CA.BLIN
Paissez, douces brebis, paissez en cette plaine Du trèfle ; et toi, mon chien, garde bien mon troupeau; Quand j'aurai le loisir, toutes en la fontaine Je vous irai laver pour vous blanchir la peau.
XANDRIN.
Bouc qui frappes du pied , et de la corne pousses Le front de mes chevreaux , sois désormais plus doux : Il ne faut irriter mes chèvres qui sont douces , Autrement tu serais la pâture des loups
CABLIN.
Ne reviendra jamais cette saison dorée, Où les pasteurs Chariots par les champs fleurissaient : Quand la terre portait sans être labourée Les blés qui de leur gré par les champs jaunissaient?
XANDBIN.
Entre les hommes vifs » toujours vit l'espérance ; Prends courage. Carlin, ce bon temps reviendra : Les eaux courront de lait , le miel prendra naissance Des chênes, et l'hiver le printemps deviendra.
CÀBL1N.
Fleuves, enfans de l'air, et vous, fleurs bien-aîmées,
' Çuelque/ois : un jour. » F^s : viraoU.
LES EGLOGUES 119
Si dessous mon flageol rajeunir je vous vol : Paissez à mon souhait, mes brebis affamées, £t, si Xandrin y vient, faites lui comme à moi.
XANDBIN.
Herbes qui boutonnez, vertes âmes sacrées. Si sous mon larigot reverdir je vous voi , Paissez', à mon souhait, mes troupeaux par ces prées. Et si Carlin y vient, faites lui comme à moi.
LANSÂC.
Cest plaisir qu'ouïr plaindre une belle génisse, D'ouïr le rossignol, d'ouïr Tonde qui glisse A val, d'un haut rocher, d'ouïr contre les bords. Les flots de la grand'mer quand les vents ne sont forts : Mais c'est plus grand plaisir d'entendre vos musettes , Qui passent en douceur les douceurs des avettes.
Vos bouches à jamais se remplissent de miel , Et toujours sains et gais vous maintienne le ciel , En honneurs , en vertus et en forces égales , l'uisque vos deux chansons surmontent les cigales !
Que l'un donne son gage à Tautre de bon cœur, ùir l'un n'a point été dessus l'autre vainqueur : Vivez par les forêts , sans haine et sans reproche. Adieu, gentils pasteurs, adieu, la nuit s'approche.
' Paissez : nourritses, repaisses.
LE GYGLOPE AMOUREUX.
Contre le mal d'amour, qui tous les maux excède , L'artifice n'invente un plus présent ' remède,
' Présent : favorable ; sens du latin prasens.
Soit pilule ou breuvage, emplâtres ou liqueurs, Que la science apprise à Técole des Sœurs ■.
Un chacun, en chantant, veut soulager sa plaie : Mais Amour de chansons frivoles ne se paie. Et ne prête Toreille à tous les importuns : Puis des savantes Sœurs les arts ne sont communs. Et suffit si Pïature, en ses œuvres sacrée. Fait naître un bon ouvrier en toute une contrée. Je sais bien , d'Ëspinay, que vous savez comment On se peut alléger d'un si gentil tourment : Apollon vous honore, et cette belle trope Qui suit par les rochers les pas de Calliope : Puis vous êtes courtois , et je sais bien aussi Que rien ne vous plaît tant qu'un amoureux souci. Vous ne prîtes naissance en un désert rustique , Germe d'un tigre fier, ou d'un lion d'Afrique. C'est pourquoi de Sicile (*) au rivage Breton J'envoi ce Polyphème, à qui tout le menton Rude s'épaississait d'une longue filasse , Qui lui couvrait le front, les tempes et la face. Amour, qui rechatouille en nous les appétits. Dompte aussi bien les grands comme il fait les petits. Par lui vous apprendrez que les rois et les princes, Et les grands gouverneurs des royales provinces , Qui ont le cœur hautain et le sang généreux , Ne sont pas seulement des beautés amoureux ; Mais ceux qui les troupeaux conduisent en pâture , Les pauvres idiots , les monstres de nature. Cachent en la poitrine un ulcère arrêté , D'espérance et d'ardeur jeunement > allaité :
' Les Mases. » ' Jeunement : noavelleinent. .
(*) Le poëte parle ainsi parce qa*il emprunte à Théocrite le si^et de oette églogae. Théoc, KuxXox};.
LES ÉGLOOUES. 121
Comme un Cyclope fit , qui Fâme avait domptée De l'amour qu'il portait à une Galatée , Naïade de la mer dont il était époint ; Et, pour sa récompense, elle ne l'aimait point.
Or, ce grand Polyphème, horreur de la Sicile, Enfant Neptunien , aux hôtes difûcile , Pour se faire plus beau , d'un râteau se peignait. Et d'une faux sa barbe et ses ongles rognait , Qui d'un taillis de poil hérissait sa poitrine , Et qui n'avait miroir que l'eau de la marine ' : Son corps était géant , et au milieu du front Contournait un grand œil comme un grand boucler * rond ; Il tenait en son poing, au lieu d'une houlette. Un sapin ébranché : il avait sa musette Bruyante à cent tuyaux, et, du haut du collet. Jusqu'au bas des genoux, pendait son flageolet. Qu'il enflait du matin jusqu'au soir, menant paître Sur le bord de la mer son gras troupeau champêtre (*).
Sa maîtresse il n'aimait comme pour des bouquets, Pour de petits anneaux, pour un tas d'affiquets Que donne le berger simplement à s'amie : Ains, comme hors du sens et tout plein de furie, Après elle enrageait : les Muses, à la fin, A l'aide des beaux vers, mirent son mal à fin. Un jour, voyant du bord sa cruelle maîtresse. Qui se peignait sur l'onde ainsi qu'une déesse , S'assit sur un rocher, et, d'un larmoyant son. Tourné devers la mer, chanta cette chanson :
« O belle Galatée, ensemble fière et belle ,
* La marine : la mer. ' Boucler : boaclier.
(*) Voyez la peinture du Cyclope dans Homère, Odyssée , I', v. 190 et Buiv., et dans Virgile, Enéide, Iir, v. 190 et suiv.
Pourquoi, jeune beauté, m'êtes-vous si cruelle ?
Pourquoi me tuez-vous ? ne vaudrait-il pas niieux
Me meurtrir de cent morts qui viennent de vos yeux,
Mourant auprès de vous , que languir en servage ,
Banni de votre grâce, au bord de ce rivage?
Vos yeux dedans les miens ont versé tant d'amour,
Que pour eux je soupire , et de nuit et de jour,
Et suis tant allumé d'une fièvre incurable ,
Que mon troupeau tout seul s'en retourne à l'étable,
Quand Vesper est venu , et, dès l'aurore aussi,
Sans conduite revient tout seul repaître ici.
« Les grands vaisseaux chargés qui me servaient de proie, Leur coupant le chemin au milieu de leur voie , Serrés entre mes bras comme dans un lien , Font voile au gré du vent , sans plus ne craindre rien, - Puisqu'il vous plaît , maîtresse ; et si, n'avez envie D'un seul petit baiser me soulager la vie , A qui jà la vigueur et la force défaut : Et ce qui plus me deult s c'est qu'il ne vous en chaut > !
« O montagne d'£tna, que d'ici je regarde Vomir à chauds bouillons une flamme qui garde Sa nourriture en soi ! comme vous, au dedans , Amour m'a tout brûlé de ses flambeaux ardents, Dont on peut la chaleur par mes soupirs comprendre. Hélas ! votre brasier se couvre d'une cendre Qui parfois se rallume , et couvrir je ne puis D'une cendre le feu dont embrasé je suis.
« O fontaine Aréthuse, amoureuse ancienne De ce Dieu qui préside à l'onde alphéienne 3,
■ Me detitf : m'afflige. changée en fontaine poar éviter }«
3 iVe votif en chaut : ne tous eu poursuite d'Alphée changé en fleuve .
soucie, roir pag. 116, not. 1. Ovid., Métam.j V, 513, et ViRC, /fin.,
3 Allusiott à la fable d'Aréthusc, 111,694.
LES EGLOGUES. 123
Je suis émerveillé qu'en buvant de votre eau , Et m'y baignant souvent, je n'éteins le flambeau Qu'amour autour du cœur si chaudement m'allume, Et que votre froideur ma chaleur ne consume !
« O rochers endurcis au bord de cette mer, Je voudrais me pouvoir en pierre transformer, Pour ne sentir plus rien comme chose inutile , Non plus que fait Niobe ' au rocher de Sipyle !
« O forêts! que je porte envie à votre bien! Et d'autant, ô forêts! que vous ne sentez rien. Et d'autant que toujours votre chef renouvelle, De printemps en printemps, sa perruque nouvelle. Mais je ne puis changer mon amoureux émoi Qui toujours m'accompagne, et vieillit avec moi.
« O mer ! bien que soyez et cruelle et amère , Je ne vous puis haïr : car vous êtes la mère De celle qui me tue. On chante que Vénus Naquit d'écume blanche entre vos flots chenus * : Toutefois elle est calme : et par nulle prière Je ne puis adoucir cette autre marinière , Cette Vénus seconde, en qui la cruauté De la mer apparaît avecque la beauté.
« J'aime pour mon confort de voir la pierre ponce Qui nage dessus l'eau, et jamais ne s'enfonce. Non plus que mon penser, qui çà, qui là, nouant % Ainsi que Galatée en l'eau se va jouant.
« J'aime bien des dauphins l'amoureuse nature , Qui, sous le froid des eaux , ont senti la pointure
1 Niobé changée en statae de mar- > Chenus : blancs; du laUn caniu, bre. Otid., Biétam.j Vi, 146 et saiv. ' Nouant : nageant.
124 LES EGLOGIIES.
D'aimer ainsi que moi : mais leur sort amoureux Est trop plus que le mien en amour bien heureux.
« J'aime Téponge aussi , d'autant qu'elle est utile A m'essuyer le pleur qui de mes yeux distille.
« J'aime aussi le corail , d'autant qu'il est pareil Aux lèvres de m'amie et à son teint vermeil ; Seulement je me hais, désespéré, pour n'être Aimé de ces beaux yeux qui du mien se font maître.
« O N3rmphe, qui m'avez tout le cœur embrasé , Tendez-moi votre bouche afin d'être baisé. On dit qu'au ciel là haut un grand Jupiter tonne , Qui de ses feux ardents tous les peuples étonne : Votre œil m'est Jupiter, qui tout m'a foudroyé D'un regard que m'avez dans le cœur envoyé ; Et si', n'avez souci d'éteindre en nulle sorte, Non d'un petit souris, la flamme que je porte.
« Las ! vous venez ici pour jouer sur les bords. Quand seule vous voyez que tout seul je m'endors , Et pour me réveiller vous me tirez l'oreille , Puis en l'eau vous fuyez sitôt que je m'éveille : Seulement mes Harpaux * qui gardent mon troupeau , Courent après votre ombre, et l'aboyent sur l'eau.
« Que maudit soit le jour que je vous vis première ' Cueillir parmi ces prés des fleurs avec ma mère ^ ! Je vous servais de guide; ah! je n'ai su depuis Moi-même me guider, tant égaré je suis.
« De tête et d'estomac je devins tout malade. Mon œil devint terni, ma couleur devint fade,
' Et Si : et pourtant. fois ; tour latin.
' Mes Harpaux : mes chiens. ^ Une nymphe qu'Homère nomme
' Première : pour la première Thoose.
Ma mère sut mon mal, qui jamais ne voulut Tant seulement vous dire un mot pour mon salut ; Si elle vous eût dit ma passion nouvelle , Peut-être qu'eussiez fait quelque chose pour elle.
« Ah ! que je suis marri , qu'en naissant je ne pris La forme d'un poisson, afin d'avoir appris A bien nager, pour voir dessous les eaux profondes, Quel plaisir vous avez à jouer sous les ondes ! Toujours, à pleines mains, je vous eusse porté Des roses au printemps , des œillets en été , Du safran en automne , et non pas tout ensemble , Mais comme la saison diverse les assemble. Au moins j'eusse baisé votre main et vos bras : Car baiser votre bouche il ne m'appartient pas. Sortez de l'eau, maîtresse, et sortant qu'on oublie De plus s'en retourner, comme amour qui me lie Me fait ici pour vous sur ce bord séjourner. Oubliant vers le soir de plus m'en retourner; Et souffrez désormais , que, sans vous , le rivage De cette grande mer soit battu de l'orage.
« Mieux voudrait en mon antre avec moi demeurer, Pour faire du fromage, et du lait pressurer. Tirer devers le soir le pis aux vaches pleines, Conduire les agneaux par les herbeuses plaines , Voir sauter les chevreaux, cosser ■ les bouvillons, Qu'habiter de la mer les stériles sillons.
« Sortez de votre mer, venez, à la bonne heure, Habiter le séjour de ma douce demeure : Vous serez à mes yeux plus blanche que les lis , Plus vermeille qu'oeillets nouvellement cueillis, Plus d]x>ite que le jonc, plus tendre et plus fleurie
I Cats$r : te choqaer,
126 LES E6L0GUBS.
Que n'est au mois d'avril une jeune prairie , Qu'un jardin arrosé , qu'un pré tondu de frais. Que l'ombrage en été des épaisses forêts.
« Sinon, vous me serez plus fière s ô Galatée! Qu'un aspic, qu'une mer, qu'une flamme éventée, Plus fier' "que n'est un paon, plus volage que vent, Plus fuyarde qu'un cerf que les chiens vont suivant , Plus sourde qu'un rocher, et plus fausse et menteuse Que n'est de votre mer l'apparence venteuse : Si vous m'aviez pour vôtre entre vos bras reçu , Vous viendriez héberger en mon antre moussu.
« Je suis riche en troupeaux, soit à corne ou à laiuc, Les uns errent aux bois, les autres en la plaine. Les autres, plus légers, grimpent sur le rocher, £t les autres s'en vont sur les fleurs se coucher; L'un repose à Tétable , et Fautre dessous l'ombre : Bref, j'ai tant de troupeaux que je n'en sais le nonodire. Aussi, sans les compter, je sais que tout est mien : Pauvre est celui qui sait le nombre de son bien.
« Je trouvai , l'autre jour, le caverneux repaire D'une ourse bien pelue^, et, dedans, une paire De petits ourselets , qui déjà pourront bien Se jouer avec vous, sans avoir peur de rien •». Ils sont bien éveillés , peu farouches, et semblent Être frères bessons ^, tant fort ils se ressemblent : Je les trouvai pour vous, je vous les garde aussi. S'il vous plaît de venir sur celte rive-oi Aie serrer en vos bras , et pousser hors de Tonde De votre chef marin la belle tresse blonde , Venez donc m'embrasser, sans vouloir détourner
' fWr« ; faroaclw. ^ Ptiuâ : TeUe.
> Mut nperbc qu'an paon ( cd. * Snits que tous ajri p«ur de rica. B«oa, 1623). ^ Di^s.ns : j«i
LES EGLOGUES. 127
Vos yeux des beaux présents que je vous veux donner. Certes je me connais : ma face n'est difTorme : Je prens plaisir extrême à contempler ma forme ; L'autre jour tout mon chef et mon corps je lavai , Quand la mer était calme , et beau je me trouvai ^
a Si ma tête aux longs crins, comme un taillis, ombnu;.' Mon épaule et mon dos, en suis-jc plus sauvage? Si de crins épaissis mon estomac est plein , Ne pense que Nature ait rien fait de vilain ; Un arbre n'est point beau sans épaisse feuillée , Un cheval sans longs crins : la laine entortillée Fait belle la brebis , les plumes les oiseaux , Longue barbe et long crin font les hommes plus beaux.
« Je n'ai qu'un œil au front : le soleil qui nous darde Le jour de ses rayons, d'un seul œil nous regarde ; La lune n'a qu'un œil , je n'ai qu'un œil aussi : Compagnon du soleil, j'allège mon souci. Ajoutez d'autre part que Neptune est mon père, Qui commande à vos eaux : vous l'aurez pour beau-père, S'il vous platt m'épouser, et si, par amitié, De ce pauvre Cyclope avez quelque pitié , Qui ne trouve allégeance au mal qui le tourmente, Sinon quand il tous voit , ou bien quand il vous chante. »
Pauvre Cyclope hélas ! quelle fureur a pris ( Fureur de trop aimer ) folfement tes esprits. Il vaudrait mieux penser à ta petite affaire , Allaiter tes agneaux, et tes génisses traire , Et lacer* tes paniers sur ce bord tout le jour, Que d'être, sans rien faire, à chanter de Tamour, Ou en aimer une autre , ou feindre dans toi-mêincs
* Nec sum adeo informis : nuper me in Quum placidum sentis staivt marc.
[littorc vldi, r>'mG., b'giof., U, aS )
' iMcer : tresser.
Que tu es bien aimé de celle que tu aimes. Car feindre d'être aimé (puis que mieux on ne peut) Allège bien souvent Tamoureux, qui se veut Soi-même se tromper, se guérissant la plaie, Aussi bien par le faux que par la chose vraie.