LA CHARITE
Ce jeune enfant qui sans raison commande, Qui par le ciel, qui par la terre court , Voyant un jour les dames delà cour, Remonte aux cieux , et Vénus lui demande :
« Dis-moi, mon fils, volant de place en place , Comme tu fais, sans foi, sans loyauté, As-tu point vu là-bas quelque beauté (Ton œil voit tout), qui la mieraie surpasse? »
Amour répond : « Prends, ma mère, assurance; Rien ne saurait surpasser ton honneur, Fors une dame, en qui tout le bonheur Du plus beau ciel se versa dès enfance. »
Elle rougit : les dames sont dépites Quand leur renom en beauté n'est parfait ; Et, pour savoir la vérité du fait,
1 La Charité : la Grâce ; en grec y api;.
LES MASCABADES. 1 5ij
Elle choisit l'une de ses Charités.
« Mon cœur, mes yeux, mon âme et ma pensée , Si j'ai de toi quelque bien mérité , Descends en France , et me dis vérité, Si ma beauté d'une autre est surpassée. »
Pour obéir, la jeune Pasithée, Toute divine, abandonna les cieux ; L'air lui fait place, et lesTents gracieux La soutenaient par la vague l emportée.
D'un vol soudain elle fit sa descente , Fendant le ciel, ainsi qu'on voit, la nuit Couler de loin une étoile qui luit Entre deux airs d'une trace glissante.
Beauté, vigueur, jeunesse et courtoisie , Le jeu, l'attrait , les délices , l'amour, Ainsi qu'oiseaux , volaient tout à l'entour De ce beau corps , leur demeure choisie.
Son chef divin , miracle de nature , Était couvert de cheveux ondèlés , Noués , retors , recrêpés , annelés , Un peu plus noirs que de blonde teinture.
Son front était une table garnie De marbre blanc , siège de majesté , Net et poli comme aux beaux jours d'été On voit la mer> sans ondes, toute unie.
Ses sourcils noirs , faits en arche d'ébène , De l'arc d'Amour la forme et le portrait,
» Par la vague : par les flots de l'air : per aéra liquidum.
D'un beau croissant contre-imitaient le trait, Quand au tiers jour le mois il nous ramène.
Ses yeux étaient d'une force contraire.
L'un gracieux et l'autre furieux:
Deux yeux (je faux , mais deux astres des cieux ), L'un pour chasser, et l'autre pour attraire.
En ses yeux bruns,toute délicatesse , Traits, hameçons, servages et prison, Qui des plus fins affinent * la raison, Servaient d'escorte à si belle déesse.
Toutes beautés en ses yeux sont coulées : Amour n'avait d'autre logis trouvé :
Son nez semblait, hautement relevé, Un petit tertre enclos en deux vallées;
Sa tendre, ronde et délicate oreille , Blanche , polie , au bout s'enrichissait D'un beau rubis, qui clair embellissait De ses rayons son visage à merveille.
De vif cinabre était faite sa joue , Pareille au teint d'un rougissant œillet, Ou d'une fraise , alors que dans du lait Tout au plus haut de la crème se joue.
Toutes les fleurs du sang des princes nées , Narcisse , Ajax , n'eurent le teint pareil Au sien mêlé de brun et de vermeil , Qui rend d'amour les âmes étonnées. i
Telle couleur à la nuit est commune , D'un peu de noir sa face embellissant ,
1 Affinent : trompent. Pour la seconde fols, les trompe et Ifscjpa
Notre maître Mltis , (LA Fout., FabUt, III, iftj
Quand peu à peu le jour est finissant , Déjà le soir tire devers la brune.
Sa bouche était de mille roses pleine . De lis, d'oeillets, où blanchissaient dedans A double rang des perles pour les dents, Qui embaumaient le ciel de leur haleine.
De là sortaient les ris et les paroles , Fortes assez pour les hommes charmer, Et qui pouvaient les roches de la mer, En les voyant, rendre douces et molles.
Un rond menton finissait son visage , Un peu fendu, d'assez bonne grosseur , Gras, en bon point, dont la blanche épaisseur De l'autre enflure est certain témoignage ».
Son col était un pilier de porphyre, En longs rameaux de veines séparé, D'oeillets , de neige et de roses paré , Soutien du chef que la nature admire.
Deux monts de lait qu'un vent presse et represse, Qui sur le sein sans bouger s'ébranlaient, Comme deux coings enflés se pommelaient En deux tetins, messagers de jeunesse.
Du reste , hélas ! de parler je n'ai garde, Dont le regard aux hommes est ôté , Sacré séjour , qu'honneur et chasteté, Ainsi qu'archers, ont en soigneuse garde ;
Ses mains étaient blanches, longues, douillettes, Qui tressaillaient en veines et rameaux , Puis se fendaient en cinq frères jumeaux, Aboutissant en cinq bords de perletles 2.
i 11 est inutile de citer ici plusieurs traits du visage et la conformation de passages des poètes anciens qui éta- quelques autres parties du corps. bLissent certains rapports entre les 2 Les doigts et les ongles.
De marbre exquis, taillé par artifice, Sa jambe était; ses pieds étaient petits, Tels qu'on les feint à la belle Thétis : Sûr fondement d'un si bel édifice.
Comme un éclair la nymphe qui s'élance Dans le palais de Charles arriva ; Puis, tout d'un coup, invisible s'en va Dedans la salle où se faisait la danse.
Il était nuit, et les humides voiles L'air épaissi de toutes parts avaient , Quand pour baller les dames arrivaient, Qui de clarté paraissaient des étoiles.
Robes d'argent et d'or laborieuses * , Comme à l'envi flambantes éclataient :
Vives en l'air les lumières montaient , Attraits brillants des pierres précieuses.
Là, mon grand prince et nos seigneurs ses frères Étaient venus ornés de majesté , Pour compagnie ayant à leur côté Les lois, qui sont plus douces que sévères.
Là,Marguerite, ornement de notre âge, Apparaissant en la double valeur , Et tantôt perle2, et tantôt une fleur, D'un beau printemps honorait son visage.
Sitôt qu'au bal la nymphe bien-aimée Se présenta, ses deux astres jumeaux 3 Firent au double éclairer les flambeaux, Et d'un beau jour la nuit fut allumée.
1 Laborieuses : travaillées ; du latin 2 Le latin Margarita signifie Péril laboratte. 3 Ses deux yeux.
Devant la salle une odoreuse nue , Pleine de musc et d'ambre s'épandit :
Par tel miracle un chacun entendit Qu' une déesse au bal était venue.
Comme un soleil, sans rompre la verrière », Passe en la chambre ondoyant et pointu, Sans que l'objet empêche la vertu De sa divine et perçante lumière :
Ainsi la belle, invisible Charité, Comme un éclair la salle pénétra , Et tout entière, en se cachant, entra Dedans le corps de notre Marguerite.
Si bien son âme en son âme est enclose, Si bien sa vie en l'autre elle logea, Si bien son sang au sang d'elle changea, Que les deux corps n'étaient plus qu'une chose.
Si que mon roi, d'un jugement extrême, Bien clairvoyant, germe des dieux conçu, Y fut premier, en la voyant, déçu, Pensant au vrai que ce fût sa sœur même.
Serrant sa main, la conduit à la danse : Comme une femme elle ne marchait pas , Mais en roulant divinement le pas , D'un pied glissant coulait à la cadence9.
L'homme pesant marche dessus la place , Mais un dieu vole et ne saurait aller : Aux dieux légers appartient le voler , Comme engendrés d'une éternelle race.
1 La verrière : le Titrage des fe- a Et vera Jnceuu patuit dea .. nètres. I Vno. , ÊnUd.t 1, 406.)
160 LES MASCAHÀDES.
Le Roi, dansant la volte l provençale, Faisait sauter la Charité sa sœur :
Elle, suivant d'une grave douceur, A bonds légers, volait parmi la salle.
Ainsi qu'on voit aux grasses nuits d'automne, Un prompt ardent9 sur les eaux éclairer, Tantôt deçà, tantôt delà virer, Et nul repos à sa flamme ne donne :
Elle changeait en cent métamorphoses Le cœur de ceux qui son front regardaient : Maints traits de feu de ses yeux descendaient , Et sous ses pieds faisaient naître des roses.
Au devant d'elle allaient pour sûres guides , Avec l'honneur , la grave majesté, Et la vertu, qui gardaient sa beauté, Gomme un dragon le fruit des Hespérides.
Incontinent que la douce harmonie Des violons en l'air plus ne s'ouït, Cette Charité au ciel s'évanouit, Abandonnant l'humaine compagnie.
Ainsi de nuit la paupière fermée D'un doux sommeil, en songeant, reconnaît Quelque démon qui soudain apparaît , Puis tout soudain se perd comme fumée.
Adieu, Charité , adieu, nymphe bien née : Ou monte au ciel , ou vole où tu voudras , En cette cour bientôt tu reviendras Dessous le joug du nocier 3 Hyménée.
1 La voile : sorte de valse ; voltert a Un prompt ardent : nu feu folIcL tourner. 3 Nocier : qui préside aux noces.
Lors moi, rempli d'un plus ardent courage , Je doublerai la force de ma voix, Pour faire aller jusqu'aux champs navarrois L'accord heureux du sacré mariage (*).
(*) Marguerite épousa en 1572 Henri, roi de Navarre, depuis Henri IV.