‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 111 sur 127 · DE L'ART POÉTIQUE FRANÇAISC · texte numérisé non relu

DE L'ART POÉTIQUE FRANÇAISC

'A ALPHONSE DELBENIfE, ABBÉ DB HADTECOHBE EN SATOIB.

Combien que Fart de poésie ne se puisse par préceptes comprendre iif enseigner pour être plus mental que traditif ; toutefois, d'autant que rartlfids humain, expérience et labeur le peuvent permettre, j'ai bien voulu t'en donner quelques règles ici, afin qu'un jour tu puisses être des premiers en la connaissance d'un si agréable métier, à l'exemple de moi, qui confesse y être assez passablemept versé. Sur toute^choses, tu auras les Muses en révérence, voire en singulière vénération, et ne les feras jamais servir à choses déshonnétes, à risées, nia lilielles injurieux, mais les tiendras chères et sacrées, comme les fflles de Jupiter, c'est-à-dire de Dieu, qui de sa sainte grâce a premiè* rement par elles fait connaître aux peuples ignorants les excellences de sa majesté. Car la poésie n'était au premier Age qu'une théologie allégorique, pour Mre entrer au cerveau des hommes grossiers, par fi&bles plailHintes et colorées, les secrets qu'ils ne pouvaient comprendre , quand «^tropouvertementon leurdéeouvrait la vérité. Ondlt qu'Eu* molpeCëcropien, Line, maître d'Hercule^ Orphée, Ho-

* Cet abrégé, composé en quelques heures, bous a paru curieux à conserver, tant pour la Justesse et rexcellence des principes généraux , que parce qoll nous initie à certains procédés du style et de la yersiflcation de Ronsard qu*un goût plus sévère, un sentiment plus délicat de i*harraonie ont depuis bannis de la poésie française.

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mère, Hésiode iiiYentèrent un si doux allèehemeiit. Pour cette cause ils sont appelés poètes divins , non tant pour leur divin esprit, qui les rendait sur tous admirables et excellents y que pour la conversation qu'ils avaient avec les oracles, prophètes, devins , sybilles, interprètes de songes , desquels ils avaient appris la meilleure part de ce qu'ils savaient : car ce que les oracles disaient en peu de mots, ces gentils personnages l'aml^ifiaienty coloraient et augmentdent, étant envers le peuple ce que les sybilles et devins étaient en leur endroit Longtemps après eux, sont venus d'un même pays les seconds poètes que j'appdle humains, pour être plus enflés d'artifieeet labeur que de divinité. A l'exemple deceux-d, les poètes romains ont foisonné en telle fourmilière , qu'ils ont apporté aux libraires plus de charge que d'honneur, excepté dnqou six desquels la doctrine accompagnée d'un parfidt artifice, m'a toujours tiré en admiration. Or, pour ce que les Muses ne veulent loger en une Ame si elle n'est bonne, sainte et vertueuse, tu seras de bonne nature, non méebant, renfirogné , ni chagrin , mai» animé d'un gentil esprit; ne laisseras rien entrer en ton entendement qui ne soit surhumain et divin. Tu auras en premier lieules con* eeptioDS hautes, grandes, belles, et non traînantes à terre ; car leprlncipal point est l'invention, laquelle vient tant de la bonne nature, que par la leçon des bons et anciens auteurs. Et si tu entreprends quelque grand CBUvre , tu te montreras religieux et craignant Dieu^ le commençant ou par son nom, ou par un autre qui représentera quelque effet de sa majesté, à l'exemple des poètes grecs : MYjvtv oeiSc Osa. 'Àv^pa (Aol fwtic» Moûffou '£x$toc apx^(AC90a. *Apji^u^foç o^«,

4^Se. Et nos Bomains , JEneadnm gmittix- Musa miki

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causas memora. Car les MnseSy Apollon, Mercure, Pallas et autres tellies déités ne nous représentent autre chose que les puissances de Dieu , auquel les premiers hommes avaient donné plusieurs noms pour les divers effets de son incompréhensible majesté. Et c*est aussi pour te montrer que rien ne peut être ni bon ni parfait , si le commencement ne vient de Dieu. Après tu seras studieux de la lecture des bons poètes, et les apprendras par cœur autant que tu pourrasu Tu seras laborieux à corriger et limer tes vers, et ne leur pardonneras non plus qu'un bon jardinier à son entes quand il la voit chargée de branches inutiles ou de bien peu de profit. Tu converseras doucement et honnêtement avec les poètes de ton temps, tu honoreras les plus vieux comme tes pères, tes pareils comme tes frères, les moindres comme tes enfants , et leur communiqueras tes écrits : car tu ne dois jamais rien mettre en lumière qui n'ait premièrement été vu et revu de tes amis que tu estimeras les plus experts en ce métier, afin que par telles conjonctions et £Btmiliarités d^esprit avec les lettres, et la bonne nature que tu as, tu puisses facilement parvenir au comble de tout honneur, ayant pour exemple domestique les vertus de ton père, qui non seulement a surpassé en sa langue italienne les plus estimés de ce temps , mais encore a fait la victoire douteuse entre lui et ceux qui écrivent aujourd'hui le plus purement et doctement au vieux langage romain. Or, pour ce que tu as déjà la connaissance de la langue grecque et latine, et qu'il ne te reste plus que la française , laquelle te doit être d'autant plus recommandée qu'elle t'est maternelle, je te

' Enit : la planle grefïée.

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dirai en peu de paroles ce qui me semble leplus expédient, et sans t*égarer par longues et fâcheuses forêts, je te mèn<»rai toutdroit parle sentier que J*aurai connu le plus court, aiîn qu'aisément tu regagnes ceux qui s'étant les premiers mis au chemin, te pourraient avoir aucunement devancé.

Tout ainsi que les vers latins ont leurs pieds, comme tu sais, nous avons en notre- poésie française , de laquelle Je veux ici traiter , une certaine mesure de syllabes, selon le dessein des carmes % que nous entreprenons composer, qui ne se peut outrepasser sans offenser la Uâ de notre vers, desquelles mesures et nombre de syllabes ^ nous traiterons après plus amplement. Nous avons aussi unecertaine césure * de la voyelle e, laquelle se mange toutes les fols qu'elle est rencontrée d'une autre voyelle ou âphtongue , pourvu que la voyelle qui suit e n*ait point la force de consonne. Après, à l'imitation de quelqu'un de ce temps', tu feras tes vers masculins et féminins tant qu'il te sera possible , pour être plus propres à la musique et accord des instruments, en faveur desquels il semble que la poésie soit née : car la poésie sans les instruments , on sans la grâce d'une seule ou plusieurs voix , n'est nullement agréable, non plus que les instruments sans être animéa de la mélodie d'une plaisante voix. Si de fortune tu as composé les deux premiers vers masculins, tu feras les deux autres féminins , et parachèveras de même mesure le reste de ton élégie ou chanson , afin que les musidens les puissent plus facilement accorder. Quant aux vers lyriques, tu iferas le premier couplet à ta volonté, pourvu que les

» Carmes : vers.

* Césure : pris ici pour élisioD.

^ Ronsard entend ici parler de lai -même.

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autres suivent la trace du premier. Si tu te sers des noms propres des Grecs et Romains, tu les tourneras à la terminaison française, autant que ton langage le permet : car il y en a beaucoup qui ne s'y peuvent nullement tourner.^ Tu ùe rejetteras point les vieux mots de nos romans , ] J ainsles clio^siras avec mûre et prudente élection. Tu prati-j queras bien souvent les artisans de tous métiers, comme de | marine^ vénerie^ /awcowwme , et principalement les artisans de feu, orfèvres y fondeurs, maréchaux ^minerallierSy et de là tireras maintes belles et vives ^comparaisons avec les noms propres des métiers , pour enrichir ton teuvre | 6t le rendre plus agréable et parfait. Car tout ainsi qu'on ne peut véritablement dir<e un corps humain beau, plai-^ sant et accompli s'il n'est composé de sang /veines, artères et tendons, et surtout d'une plaisante couleur, ainsi la poésie ne peut être plaisante ni parfaite sans belles inventions , descriptions, comparaisons, qui sont lés nerfs et la vie du livre qui veut forcer les siècles pour demeurer de toute mémoire victorieux, et maître du temps. Tu sauras dextrement ' choisir et approprier à ton œuvre les mots plus significatifs des dialectes de notre France, quand j ^ mêmement tu n'en auras point de si bons ni de si propres en ta nation , et ne se faut soucier si les vocables sont gascons, poitevins i normands , manceaux , lyonnais, ou d'autres pays, pourvu qu'ils soient bons ' , et que proprement ils signiflent ce que tu veux dire, sans aiffecter par trop le parler de la cour, lequel est quelquefois très-mau- y vais, pour être le langage de demoiselles et jeunes gentils-

■ Dextrement : adroitement.

' C'est la tliéorie de Montaigne, qui ne se fait faute^ quand le français lui manque, d'appeler le gascon à son aide.

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hommes qui font plus de professicm de bien combattre que de bien parler. Et noteras que la lai^e grecque n*eût jamais été si féconde et abondante en dialectes et en mots, comme elle est , sans le grand nombre de républiques qui fleurissaient en ce temps-là, lesquelles comme amoureuses de leur bien propre, voulaient que leurs doctes citoyens écrivissent au langage particulier de leur nation ; et de là sont venus une infinité de dialectes, phrases et manières de parler qui portent eaaeore aujourd'hui sur le front la marque de leur pays naturel, lesquelles étaient tenues indifféremment bonnes par les doctes plumes qui écrivaient do ce temps là; car un pays ne peut jamais être si parfait en tout, qu'il ne puisse encore quelquefois emprunter je ne sais quoi de son voisin, et ne jEais point de doute que s'il y avait encore en France des ducs de Bourgogne, de Picardie, de Normandie, de Bretagne, de Champagne, de Gascogne, qu'ils ne désirassent pour l'honneur de leur altesse , que leurs sujets écrivissent en la langue de leur pays naturel: car les princes ne doivent être moins curieux d'étendre leur langage par toutes nations que d'agrandir les bornes de leur empire ; mais aujourd'hui pour ce que notre France n'obéit qu'à un seul roi, uous sommes contraints , si nous voulons parvenir à quelque honneur, de parler son langage, autrement notre labeur^ tant fût-il ho-* norable et parfait, serait estimé peu de chose, ou peut^ être totalement méprisé.

De Vinventionr.

Pource qu'auparavant j'ai parlé de l'invention, il me semble être bien àpro]^ de t'en dire un mot. L'invention

DB L'kKl POÉTIQUE. 48î>

n'est autre chose que le bon naturel d'une imagination concevant les idées et formes de toutes choses qui se peuvent imaginer, tant célestes que terrestres, animées ou inanimées, pour après les représenter, décrire et imiter : car, tout ainsi que le but de l'orateur est de persuader, ainsi celui | du poète est d'imiter, inventer et représenter les choses qui sontfjqui peuvent être, ou que les anciens ont estimées comme véritables ; et ne faut point douter, qu'après avoir bien et hautement .inventé, que la belle disposition du vers ne s'ensuive, d'autant que la disposition suit Tinven^ tion , mère de toutes choses, comme l'ombre fait lecorps. Quand je te dis que tu inventes choses belles et grandes^ Je n'entends toutefois ces inventions fantastiques et mélancoliques qui ne se rapportent non plus l'une à l'autre que les songes entrecoupés d'un frénétique % ou de quelque patient extrêmement tourmenté de la fièvre, à Timagination duquel, pour être blessée ', se représenteât mille formes monstrueuses sans ordre ni liaison ; mais tes inventions desquelles je ne te puis donner règle pour être spirituelles, seront bien ordonnées et disposées ; et bien qu'elles semblent passer celles du vulgaire , elles seront toutefois telles qu'elles pourront être facilement conçues et entendues d'un chacun*

* Crédite, Pisones, isti tabuin fore librum

Persimilem, cojus, Telat «gri somnia. Tans Fiogentnr specie», at nec pes, née capat ani Reddatar formn.

(Horace, Eptst, ad PU,, 6.)

* Parce qu'elle est blessée.

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La disposition,

Toot ainsi que l'inTenUon dépend d'une gentille nature d'esprit , ainsi la disposition dépend de la belle invention^ laquelle consiste en une élégante et parfaite eollocation et ordre des choses inventées, et ne permet que ce qui appartient à un lieu soit nus en l'autre , mais se gouvernant par artifice, étude et labeur, agence et ordonne dextrement toutes choses à son point. Tu en pourras tirer les exemj^es des auteurs anciens^ et de nos modernes qui ont illustré depuis quinze ans notre langue, maintenant superbe par la diligence d'un si honorable labeur. Heureux et plus qu'heureux ceux qui cultivent leur propre terre, sans se travailler après une étrange terre y de laquelle on ne peut retirer que peine Ingrate et malheureuse, pour toute f'écompense et honneur 1 Quiconques ftarent les premiers qui osèrent alumdonner la langue des anciens pour honorer celle de leur pays, ils furent véritablement bons enfonts, et non ingrats citoyens, et dignes d'être couronnés sur une statue publique , et que d'flge en âge on fasse une perpétuelle mémoire d'eux et de leurs vertus.

De Pélocution.

Élocution n'est autre chose qu'une propriété et splendeur de paroles bien choisies et ornées de graves et courtes sentences, qui font reluire les vers, comme les pierres prédcQses bien enchâssées les doigts de quelque grand seigneur. Sous Télocution se comprend Télection des paroles, que Virgile et Horace ont si curieusement observée.

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Pource tu te dois travailler d'être copieux en vocables, et trier les plus nobles et signifiants pour servir de nerfs et de force h tes carmes, qui reluiront d'autant plus que les mots seront significatifs^ propres et choisis. Tu n'oublieras les comparaisons, les descriptions des lieux , fleuves, forêts, montagnes, de la nuit, du lever du soleil , du midi, des vents^ de la mer, des dieux et déesses, avec leurs propres métiers, habits, chars et chevaux, te façonnant en ceci à l'imitation d'Homère, que tu observeras comme un divin exemple, sur lequel tu tireras au vif les plus parfaits linéaments de ton tableau.

De la poésie en général.

Tu dois savoir sur toutes choses que les grands poèmes ne se oommencmt Jamais par la première occasion du fait, ni ne sont tellement accomplis ' que le lecteur, éprisde plaisir, n'y puisse encore désirer une plus longue fin ; mais les bons ouvriersle commencent parle milieu, etsaventsi bien joindre le commencement au milieu , et le milieu à la fin, que de telles pièces rapportées ils. font un corps entier et parfait^. Tu ne commenceras jamais le discours^ d'un grand poème, s'il n'est éloigné de la mémoire des hommes , et pource tu invoqueras la Muse , qui se souvient de tout , comme déesse, pour te chanter les choses dont les hommes ne se peuvent plus aucunement souvenir. Les autres petits poèmes veulent être abruptement commencés, comme les odes lyriques, à la composition desquelles je te conseille premièrement t'exer citer, te donnant de garde surtout d'être

' Accomplis : terminés.

' Voir Horace, Epist. ad. Pis., 146 et siiiv.

' Le discours : le sujet.

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plas versificateur qpe poète; car la fable et fiction est le sujet des bons poètes qui ont été depuis toute mémoire recommandés de la postérité ; et les vers sont seulement le but dé Tignorant versificateur, lequel pense avoir fait un grand cbef-d'œuvre , quand il a composé beaucoup de cannes rimes , qui sentent tellement la prose que Je suis émerveillé comme nos Français daignent imprimer telles drogueries, à la confusion des auteurs et de notre nation. Je te dirais ici particulièrement les propres sujets d'un chacun poème, si tu n'avais déjà vu Fart poétique d'Horace et d'Aristote, auxquels je te connais assez médiocrement versé '• Je te veux advertir de fuir les épitbètes naturelles qui ne servent de rien à la sentence de ce que tu veux dire, commet rivière coulante, laverie ram^e; telles épitbètes seront rechercbées pour signifier, et non pour remplir ton carme , ou pour être oiseuses en top vers : exemple, le ciel voûté enceme^ tout le monde. J'ai dit voûté, et non ardent, clair, ni haut, ni azuré, d'autant qu'une voûte est propre pour embrasser et encemer quelque chose. Tu pourras bien dire, le bateau va dessus Vonde coulante; pource que le cours de l'eau fait couler le bateau. Les Romains ont été très-curieux observateurs de cette règle , entre les autres Virgile et Horace ; les Grecs , comme en toutes choses appartenant aux vers, y ont été plus libres, et n'y ont avisé de si près. Tu fuiras aussi la manière de composer des Italiens en ta langue, qui mettent ordinairement quatre ou cinq épithètes les unes après les autres en un même vers , comme

* Litote imitée du latin.

' Encerne : enveloppe. Nous n^avons plus aujourdMiui que le simple, cerner.

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(Uma^bella, angelica et fortunata donna. Tu vois quç telles épithètes sont plus pour empouler et farder le vers que pour besoin qu'il en soit; bref, tu te contenteras d'une épithète, ou pour le moins de deux, si ce n'est quelquefois par gaillardise ^ en mettras cinq ou si^ , mais, si tu m*en crois, cela fadvlendra le plus rarement que tu pourras.

De la rime.

La rime n*est autre chose qu'une consonance et cadeuce de syllabes tombant sur la fin des vers, laquelle je Veux que tu observes , tant aux masculins qu'aux féminins , de deux entières et parfaites syllabes, ou, pour le moins, d'une aux masculins, pourvu qu'elle soit résonnante, et d'un son entier et parfait. Exemple des féminins, France^ espérance, dépense, négligence, familière, fourmilière, première, chère, mère. Exemple des masculins, «urmon^^r, monter, douter, sauter, Jupiter. Toutefois, tu seras plus soigneux de la belle invention et des mots, que de la rime, laquelle vient assez aisément d'elle-même, après quelque peu d'exercitation.

De la voyelle.

Toute, fois et quantes ^ que la voyelle e est rencontrée d'uneautre voyelleou diphtongue, elle est toujours mangée, se perdant en la voyelle qui la suit, sans faire syllabe par soi; je dis rencontrée d'une voyelle ou d'une diphtongue pure, autrement elle ne se peut manger quaûd Vi et u

* Gaillardise ; élégance.

^ Quantes fois.

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voyelles se tournent en consonnes, eotameje tittie. Exemple de e qui se mange, cruelle et fière, et dure, et fâcheuse amertume. Belle au cœur dur^ inexorable et fier. Davantage i et a voyelles se peuvent élider et manger. Exemple d'à ; r artillerie , l'amour^ pour la artillerie^ la amour. Exemple de la voyelle e, rCacetix-ci^ rCa ceux-là! Quand tu mangerais Va et Vu pour la nécessité de tes vers, il n*y aurait point de mal , à la mode des Italiens ou plutôt des GrecS; qui se servent des voyelles et dipthongues comme il leur plaît, et selon leur nécessité \

De Vh,

Vh quelquefois est note d'aspiration , quelquefois non ; quand elle ne rend point la première syllabe du mot aspirée, elle se mange, tout ainsi que fait ^ féminin. Quand elle la rend aspirée, elle ne se mange Nullement. Exemple de h non aspirée. Magnanime homme, humain^ honnête et fort. Exemple de celle qui rend la première syllabe du mot aspirée et ne se mange point. La belle femme hors (Tiei s^en alla. Le gentilhomme hautain alimt partout. Tu pourras voir, par la lecture de nos poètes français , Vh qui s*élide ou non. Tu éviteras autant que la contrainte de ton vers le permettra , les rencontres des voyelles et \ diphtongues qui ne se mangent point ; car telles concuri renées de voyelles sans être élidées font le vers merveilleusement rude en notre langue, bien que les Grecs soient coutumiers de ce faire, comme pour élégance. Exemple : Votre beauté a ennuyé amour. Ce vers-ci te servira de patron pour te garder de ne tomber en telle

■ Ces licences sont interdites aujourd'hui.

DE l'aBT poétique. 495

âpreté , qui écrase plutôt l'oreille que ne lui donne plaisir. Tu dois aussi noter que rien n'est si plaisant qu*un carme bien façonné, bien tourné, non entrouvert, ni t)éant. Et poiirce^ sauf le jugement de nos Aristarques, tu dois ôter la dernière e féminine, tant de vocables singuliers que pluriels, qui se finissent en ée et en éeSy quand de fortune ils se rencontrent au milieu de ton vers. Exemple du masculin pluriel : Rolant avait deux épëes en main. Ne sens-tu pas que ces deux épées en main offensent la délicatesse de roreille, et pource tu dois mettre : Rolant avait deux

épés en la main, ou autre chose semblable. Exemple de r^ féminine singulière : Contre la troupe Énéepritsa pique. Ne sens- tu pas comme derechef Énée sonne tirès-mal au milieu de ce vers ? pour ce tu mettras : Contre la troupe Éné branla sa pique. Autant en est- il des vocables terminés en oue, et ue, comme roue, joue, nue , venue ^ et mille autres qui doivent recevoir syncope au milieu de ton vers. Si tu veux que ton poème soit ensemble doux et savoureux, pource tu mettras rou\jou\ nu\ contre l'opinion de tous nos maîtres qui n*ont de si près avisé à la perfection de ce métier. Encore je te veux bien admonéter ' d'une chose très-nécessaire , c'est quand tu trouveras des mots qui difficilement reçoivent rime , comme or y char, et mille autres, les rimes* hardiment contre fort, ord, accort, part , renard , art, ôtant par licence la dernière lettre, ^, du mot fort, et mettre for^ simplement avec la marque de l'apostrophe , autant en feras-tu de far* pour fard, pour le rimer contre char. Je vois le plus souvent

' Admonéter : avertir.

* Que tu les rimes...

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mille belles seotenoes et mille beaux vers, perdus par fiiute de telle hardiesse , si bien que sur Wy ]e n'y toîs jamais rime que trésor ^ ou or , poor ores, T9e$tor, Hector, et sur char. César. Ta sincoperas aussi hardiment ce mot de comme y et diras à ta nécessité com' : car je vois en quelle peine bien souvent on se trouve par faute de détourner Ve final de ce mot. Et même au commencement du vers. Tu accourciras aussi (je dis entant que ta y seras contraint] les verbes trop longs; comme donra^ pour donnera^ sautra^ pour sautera , et non les verbes dont les infinitif se terminent en 0^ lesquels» aucontraire, tu n'allongeras point, et ne diras prendera pour prendra, mardera pour mordra, n'ayant en cela règle plus parfisdte que ton oreille , laquelle ne te trompera jamais , si tu veux prendre son conseil avec certain jugement et raison. Tu éviteras aussi l'abondance des monosyllabes en tes vers, pour être rudes et mal plaisants à ouïr. Exemple : Je vis le ciel si beau, si pur et net. Au reste, je te conseille d'àserde la lettre à, marquée de cette marque pour signifier aveCy à la &çon des anciens, comme à lui^ pour avec lui; car avecques, composé de trois syllables, donne grand empêchement au vers, mèmement quand il est court. Je m'assure que telles permissions n'auront sitôt lieu que tu connaîtras incontinent de quelle peine ne se verront délivrés les plus jeunes, par le courage de ceux qui auront si hardiment osé. Tu pourras aassi , à la mode des Grecs , qui disent, ouvofiia pour Swtia ajouter un u après un o, pour faire ta rime plus riche et plus sonniante, comme troupe pour tropcy Callioupcy pour (Jalliope, Tu n'oublieras jamais les articles, et tiendras poar tout certain que rien ne peut tant défigurer ton vers que les articles délaissés, autant

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en est- il des pronoms primitifs, comme je^ tu^ que t\i n'oublieras non plus, si tu veux que tes carmes soient pairfaits et de tous points bien accomplis. Je te dirais encore beaucoup de règles et secrets de notre poésie; mais j*aime mieux, en nous promenant, te lesapprendre de bouche^ que les mettre par écrit, pour fâcher peut-être une bonne partie de ceux qui pensât être grands maîtres , dont à peine ont-ils encore touché les premiers outils de ce métier..

Des vers alexandrins^

Les alexandrins tiennent la place, en notre langue ,, telle que les vers héroïques entre les Grecs et les Latins, lesquels, sont composés de douze à treize syllabes , les masculins de douze, les féminins de treize, et ont toujours leur repos ; sur la sixième syllabe , comme les vers communs ' sur la ' quatrième dont nous parlerons après. Exemple des masculins : Madame^ baisez-moi; je meurs en vous baisant, où tu voiis manifestement le repos de ce vers être sur la sixième syllabe. Exemple du féminin : 0 ma belle maitresse , as'tupas bonne envie? Tu dois ici noter que tous nos vers français qui se terminent en e lente , sans force et sans son » ou en es, sont féminins ; tous les autres de quelque terminaison qu'ils puissent être, sont masculins. Exemple de e, féminin : singulière, femme , bête, nasarde, livre, éeritoire, des es, livres, écritoires , chan^ très, etc. Exemple des masculins : donné, haut, chapeaUj

■ Ronsard entend par ce mot lies Ters de dix. syllabes qtt*il a employé» poni" son poème de la Franciade> Voir plus bas : Des vers communs,

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descendez, surmontez. Il faut aussi entendre que les pluriels des verbes qui se finissent en entj sont réputés féminins, comme : ils viennent, disent, souhaitent, parlent, marchent, etc. La composition des alexandrins doit être grave , hautaine ( s*il faut ainsi parler) , altiloque', d'autant quMIs sont plus longs que les autres, et sentiraient la prose, s'ils n'étaient composés de mots élus', graves, et ' résonnants et d*une rime assez riche, afin que telle richesse empêche le style de la prose, et qu*elle se garde toujours dans les oreilles, jusques à la fin de l'autre vers. Tu les feras donc les plus parfaits que tu pourras , et ne te contenteras point (comme la plus grand'part de ceux de notre temps) qui pensent , comme j*ai dit, avoir accompli je ne sais quoi de grand quand ils ont rimé de la prose en vers : tu as déjà Tesprit assez bon pour découvrir tels versificateurs par leurs misérables écrits, et par la connaissance des mauvais , faire jugement des bons , lesquels je ne veux particulièrement nommer pour être en petit nombre, et de peur d'offenser ceux qui ne seraient couchés en ce papier : aussi que je désire éviter Timpudence de telle manière de gens. Car tu sais bien que non-seulement KepafjiEltç xepafiieî xorést, xai tsxtoiv textovi, mais aussi àoiSoç oloiBm (*) .

Des vers communs.

Les vers communs sont de dix à onze syllabes , les masculins de dix, les féminins de onze, et ont sur la quatrième

' Altiloque : à la Toix élevée; du latin, altiloquus, ' Éltis ' ctioisis.

(*) Le potier jalouse le potier, le charpentier son confière; lepocie ).')!ouse le poète.

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syllabe leur repos ou reprise d*haleiûe , ainsi que les vers alexandrins sur la fin des six premières syllabes. Or, comme les alexandrins sont propres pour les sujets héroïques, ceuxci sont proprement nés pour les amours , bleu que les vers alexandrins reçoivent quelquefois un sujet amoureux , et mémement en élégies et églogues, où ils ont assez bonne grâce quand ils sont bien composés. Exemple des vers communs masculins : Heureux èe roi qui craint d'offenser Dieu, Exemple du féminin : Pour ne dormir f allume la bougie. Telle manière de carmes ont été fort usités entre les vieux poètes français ; je te conseille de t'y amuser quelque peu de temps avant que passer aux alexandrins. \ Sur toute chose, je te veux bien avertir, s'il est possible (car toujours on ne fait pas ce qu'on propose), que les quatre premières syllabes du vers commun , ou les six premières des alexandrins, soient façonnées d'un sens au- [ . cunement parfait sans l'emprunter du mot suivant. Exem- I pie du sens parfait : Jeune beauté, maîtresse de ma vie. Exemple du vers qui a le sens imparfait : L'homme qui a été dessus la mer.

Des autres vers' en général.

Les vers alexandrins et les communs sont seuls entre tous qui reçoivent césure, surja sixième et quatrième syllabe. Car les autres marchent d'un pas licencieux, et se con- \ lentent seulement d'un certain nombre que tu pourras faire à plaisir, selon ta volonté^ tantôt de sept à huit syllabes , tantôt de six à sept, tantôt de cinq à six, tantôt de quatre à trois , les masculins étant quelquefois les plus longs , quelquefois les féminins selon que le caprice te prendra.

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Tels yen sont merveilleosement propres pour la mnsiqae, la lyre et les autres instniinents, et poorce, quand tu les appelleras lyriques, tune leur feras point de tort, tantôt les allongeant, tantôt les accourcissaot , et, après un grand vers, nn petit, on deux petits, au choix de ton oreille, gardant toujours le plus que tu pourras une bonne cadence de yecs (comme je t*ai dit auparavant) pour la musique et autres instruments. Tu en pourras tirer les exemples en mille lieux de nos poètes français. Je te veux aussi bien avertir de hautement prononcer tes versquand tu les feras, on plutôt les chanter, quelque voix que tu puisses avoir, car cela est bien une des principales parties que tu dois le plus curieusement observer.

Des personnes des verbes français et de Vorthographe.

Tu n'abuseras des personnes des verbes , mais les feras servir selon leur naturel,* n'usurpant les unes pour les autres , comme plusieurs de notre temps. Exemple : en la première personne , f allai et non j'a//aif , il allait : si ce n'est aux verbes anomaux \ desquels nous avons grande quantité en notre langue, comme en toutes autres, et cela nous donne à connaître que le peuple ignorant a fait les langages et non les savants : car les doctes n'eussent Jamais tant créé de monstres en leur langue, qui se doit A saintement honorer. Ils n'eussent Jamais dit^ sum, es, est : mais plutôt, sum, sis,sit : et n'eussent dit hamu^ me- /tor, optimus, ains, bonus, bonior, bonissimus; mais ayant trouvé déjà les mots faits par le peuple, ils ont été contraints d'en user pour donner à entendre plus facile-

* Anomaux : îrr^lien.

DE L*AET POÉTIQUE. 501

ment au vulgaire leurs conceptions, par un langage déjà reçu. Tu pourras avec licence user de la seconde personne pour la première, pourvu que la personne se finisse par une voyelle ou diphtongue , et que le mot suivant s'y commence, afin d*éviter un mauvais son qui le pourrait offenser, comme '.j'allais à Tours y pour dire :f allai à Tours; je parlais à madame ^ ^owv je parlai à madamey et mille autres semblables, qui te viendront à la plume en composant. Tu pourras aussi ajouter par licence un s, à la première personne, pourvu que la rime du premier vers le demande ainsi. Exemple : Puis^ quele roi fait de si bonnes lois. Pour ton profit, 6 France! je voudrois Qu'on les gardât. Tu ne rejetteras point les vieux verbes picards , comme voudroie pour voudroi, aimer oie, diroie^ fer oie; car plus nous aurons de mots en notre langue, plus elle sera parfaite^ et donnera moins de peine à celui qui voudra pour passe- temps s*y employer. Tu diras selon la contrainte de ton vers, or, ore, ores, adonq, adoncque, adoncques, avecq\ avecque, avecques, et mille autres que sans crainte tu trancheras et allongeras, ainsi qu'il te plaira, gardant toujours une certaine mesure consultée par ton oreille, laquelle est certain juge de la structure des vers comme l'œil de la peinture des tableaux. Tu éviteras toute orthographe superflue, et ne mettras aucunes lettres en tels mots si tu ne les profères, au moins tu en useras le plus sobrement que tu pourras ; en attendant meilleure réformation, tu écriras, écrire, et non, escripre : cieux, et non cieulx. Tu pardonneras encore à nos z, jusques à tant qu'elles soient remises aux lieux où elles doivent servir, comme en roze, choze, épouze, et mille autres. Quant au A;, il est très-utile en notre langue.

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