‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 14 sur 127 · DU BOCAGE BOY AL · texte numérisé non relu

DU BOCAGE BOY AL

À-donc Proté, joyeux en son courage D'un tel présent, gagne le bord à nage : Baisa la rive, et la terre accolla , Puis, vrai prophète , à File ainsi parla :

« Ile, qui fus solitaire et déserte, D*âpres buissons et d'épines couverte*.

Haute maison des sangliers écumeux , £t des grands cerfs au large front rameux , Qui n'eus jamais la poitrine férue ' Du soc aigu de là croche charrue , Un temps viendra ( et le voici venir) Qu'on te doit voir triomphante tenir Le premier rang entre toutes les tles Qui sont en biens et en peuples fertiles :

« De tous les Dieux tu seras en honneur : Même Junon répandra le bonheur Dessus tes champs de sa mamelle pleine : Un seul, Bacchus, doit se bouffer > de haine Contre ton ile ; et connue à tes voisins lï'enrichira tes coteaux de raisins.

« Mais quelque jour Cérès la vagabonde , Ayant tourné les quatre parts du monde , Cherchant sa Glle au travers des humains. Tenant deux pins allumés en ses mains, Doit arriver lassée à ton rivage , Qui pour du vin te doit faire un breuvage r^on corrosif, ni violent, ni fort.

Trouble cerveau, ministre de la mort.

Mais innocent à la province angloise.

Et de Cérès sera nommé cervoise^,

I Férue : frappée. 3 Cerooise : bière. Cette étymologie

' Se boi^f/er : m goafler. n'a rien de sérieux.

4G Pfi£MI£fiE PARTIE

Qui se pourra si gracieux Couver , Que tes voisins s'en voudront abreuver.

« Bientôt verras ta terre fructueuse Être en palais superbe et somptueuse , Et en cités et en ports spacieux, Dont les sommets voisineront les cieux.

« Alors Gérés, d'Amalthé la compagne, Fera jaunir de froment ta campagne , Et tous tes champs auront le ventre plein De mines d'or et d'argent et d'étain , Qu'au plus profond de tes plus riches veines Le grand troupeau des nymphes souterraines Iront cherchant, choisissant, affinant.

Levant , cuisant , et d'un marteau sonnant Dessus l'enclume à la fournaise veuve, Feront d'argent ondoyer un grand fleuve, Qui doit servir de monnaie à chacun ; Car à chacun l'argeut sera commun.

« D'autre côté, le long de tes rivages. Entre les fleurs, au milieu des herbages , Ou sur les monts aux verdoyants coupeaux , Verras errer mille et mille troupeaux, Blancs comme lait, dont la lune amoureuse De leurs toisons serait bien désireuse : Car, comme on dit , la lune eut le cœur pris D'une toison blanche de riche prix.

« Ainsi qu'on voit dessus l'arène blonde De la grand'mer une onde suivre une onde , Puis sur une autre une autre s'élever : Ainsi verras à l'étable arriver.

Devers le soir, ou à midi sous l'ombre. De grands troupeaux une foule sans nombre,

Page 1