‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 22 sur 127 · BELI.OT · texte numérisé non relu

BELI.OT

Printemps, naissez , croissez, et de mille Taçons Couvrez les jeunes prés de fleureuses moissons , Afin qu'en les cueillant et tirant , je Taçonne Pour te front de Chariot une belle couronne,

' Horreur : ee mot est aojoard'hoi Jette une sainte horrrnrqoi nom rassure tous 4a aminin : (Raciuk, Ipktf., ict. V, se. C.)

.......... El, parmi nous , * U partiment : U dUpositioft.

Pasteurs, puisque Chariot nous daigne regarder. Comme nous voulions faire, il ne faut plus garder Pour la crainte des loups nos brebis camusettes , Qui sans crainte paîtront au bruit de nos musettes : Car eux et nos agneaux ensemble coucheront ; Nos taureaux, leur viande ' à Tombre mâcheront Deux fois *, en écoutant les chansons de Tityre ; Et nous autres bergers ne ferons plus que rire , Que jouer , que flûter, que chanter, que danser, Comme si Tâge d*or voulait recommencer A régner dessous lui , comme il régnait à l'heure Que Saturne faisait en terre sa demeure. Nous ferons de gazons son autel comme à Pan ; Nous chômerons sa fi^te , et au retour de Fan , Tout ainsi qu'à Paies ou à Cérès la grande , Trois vaisseaux ^ pleins de lait verserons pour offrande « Invoquerons son nom : et, buvant à Tentour De l'autel , nous ferons un banquet tout le jour. Où Janot Lîmosin (*) prendra sa chalemie 4, A tous bergers venant, pour l'amour de sa mie : Car c'est un demi-dieu à qui plaisent nos sons , Qui fait cas des pasteurs , qui aime leurs chansons. Qui garde leurs brebis de chaud et de froidure , Et en toutes saisons les fournit de pâture.

Quelque part que tu sois, Chariot, pour ta vertu. En tes lèvres toujours savourer puisses-tu Le doux sucre et la manne, et manger tout ensemble Le miel , qui en douceur à tes propos ressemble : Et toujours, quelque part que tu voudrais aller. Puissent dessous tes pieds les fontaines couler De vin et de nectar, et, lom de ton herbage,

* Leur viande : leur noarriture. * Faisseavx : Tases.

* Mâcheront deux/ois : rnmineiont. * Sa chalemie : soa chalomeao.

(*) Jean Daarat , né en Limousin.

LBS É6L0GUBS. 91

Le ciel puisse ruer > sa foudre et son orage : Les cornes de tes bœufs se puissent jaunir d*or; D'or le poil de tes boucs, et la toison encor De tes brebis soit d'or, et les peaux qui hérissent De tes chèvres le dos, de fin or se jaunissent. Pan, le dieu chèvre-pieds, des pasteurs gouverneur. Augmente ta maison, tes biens et ton honneur : Toujours puisse d'agneaux peupler ta bergerie , De ruisseaux argentins arroser ta prairie , Et toujours d'herbe épaisse emplir tes gras herbis , De taureaux ton étable, et ton parc de brebis : Puisque tu es si bon , et que tu daignes prendre Quelque soin des pasteurs, et leurs flûtes entendre. A tant se tut Bellot, et à peine avait dit , Qu'en pareille chanson Perrot lui répondit :

PEBBOT.

Nymphes , filles des eaux , des neuf Muses compagnes , Qui habitez les bois, les monts et les campagnes. Permettez-moi chanter votre antre de Meudon, Que des mains de Chariot vous reçûtes en don. Comme Amphion tira de gros quartiers de pierre. Pour emmurer sa ville, au son de sa guiterre ' : Ainsi ce beau séjour Chariot vous a construit. De rodiers qui suivaient de sa voix le doux bruit.

Ceux qui viendront, Chariot, ou boire en ta fontaine, Ou s'endormir aux bords, se verront l'âme pleine De sainte poésie, et leurs vers quelquefois Pourront bien réjouir les oreilles des rois.

Ici, comme jadis en ces vieux tabernacles De Detphe et de Délos, se rendront les oracles : Et, à ceux qui voudront à la grotte venir, Phébus les instruira des choses à venir.

* Ruer : lancer, du latin ruerê. ' Guiterre : guitare.

92 LES ÊGI.OGUES.

Chariot , je te supplie , ne rougis point de honte De nous simples bergers faire un petit décompte ■ ; Apollon fut berger, et le troyen Paris : Et le jeune amoureux de Vénus, Adonis, Ainsi que toi portait au flanc la panetière, Et par les bois sonna Tamonr d'une bergère : Mais nul des pastoureaux, en l'antique saison , Conune toi n'a bâti des Muses la maison.

Toujours tout à l'entour la crêpe mousse y naisse, Le thym , le poliot, la marjolaine épaisse ; Le lierre bacchiq', replié de maint tour. Puisse, au haut de son front, grimper tout à Tentour^ Et la lambnmche errante ensemble entortillée, Laisse courir ses bras sur la grotte émaillée *. L'avette, en lieu de ruche, agence dans les trous Des rustiques piliers sa cire et son miel roux, Et le frelon armé qui les raisins moissonne , De son bruit enroué par l'antre ne bourdonne : Mais bien les grésillons', qui, de leurs cris tranchants, Salueront les pasteurs à leur retour des champs. Mainte gentille nymphe et mainte belle fée , L'une aux cheveux plies, et l'autre décoiffée, Avecque les Sylvains, y puisse toute nuit Fouler l'herbe des pieds, au son de l'eau qui bruit.

Toujours cette maison puisse avoir arrosée Le pied d'une fontaine , et le chef de rosée ; Toujours soit aux pasteurs son taillis ombrageux. Sans crainte de la foudre ou du fer outrageux : Et jamais au sommet, (juand la nuit est obscure , Les chouans^annonceurs de mauvaise aventure,

« Née te pœnitfat pecorb, divine poeta, » Grésillons : grillons.

Et formosus ovcs «d fluninti paTit Adonis. 3 Ckonans : cIiOMCttes, hiboux. (Vrto., Egtog.,\, 17.)

Ne s'y Yiennent percher, mais les rossignolets, Yoalant chanter plus haut que tous nos flageolets , Y dégoisent toujours par la verte ramée Du bon pasteur Chariot la belle renommée, Afin que tous les vents l'emportent jusqu*aux deux , £t du ciel puisse aller aux oreilles des Dieux.

Ainsi finit Perrot, et Tun et l'autre ensemble , ( A qui tout le pied droit par bon augure tremble) Sortent hors de la grotte , et afin de pouvoir Mieux chanter à loisir, s'en allèrent asseoir , Uun dessus un billot, l'autre sur une souche; Et lors de tels propos Bellot ouvrit sa bouche :

BSLLOT.

Perrot, tous les pasteurs ne te font que louer. Te vantent le premier, soit que veuilles jouer Du sistre ou du rebec, et la musette tienne , Tant ils sont abusés, comparent à la mienne : Je voulais dès longtemps seul à seul te trouver, Loin de nos compagnons, afin de t'éprouver, Pour maître te montrer qu'autant je te surpasse Qu'une haute montagne une colline basse.

PEBROT.

Mon Bellot, il est vrai que les pasteurs d'ici M'estiment bon poète , et je le suis aussi : Mais non tel qu'est Michau {*) , ou Lancelot (**) , qui sonne Si bien de la musette aux rives de Garonne ; Et mon chant, au prix d'eux, est pareil au pinson , Qui veut du rossignol imiter la chanson. Toutefois , mon Bellot , je ne te veux dédire : Si tu es bon Thyrsis, je serai bon Tityre. Commence , je n^ai point le courage failli :

D Michel de THôpital doDt les poésies latines étaient alors en {(rande réputation.

(**) Lanœlot Caries, poète du temps.

94 LIS ÊGLOGUSS.

L'assaîlleur bien SMifcnt vaul moiiis que l'assailiL U faaX pour le vaînqaear que noos mettkms un gage. Qqant à moi, pour le piix, je dqiose une cage Que je fisFantre jour, Toyant paâtre mes boeufis. Devisant à Thoinel, qui s'égale à nous deux : Les baneaux sont de til ', et la perchette blanche Qui traverse la cage, est d'une coudre franche ; De pelures de jonc f ai tissu tout le bas : A Tun des quatre coins, la coque d'un limas Pend d'un crin de dieval, voire de telle sorte Qu'on dirait, à la voir, qu'elle-même se porte.

Tai creusé d'un sureau l'auge bien proprement , Et les quatre piliers du petit bâtiment Sont d'une grosse ronce en quatre parts fendue : Et le cordon tressé duquel eUe est pendue, Belin me l'a donné, houppe tout à l'entour. Des couleurs qu'il gagna de Catin l'autre jour.

Pai dedans prisonnière une jeune alouette , Qui d^oise si bien, qu'hier ma Cassandrette, Que j'aime plus que moi , m'en ofifrit un veau gras , Au front déjà cornu , voire et si ne l'eut pas : Toutefois tu l'auras, si tu as la victoire : Mais plutôt que l'avoir, la ndge sera noire.

VELLOT.

Pour la cage et l'oiseau je veux mettre un panier. D'artifice enlacé de vergettes d*osier.

Large et rond par le haut, qui toujours diminue En tirant vers le bas d'une pointe menue : L'anse est faite d'un houx qu'à force j'ai courbé : £n voulant l'aténuir >, le doigt je me coupai Avecque ma serpette : encore de la plaie

* TU .• tilleBl. > Jtfmmir : uiiadr.

LES ^GLOGUES. 95

Je me deuls s quand du doîgt mon flageol pessaîe.

Tout ce gentil panier est portrait par-dessus

De Mercure et d'Io , et des cent yeux d'Argus :

Io»est peinte en vache, et Argus en vacher :

MertÙre fait le guet, qui, du haut d'un rocher

Roule le corps d'Argus , après avoir coupée

Son col du fer courbé de sa tranchante épée.

Une ISymphe est auprès, en simple corset blanc ,

Qui tremble de frayeur de voir jaillir le sang.

Il me sert à serrer des fraises et des roses,

Il me sert à porter au marché toutes choses :

Mon Olive, mon cœur, désire de le voir.

Elle me veut donner son mâtin pour l'avoir.

Et si ne l'aura pas : je te le mets en gage :

Ten refuse trois fois la vente de ta cage.

Biais qui nous jugera ? qui en prendra le soin ?

Vois-tu ce bon vieillard qui vient à nous de loin?

A lui voir au menton la barbe vénérable ,

Le chef demi couvert d'un poil gris honorable ,

La houlette en la main d'un nouailleux cormier.

Le hauqueton * d'un daim, c'est Michau, le premier

Des pasteurs en savoir, auquel font révérence.

Quand il vient en nos parcs , tous les bergers de France.

PEBBOT.

Je le connais, Bellot , je l'ai ouï chanter : Autant comme tu fais, je l'ose bien vanter. Car il a bien souvent daigné prendre la peine De louer mes chansons à Chariot de Lorraine.

MTCHAD.

Que dites- vous, garçons, des muses le souci? Id le bois est vert, l'herbe fleurit ici, Id les petits monts les campagnes emmurent ,

' Jt me deuli : je me plaint. ^ Le hauqueton : la besace.

96 1>B8 iiïLOiGUBS.

Ici de toutes parts les ruisselets mnrmurent : Ne soyez {>as oisifs, liants, chantez toujours, Mais comme auparavant ne chantez plus d*amours , Élevez vos esprits aux dioses bien plus belles , Qui puissent après vous demeurer immortelles.

N'avez-vous entendu comme Pan , le grand dieu , Le grand dieu qui préside aux pasteurs de ce lien , Par mariage assemble à sa fille Claudine Le beau pasteur Lorrain de telle fille digne? C'est le jeune Chariot, tige de sa maison , Parent de ces pasteurs qui portent la toison , Et cousin de Chariot le bon hôte des muses , Duquel toujours le nom enfle vos cornemuses : £t de ce grand Francm (*), qui à coups de leviers , De frondes et de dards, a chassé les bouviers Qui venaient d'outre mer saccager nos rivages , Et menaient malgré nous leurs bœufs en nos herbages (**).

Là, ne se doit dresser un vulgaire festin : Depuis le soir bien tard jusqu'au premier matin La fête durera , et les belles Naïades, Les Faunes , les Sylvains, Dryades , Oréades , Les Satyres^ les Pans tout le jour balleronf. Et de leurs pieds fourchus l'herbette fouleront. De ce beau mariage > entoumez vos musettes. Montrez-vous aujourd'hui tels sonneurs que vous êtes , Chantez cette alliance et cet accord sacré : Les deux frères Lorrains vous en sauront bon gré.

Pan y tiendra sa cour en majesté royale ,

' BalWnnt : danseroût. * Poar ce beau mariage.

(*) François de G aise.

(**) Allusion aax exploits du duc de Guise, qui refoula les Espagnols vers le Nord, et reprit aux Anglais la vile de Calais (1568).

• LES ^LOGUBS. L7

Auprès de lui sera son épouse loyale,

Et son fils déjà roi (*}, et sa divine sœur

Qui passe de son nom et la perle et la fleur >.

Sus donc chante, Bellot , et ta musette apprête .

Dis le lit nuptial, Perrot dira la fête :

Car il vaut mieux , enfans , célébrer ce beau jour^

Qu'user vos chalumeaux à clianter de l'amour'.

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