CHARLES, CARDINAL DE LORRAINE
Un plus savant que moi, ou plus ami des cieux, Chantera les combats de tes nobles aïeux ,
(*) On peut rapprocher de ce morceau les vers d'Hésiode : Travaux i jours , 210 et suiv., et l'Êpitre III de Boileau sur la Mauvaise honte.
Dira de Godefroi l'aventureuse armée,
Et la palme conquise eu la terre Idumée;
Et le cours du Jourdain qui fut si plein de morts
Que le sang infidèle outre-coulait ses bords ;
Chantera de Damas la muraille forcée;
Chantera Césarée , Antioche et Nicée,
Galilée , lturée , et comme Godefroi
De Tyr et de Sidon par armes se fit roi ,
De Rhodes , et de Cypre , et de Hiérosolyme ,
Et des peuples sujets au sceptre de Solyme.
Après, en ramenant tes aïeux d'outre-mer, Les fera pour la gloire aux batailles armer, Près la grande Hespérie ', et vaincre cette terre Où le fardeau d'un mont un grand géant enserre, Lequel lui fut jadis par les dieux envoyé , Quand il tomba du ciel à demi foudroyé;
Puis leur fera planter l'écusson de Lorraine Sur le fameux tombeau de l'antique Seraine '. Après il chantera les magnanimes faits Que ton grand frère , ainsi que tes frères ont faits , Donnant de leurs vertus à tout le monde exemple : Si bien que le soleil qui tout voit et contemple, Lorsqu'il tire ou qu'il plonge en l'océan ses yeux , Ne voit point ici-bas princes plus vaillants qu'eux, Soit pour donner conseil , soit pour donner bataille , Soit pour prendre ou garder les forts d'une muraille.
Mais moi, faible d'esprit , qui ne puis entonner Si hautement l'airain pour leur gloire sonner, Il me suffit, prélat, si, chantant, je puis dire
1 La grande Hespérie : la Sicile, où Enéide, III, 578. loi poètes supposent qu'Encélude est * Les Sirènes sont placées par k» enseveli sons l'Etna. Voy. Virgile, poètes entre Caprée et la côte dMtsl*
'une de tes vertus dessus ma basse Ivre , ne seule et non plus : car quand j'entreprendrais e toutes les chanter, impuissant je faudrais , omme chose trop haute, et m'eût fait la nature *, lus que bronze ou métal la langue et la voix dure.
Dieu fit naître Justice en l'âge d'or, çà bas, >uand le peuple innocent encor ne vivait pas, omme il fait, en péché, et quand le vice encore i'avait passé les bords de la boîte à Pandore : kiand ces mots Tien et Mien en usage n'étaient, X quand les laboureurs du soc ne tourmentaient, Jlcérant par sillons, les entrailles encloses >es champs qui produisaient de leur gré toutes choses , Ht quand les mariniers ne pâlissaient encor >ur le dos de Téthys pour amasser de l'or.
Cette Justice adonc, bien qu'elle fût déesse , ('apparaissait au peuple au milieu de la presse , £t, en les caressant, les assemblait le jour Lu milieu d'une rue ou dans un carrefour, ^es préchant et priant d'éviter la malice, Et de garder entre eux une sainte police . Fuir procès, débats, querelle, inimitié, Et d'aimer charité, paix, concorde et pitié : La loi n'était encore en airain engravée , Bit le juge n'avait sa chaire encor levée, Haute dans un palais , et debout au parquet Encores ne vendait l'avocat son caquet, Pour damner l'innocent, et sauver le coupable.
Cette seule déesse, au peuple vénérable, Les faisait gens de bien, et sans aucune peur Des lois leur cngravait l'équité dans le cœur,
> Quand bien môme la nature m'eut fait...
232 LE PBEMIER LIVBE
Qu'ils gardaient de leur gré : mais toute chose passe, Et rien ferme ne dure en cette terre basse.
Sitôt que la malice au monde eut commencé Son trac » , et que jà For se montrait effacé , Pâlissant en argent sa teinture première , Plus Justice n'était aux hommes familière, Gomme elle soûlait * être, et ne voulait hanter Le peuple qui déjà tendait à se gâter, Et plus visiblement, le jour, parmi la rue, Les hommes ne prêchait : mais vêtant une nue , Hurlante en piteux cris, son visage voila , Et bien loin des cités aux forêts s'envola : Car elle dédaignait d'être ici-bas suivie Des hommes forlignant de leur première vie.
Aussitôt que la nuit les ombres amenait , Elle quittait les bois, et, pleurante, venait Crier sur le sommet des villes les plus hautes, Pour effrayer le peuple et reprendre ses fautes , Toujours le menaçant qu'il ne la verrait plus , Et qu'elle s'en irait à son père là sus : « L'œil de Dieu , ce disait, toutes choses regarde , Il voit tout, il sait tout, et sur tout il prend garde; 11 sera courroucé de quoi vous me chassez , Pource repentez-vous de vos péchés passés , Il vous fera pardon, il est Dieu débonnaire, Et comme les humains ne tient pas sa colère : Sinon, de pis en pis, au faîte parviendrez De tout vice exécrable, et puis vous apprendrez, Après le châtiment de vos âmes méchantes, Combien les mains de Dieu sont dures et tranchantes. »
Ainsi toute la nuit la Justice criait,
1 Trac ; trace, voie, chemin. > Soulalt : avait coutume.
Sur le haut des cités , qui le peuple effrayait , Et leur faisait trembler le cœur en la poitrine, Craignant de leurs péchés la vengeance divine. Mais ce peuple mourut : et après lui naquit Un -autre de son sang qui plus méchant véquit : Lors le siècle de fer régna par tout le monde, Et l'Orque * dépiteux * de la fosse profonde Ici haut envoya les furies, afin De pressurer au cœur des hommes leur venin.
Adonc fraude et procès envahirent la terre , Poison , rancœur3, débat, et l'homicide guerre, Qui faisant craqueter le fer entre ses mains , Marchait pesantement sur le chef des humains , Et tranchait sous l'acier de sa hache meurtrière Des vieux siècles passés la concorde première. Ce que voyant justice , ardente de fureur, Contre le méchant peuple empoisonné d'erreur. Qui, pour suivre discord , rompait les lois tranquilles, Vint encore de nuit se planter sur les villes, Où plus, comme devant , le peuple ne pria , Mais d'une horrible voix hurlante s'écria , Si effroyablement que les murs et les places Et les maisons tremblaient au bruit de ses menaces.
« Méchant peuple avorton, disait-elle, est-ce ainsi Qu'à moi , fille de Dieu, tu rends un grand-merci De t'avoir si longtemps couvé dessous mes ailes , Te nourrissant du lait de mes propres mamelles? Je m'envole de terre : adieu, méchant, adieu ; Adieu, peuple maudit : je t'assure que Dieu Vengera mon départ d'une horrible tempête
1 Orqug : Orca», enfer. i Ranarvr : rancune, ressentiment,
7 Vépltêux : en dépit, en colère. colèrr.
234 LE FBEMIEB LIVRE
Que jà déjà son bras élance sur ta tête.
Las! où tu soûlais vivre en repos plantureux ,
Tu vivras désormais en travail malheureux :
Il faudra que les boeufs aux champs tu aiguillonnes
Et que du soc aigu la terre tu sillonnes,
Et que, soir et matin, le labeur de ta main
Nourrisse par sueur ta misérable faim :
Pour la punition de tes fautes matines,
Les champs ne produiront que ronces et qu'épines :
Le printemps , qui soûlait te rire tous les jours ,
Se changeant en hiver, perdra son premier cours ,
Et sera départi en vapeurs chaleureuses ,
Qui baieront ton corps de flammes douloureuses ,
En frimas et en pluie et en glace , qui doit
Faire transir bientôt ton pauvre corps de froid.
« Ton chef deviendra blanc en la fleur de jeunesse, Et jamais n'atteindras les bornes de vieillesse, Comme ne méritant, par ton fait vicieux, De jouir longuement de la clarté des cieux. Si peu que tu vivras, tu vivras en moleste ', Et toujours une fièvre, un catarrhe, une peste Te suivront sans parler, venant tous à la fois : Dieu les faisant muets, dérobera leur voix, Afin que, sans mot dire, ils te happent à l'heure Que tu estimeras ta vie être plus seure. Qui pis est, indigence et la famine aussi, Hôtes de ton hôtel, te donneront souci.
« Tout sera corrompu : les épouses muables a N'enfanteront des fils à leur époux semblables : Tout sera dépravé , bourgs , villes et maisons Fourvoyantes du trac des premières saisons.
1 Moleste : peine, cbagrin; du latin, 3 Muables ; inconstantes; do Util. motestia. mutabills.
« Dieu te fera mourir au milieu des batailles, Accablé l'un sur l'autre, et fera les murailles De tes grandes cités dessous terre abîmer, Et la foudre perdra tes navires en mer. Si le peuple m'eût cru il eût, sans nulle peine, Heureusement franchi cette carrière humaine, Et fût mort tout ainsi que ceux à qui les yeux S'endorment dans le lit d'un sommeil gracieux :
« Mais il vivra toujours en douleur asservie , Fraudé ' des passe-temps et des biens de la vie ; Puis, à la fin, la mort , en tourment et en deuil, Dans un lit angoisseux lui viendra fermer l'œil , Qui plus est ce grand Dieu, qui de son œuvre a cure ' , Enverra ses démons couverts de nue obscure Par le monde épier les vicieux , afin De les faire mourir d'une mauvaise fin ; Et lors un vain regret rongera ta poitrine, Et ton cœur déchiré d'une mordante épine , De quoi tu m'as chassé en lieu de me chérir, Qui te soûlais3, ingrat, si chèrement nourrir. »
Ainsi pleurait Justice, et d'une robe blanche, Se voilant tout le chef jusqu'au bas de la hanche, Avec ses autres sœurs , quittant ce val mondain , Au ciel s'en retourna d'un vol prompt et soudain ; Comme on voit quelquefois cingler à tire d'ailes , En un temps orageux cinq ou six colombelles, ( Qui, de peur de la grêle, au logis s'en revont, Et vite, parmi l'air, volent toutes d'un front.
Sitôt que dans le ciel Justice fut venue , Longtemps devant le trône à genoux s'est tenue Du Père tout-puissant , puis, d'un cœur dépité,
» Fraudé : frustré. 3 Soûlais : avais coutume ; du Uttu,
7 Cure ; wic , souci. solere.