DU BOCAGE ROYAL
À TBÈS-ILLUSTBE ET TRÈS-YEBTUEUSE PBINGHSSI
LA REINE CATHERINE DE MÉDiaS,
MÈRE DE mois ROIS.
Reiae, qui de vertus passe Artémisie, tit Porcie et Lucrèce, à qui la poésie £t routil immortel ' des bons historiens Ont fait ravir Thonneur des siècles anciens, Et, femmes, surpasser les hommes de leur âge En puissance, en conseil, en prudence, en courage. Montrant à leurs sujets de parole et de fait La vertu de leur sexe invincible et parfait;
Si à plus haut discours ton esprit ne s'envole, Préte-moi ton oreille et entends ma parole, Pour me plaindre de toi et du bien mal donné , Qui fut au temps passé des pères ordonné. Non pour récompenser les enfants ni les femmes. Mais les hommes savants , ministres de nos âmes.
L'autre jour que j'étais (conmie toujours je suis) Solitaire et pensif (car forcer je ne puis Mon Saturne ' ennemi), si loin je me promène. Que seul je m'égarai dessus les bords de Seine, Un peu dessous le Louvre, oii les Bonshommes sont Eoclos étroitement de la rive et du mont 3.
' L'ouM immortel : la plame. ' Quartier de Paris, entre le qaai dt
' Mon Saturne : mon astre. , BiUy et l'arenne des Champs-Élfsées.
Al
52 SECONBE PABTIB
Là, comme hors de moi, j'accusais la Fortune La mère des flatteurs, la marâtre importune Des hommes vertueux , en vivant condamnés A souffrir le malheur des astres mal tournés; Je blâmais Apollon , le» Grâces et la Muse , Et le sage métier qui ma folie amuse : Puis, pensant d'une part combien j*ai fait d'écrits, Et voyant d'autre part vieillir mes cheveux gris, Après trente et sept ans, sans que la destinée Se soit en fna faveur d'un seul point inclinée. Je haïssais ma vie, et confessais aussi Que Tantique vertu n'habitait plus ici.
Je pleurais du Bellay ^ qui était de mon âge. De mon art, de mes mœurs et de mon parentage , Lequel , après avoir d'une si docte voix Tant de fois rechanté les princes et les rois , Est mort pauvre, chétif, sans nulle récompense. Sinon du fameux bruit que lui garde la France.
Et lors, tout dédaigneux et tout rempli d'émoi. Regardant vers le ciel , je disais à part moi : Quand nous aurions servi quelque roi de Scythie , Un roi Goth ou Gélon , en la froide partie Où le large Danube est le plus englacé, Notre gentil labeur serait récompensé.
L'autre jour que j'étais au temple à Saint-Denis, Regardant tant de rois en leurs cachettes mis , Qui, naguère faisaient trembler toute la France , Qui tout enflés d'orgueil, de pompe et d'espérance Menaient un camp armé , tuaient et commandaient, Et de leur peuple avaient les biens qu'ils demandaient,
* Joacbim Dn BeUay. fop, Odea , II , 14.
DU fiOCAGE BOYAL. SZ
£t les voyant couchés , n'ayant plus que Técorce, Comme bûches de bois, sans puissance ni force, Je disais à part moi : « Ce n'est rien que des rois : D'un nombre que voici, à peine ou deux ou trois Vivent après leur mort , pour n'avoir été chiches Vers les bons écrivains, et les avoir fait riches. »
Puis me tournant, hélas ! vers le corps de Henri <, Je disais : « O mon Roi , qui vivant as chéri Les Muses , qui sont sœurs des armes valeureuses , Ton âme puisse vivre entre les bienheureuses : Au haut de ton cercueil soient toujours fleurissants Les beaux œillets pourprés et les lis blanchissants, Et leur suave odeur jusqu'au ciel à toi monte. Puisque de ton Ronsard tu as fait tant de compte. »
^ Je porterais mon mal be|iucoup plus aisément. Si, en fraudant les bons, le sort incessamment N'avançait les méchants : mais quand en mon courage Je vois tout aller mal , de deuil presque j'enrage.
Je me fâche de voir les hommes étrangers , Changeurs , postes ' , plaisants , usuriers , mensongers , Qui n'ont ni la vertu ni la science apprise , Posséder aujourd'hui tous les biens de l'Église : De là sont procédés tant d'abus inGnis , £t tu les vois, ô Dieu, et tu ne les punis.
Et nous, sacré troupeau des Muses, qui ne sommes Usuriers, ni trompeurs , ni assassineurs d'hommes» Qui portons Jésus-Christ dans le cœur arrêté , Ne sommes avancés sinon de pauvreté :
Lambin , Daurat , Tumeb (*) , lumières de notre âge ,
I Henri II , dont Ronsard était par - ' Postes : courriers de collège qui ticnlièrement aimé. ne font que coarir ; Tagabonds.
(**) Tous trois lecteurs du roi et des plus savants hommes.
54 SECONDE PAETIE
Doctes et bien vivans, en donnent témoignage. Que vous êtes trompés de vos intentions, O pauvres trépassés! qui par dévotions, En fraudant vos parents, fondâtes de vos rentes A nos riches prélats les outres opulentes : Mieux eût valu jeter votre argent en la mer. Que pour telle dépense en vain le consumer!
Tels biens ne sont fondés pour être récompense De ceux qui en la guerre ont fait trop de dépense , Pour en pourvoir leurs fils, ou les donner à ceux Qui sont aux cours des rois des piliers paresseux ; Tels biens ne faut donner par faveur ni prière , Ni à ceux qui plutôt font voler la poussière Sous les chevaux de poste (*), et haletant bien fort Apportent les premiers nouvelles de la mort ;
Mais à ceux que Ton juge être de bonne vie , A ceux qui dès enfance ont la vertu suivie. Et à ceux qui pourront vivement empédier De ramper l'hérésie à force de prêcher : Un nombre bien petit, éloigné d'avarice. Accomplit aujourd'hui sainement son ofGce , Prêche, prie, admoneste, et, prompt à son devoir, Avec la bonne vie a conjoint le savoir.
Je me deuls * quand je vois ces ignorantes bêtes Porter comme guenons les mitres sur leurs têtes Qui par faveur, ou race ^ ou importunité Sont montés , ô vergogne ! en telle dignité.
Bien que de Mahomet la loi soit vicieuse ,
' Je me devis .* je m'afflige; du latin dolei'e»
(*) AUosion à la rapidité avec laquelle Ciiemeraut porta jusipiVn Polo.giic la nouvelle de la mort de Cliarles L\. / vr/. Uucago royal, f partie, p. 24.
i)U £OCAGE BOY AL. â')
Si est-ce que du Turc la prudence soigneuse Choisit entre les siens les plus gentils esprits^ £t ceux qui ont sa loi plus dextrement appris , Et, sage, les commet comme graves prophètes , Pour contenir son peuple, et garder ses mosquètes '.
Las ! les princes d'Europe, au contraire de lui. Des pasteurs ignorants commettent aujourd'hui Sur le sacré troupeau de TÉglise Chrétienne Que Jésus par son sang a lavé toute sienne. De là Dieu se courrouce , et de là sont issus Tant d'erreurs que l'abus a faussement conçus , Enfantés par enfants qui sans mœurs ni sciences Sont gardes de l'Église et de nos consciences. 11 faudrait les ôter, et, pour l'honneur de Dieu, En mettre de meilleurs, sans faveur, en leur liou * Car le bien de Jésus n'est pas un héritage Qui vient de père en fils et retourne en partage : II est commun à tous , lequel on peut ôter, Tantôt diminuer et tantôt ajouter, Selon que le ministre en est digne et capable , De mœurs non corrompu , de vices non coupable.
Toi qui viens après moi , qui verras en maints lieux De mes écrits épars le titre ambitieux De Francus, Francien et de la Franciade, Qu'égaler je devais à la grecque Iliade : Ne m'appelle menteur, paresseux ni peureux : J'avais l'esprit gaillard et le cœur généreux Pour faire un si grand œuvre en toute hardiesse ; Mais au besoin les rois m'ont failli de promesse ; Us ont tranché mon cours au milieu de mes vers ; Au milieu des rochers, des forêts , des déserts,
' ifosquètes : mosquées.
66 SECONDE PÀETIE
Ils ont fait arrêter par faute d'équipage Francus, qui leur donnait Ilion en partage.
Pource j*ai résolu de m*en aller d'ici Pour traîner autre part ma plume et mon souci, En étrange pays , servant un autre prince :
Souvent le malheur change en changeant de province. Car que ferai-je ici sans aide et sans support? L'espoir qui me tenait, se perdit par la mort Du bon prince Henri, lequel fut l'espérance De mes vers et de moi, et de toute la France (*}.
(*) Ronsard se plaint fréquemment de n*avoir pas troavé dàUfi Henri III Tappai qa*U espérait pour achever la Frandade.
A LA MEltfE*
Comme une belle et jeune fiancée, De qui l'amour réveille la pensée , Soupire en vain son ami nuit et jour, Et, triste, attend l'heure de son retour, Feignant toujours , tant son esprit chancelle , De son retard quelque cause nouvelle :
De tel désir toute France, qui pend De vos vertus , votre présence attend , Et le retour de nos deux jeunes princes ' , Qui dessous vous connaissent leurs provinces.
Mais quand on dit que Phébus aux grands yeux Aura couru tous les signes des cieux ,
I Charles IX et le dnc d'Anjon, depuis Henri Ht.
DU BOCAGE BOYAL. 57
Et que la lune, à la coche < attelée De noirs chevaux , sera renouvelée Par douze fois sans retourner ici *, Paris lamente et languit en souci , Et ne saiu*ait, quoi qu'il pense ou regarde, Songer le point qui si loin vous retarde.
Serait-ce point le Rhône impétueux ?
Le cours de Seine , aux grands ports fructueux , Est plus plaisant. Serait-ce point Marseille? I9on , car Paris est ville sans pareille : Bien que Marseille en ses titres plus vieux Vante bien haut ses Phocenses aïeux, Qui d'Apollon fuyant Toracle et l'ire , A son rivage ancrèrent leur navire.
L'air plus serein des peuples étrangers, Et le doux vent parfumé d'orangers De leur douceur vous ont-ils point ravie ? La peste, hélas ! vous a toujours suivie.
De Languedoc les pâles oliviers Sont-ils plus beaux que les arbres fruitiers De votre Anjou ? ou les fruits que Touraine Plantés de rang en ses jardins amène?
Je crois que non. Y vit-on mieux d'accord? Mars en tous lieux, de vôtre grâce 3, est mort.
Qui vous tient donc si loin de nous , Madame? C'est le désir de consumer la flamme Qui peut rester des civiles fureurs.
Et nettoyer vos provinces d'erreurs.
Votre vouloir soit fait : à la bonne heure !
^ Cœhe : char. 3 De votre grâce : par tous, grftee k
* Sans retourner : avant totre retour, tous.
Mais retournez en la saison meilleure , Et faites voir, au retour du printemps , De votre front tous vos peuples contents.
Votre Monceaux < tout gaillard vous appelle , Saint-Maur > pour vous fait sa rive plus belle , Et Chenonceaux ^ rend pour vous diaprés De mille fleurs son rivage et ses prés; La Tuillerie 4, au bâtiment superbe , Pour vous fait croître et son bois et son herbe , Et désormais ne désire sinon Que d'enrichir son front de votre nom.
Et toutefois, par promesse assurée.
Ils ont ensemble alliance jurée De leur vêtir de noir habit de deuil , Jusques au jour que les rais de votre œil Leur donneront une couleur plus neuve , Changeant en vert leur vieille robe veuve , Et que jamais ils ne seront joyeux , Beaux ni gaillards, qu'au retour de vos yeux.
Si vous venez, vous verrez vos allées Dessous vos pas d'herbes renouvelées , Et vos jardins plus verts et plus plaisans Se rajeunir en la fleur de leurs ans.
Ou bien. Madame, ils deviendront stériles, Sans fleurs, sans fruits , mal plaisants, inutiles. Et peu vaudra de les bien disposer.
Les bien planter, et bien les arroser : Le jardinier ne pourra faire croître Herbe ni fleur, sans voir l'œil de leur maître.
* rjiftteaa de la Brie, près de > Châteaa en Toaraine appartcnaot
Meaqx. à la reioe mère.
» Village près de Paris, snr la rl»e * Aujoordhui les Tailerics.
droite de la Marne. ^ Robe noire comme celle des veuves.
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Déjà le temps et fô froide saison Qui votre chef a fait demi-grison , Loin du travail, vous commaDdent de faire Honnête chère, et doucement vous plaire.
Assez et trop ce royaume puissant A vu son sceptre en son sang rougissant ; A vu la mort de trois rois ' en peu d'heure, £t d'un grand duc ^ que toute Europe pleure : Assez a vu Taudace du hamois Vous résister et corrompre vos lois , Et vos cités Tune à l'autre combattre.
Or, maintenant il est temps de s'ébattre. Et de jeter dedans Tair bien avant Tous vos ennuis sur les ailes du vent.
Qui, désormais, vous ayant pour maîtresse, Craindra du Rhin l'effroyable jeunesse , . Les Espagnols aux guerres animés.
Ou les Anglais hors du monde enfermés ^?
Votre grand nom, que la grand'Renommée Sème partout , est plus fort qu'une armée : Car sans combattre, avecque la vertu, Vous avez tout doucement combattu.
Si m'en croyez , vous passerez le reste De vos longs jours sans que rien vous moleste. 11 est bien vrai que, présidant au lieu Que vous tenez* dessous la main de Dieu , Ne sauriez être un quart d'heure sans peine : Mais de plaisir il faut qu'elle soit pleine , Entremêlant le doux avec l'amer,
> François l" ( 1547 ), Henri H 3 imitation de Virgile : ( 1569), François U ( 1560 ). Etpenitus toto divisos orb4> Britannoa.
'Charles dac d'Orléans, troisième (£;/»^,>. G6.)
fils de François l". * Q»« ^oo« occnpex.
Et ne laisser votre esprit consumer Sous telle charge aucunement amère , Si le plaisir te souci ne tempère.
Quand verrons-nous quelque tournoi nouveau? Quand verrons^nous par tout Fontainebleau, De chambre en chambre, aller les mascarades ? Quand verrons-nous au matin les aubades De divers luths mariés à la voix ?
£t les cornets , les fifres, les hautbois , Les tambourins , violons , épinettes Sonner ensemble avecque les trompettes ? Quand verrons-nous comme balles voler Par artifice un grand feu dedans Fair?
Quand verrons-nous sur le haut d'une scène Quelque Janin < ayant la joue pleine Ou de farine ou d'encre, qui dira Quelque bon mot qui vous réjouira?
Quand verrons-nous une autre Polynesse Tromper Daljnde », et une jeune presse De tous côtés sur les tapis tendus, Honnêtement aux girons épandus De leur maîtresse , et de douces paroles Fléchir leurs cœurs et les rendre plus molles , Pour saintement un jour les épouser, Et chastement près d'elles reposer?
C'est en ce point, madame, qu'il faut vivre, Laissant l'ennui à qui le voudra suivre.
De votre grâce un chacun vit en paix : Pour le laurier ^ l'olivier est épais,
'ExceUent farcear da temps. ^ pç^f jg laurier : aa lien da laU'
'Comédie du temps de Roasard. rier.
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Par toute France , et d'une étroite corde Avez serré les mains de la Discorde.
Morts sont ces mots, papaux et huguenots ; liC prêtre vit en tranquille repos ^ Le vieux soldat se tient à son ménage, L'artisan chante en faisant son ouvrage. Les marchés sont fréquentés des marchands , Les laboureurs sans peur sèment les champs , Le pasteur saute auprès d'une fontaine ^ Le marinier par la mer se promène Sans craindre rien : car par terre et par mer Vous avez pu toute chose calmer.;
En travaillant chacun fait sa journée ; Puis, quand au ciel la lune est retournée , Le laboureur, délivré de tout soin, Se sied à table, et prend la tasse au poing : Il vous invoque, et, rempli d'allégresse, Vous sacrifie ainsi qu'à la déesse , Verse du vin sur la place, et, aux cieux Dressant les mains et soulevant les yeux, Supplie à Dieu qu'en santé très-parfaite Viviez cent ans en la paix qu'avez faite.
fil.
A JEAN GÂLLAND,