d'autrui1 sois sage je te prie, Ne combats point, afin que, n'étant le plus fort, T'achètes une honte aux dépens de la mort , Ou pense bien devant qu'essayer l'entreprise : Trop tard on se repent quand la faute est commise.

1 Par le sang de ceux Qui ont déjà succombé.

LE TROPHÉE d'àMOUR. ^y

Je suis Amour, le grand maître des dieux, Je suis celui qui fait mouvoir les deux , Je suis celui qui gouverne le monde, Qui le premier, hors de la masse éclos , Donnai lumière , et fendis le chaos Dont fut bâti cette machine ronde.

Rien ne saurait à mon arc résister, Rien ne pourrait mes flèches éviter, Et enfant nu je fais toujours la guerre : Tout m'obéit, les oiseaux émaillés, Et de la mer les poissons écaillés , Et les mortels héritiers sur la terre.

La paix , la trêve et la guerre me plaît, Du sang humain mon appétit se paît , Et volontiers je m'abreuve de larmes :

Les plus hautains sont pris à mon lien , Le corselet au soldat ne sert rien, Et le harnois ne défend les gens d'armes.

Je tourne, et change, et renverse, et défais Ce que je veux, et puis, je le refais , Et de mon feu toute âme est échauffée; Je suis de tout le seigneur et le roi x : Rois et seigneurs vont captifs devant moi , Et de leurs cœurs j'enrichis mon trophée.

De Jupiter le sceptre j'ai dompté,

Ofooia vincit amor... (Vue., £ffofM X, <&.)

ISS LBS HÀSCÂBADBS.

Jusqu'aux enfers j'ai Pluton surmonté, Et de Neptune ai blessé la poitrine :

De rien ne sert aux ondes la froideur , Que les Tritons ne sentent mon ardeur », Et que mon feu n'embrase la marine a.

La volupté , b jeunesse me suit , L'oisiveté en pompe me conduit, Je suis aveugle et si 3 ai bonne vue?, Je suis enfant , et suis père des dieux , Faible et puissant, superbe et gracieux, Et sans viser, je frappe à l'imprévue.

L'homme est de plomb, de rocher et de bois, Qui n'a senti les traits de mon carquois : Seul je le fais et courtois et adestre* : Les cœurs, sans moi, languissent refroidis , Je les rends chauds , animés et hardis, Et bref je suis de toute chose maistre.

Qui ne me voit , au monde ne voit rien : Je suis du monde et le mal et le bien, Je suis le doux et l'amer tout ensemble , Je n'ai patron*,ni exemple que moi , Je suis mon tout , ma puissance et ma loi, Et seulement à moi seul je ressemble. jf

1 La froideur des ondes n'empêche 8 Bt si : et pourtant. pas les Tritons de sentir... * Âfytir* i adroit.

3 La mariné : la mer. * P)àtron ; modèle.

LES MASCARADES. f39

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