‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 41 sur 127 · AU BOI HENRI · texte numérisé non relu

AU BOI HENRI

Je ressemble , mon prince, au prêtre d^ApoUon , Qui n'est jamais atteint du poignant aiguillon, ' Ou soit de prophétie, ou soit de poésie , S'il ne sent de son Dieu son âme être saisie.

Mais alors que Phébus , qui fait à son côté Sonner l'arc et le luth, quitte le ciel voûté, Et vient voir ses autels , ses fêtes et son temple, Son ministre soudain, qui le voit et contemple Et le reçoit en soi, effarouché d'horreur, Se trouble tout le sang d'une ardente fureur. Et prophète devient sous le àieu qui le presse '; Puis son dieu le laissant, sa fureur le délaisse : Montrant par tel accès que notre humanité N'est sinon le jouet de la divinité , Tantôt plein, tantôt vide, autant que veut la grâce Du ciel qui courte en nous ou large en nous s'amasse. Pour ce, trois fois heureux ceux auxquels est permis De voir les dieux de près, et se les rendre amis !

Ainsi quand par fortune * , ou quand par maladie Je m'absente de vous , ma muse est refroidie ; Parnasse et ses deux fronts ^ me semblent des déserts , Et pour moi se tarit la fontaine des vers. Je me sens transformé, comme si le breuvage

I Rappivcher ce pamtge des Ters de ' Fortune : hasard. Virgile, Énéifi,, Vl, 46. * Les deux sommets da Parnasie.

DE p. DE BOMSABD. 179

De Girce * avait charmé ma voix et mon courage : Tant ma langue s'arrête à mon palais tout coure.

Mais lorsque je retourne au temple de la cour, Et que je vois Henri, l'Apollon qui m'inspire , Soudain je me décharme et ma langue veut dire Les honneurs d'un tel prince, et me sens renchanter D'un nouvel enthousiasme , afin de mieux chanter Votre vertu qui règne au monde sans égale , Et toujours vous chantant mourir votre cigale >.

Cest pourquoi je retourne à baiser vos genoux. Pour réchauffer mon sang en m'approchant de vous ; Et aussi, mon, grand roi , pour oser satisfaire A vos commandements, s'il vous plaît de m'en faire. Ne vous arrêtez point à la vieille prison Qui enferme mon corps ^ ni à mon poil grison, A mon menton fleuri ^ : mon corps n'est que l'écorce ; Servez- vous de l'esprit : mon esprit est ma force. Le corps doit bientôt rendre en un tombeau poudreux Aux premiers éléments cela qu'il a pris d'eux : L'esprit vivra toujours qui vous doit faire vivre , Au moins tant que vivront les plumes et le livre. Quand j'aurai cet honneur, soit de vous rencontrer Sortant de votre chambre, ou soit pour y entrer , Je vous suppli' de dire (et aussi je l'espère) : « Celui fut élevé par les mains de mon père. Par mes frères nourri (*) et de moi bien aimé ; 11 fut l'un des premiers qui, de gloire allumé. Fit passer mon langage aux nations étranges,

• Cirée : Cire*. T', l^L

' Comparaisoa homérique. Jliad., ^ Dont la barbe est blanche,

(*) Henri II, François II et Charles IX avaient encouragé Roiuard de leurs éloges et de leurs bienfaits.

Omant ma raoe et moi d'honneurs et de louangas ,

Et montra le chemin encore non battu

A mes nobles Français de suivre la vertu. »

Ne faites point vers moi ainsi qu'un mauvais maître

Fait envers son cheval , ne lui donnant que pattre

( Encor qu'il ait gagné des batailles sous lui) ,

Lorsque la maladie , ou le commun ennui

D'un chacun , la vieillesse , accident sans ressource.

Refroidit ses jarrets et empêche sa course.

Mais suivez Scipion, qui bâtit son tombeau Sur Carthage , et qui onc ne fit rien de si beau Qu'enterrer près de soi, pour honorer sa gloû^. Le bon père Ennius, chantre de sa victoire : Afin que vif et mort il eût à son côté La muse, qui avait à sa race apporté Plus de lauriers sacrés que n'avait son épée Au sang des ennemis tant de fois retrempée. Car vaincre Hannibal ', et pouvoir par ses mains Détourner le bonheur de Carthage aux Romains , C'était un œuvre grand dépendant de Fortune , Qui se montre à chacun également commune : Mais allonger son nom, et le rendre aimantin* Contre la faulx du Temps, dépendait du destin : Comme le vôtre. Sire, ayant ce privilège D^être aimé d'Apollon et de tout son collège.

* HafuUbalm VB. ici est aspitie; Dm leçons d'Hannibal ou d«c«i les de Rome,

elle perd eette aspiraUon dans Cor- (Nzcoh&di.)

neUIe : ' Jimantin : an latla adamanlUiu,

...Qai fatk mieux un brave bomine dur comme l'acier.

DE P. DE BONSABD. 181

A PHILIPPE DESPORTES, CIIARTRAIN (*).

Nous devons à la mort et nous et nos ouvrages > : Nous mourons les premiers ; le long repli des âges Eq roulant engloutit nos œuvres à la lin : Ainsi le veut nature et le puissant destin.

Dieu seul est étemel : de Thomme élémentaire Ne reste après la mort ni veine ni artère : Qui pis est , il ne sent , il ne raisonne plus , Locatif * décharné d'^un vieil tombeau reclus. (Test un extrême abus , une extrême folie De croire que la mort soit cause de la vie : Ce sont points opposés autant que l'Occident S'oppose à rOrient, TOurseau Midi ardent.

L'une est sans mouvement, et l'autre nous remue, Qui la forme de l'âme en vigueur continue. Nous fait ouïr et voir, juger , imaginer , Discourir du présent , du futur deviner. ^

Les morts ne sont heureux , d'autant que l'âme vive, Du mouvement principe en eux , n'est plus active. L'heur vient de la vertu, la vertu d'action : Le mort privé du faire est sans perfection. L'heur de l'âme est de Dieu contempler la lumière : La contemplation de la cause première Est sa seule action : contemplant elle agit : Mais au contemplement l'heur de l'homme ne gît.

D«bcmar mortl dos nostraqae... 3 Locatif : habitant

(Boa., £>. ad PU., 63.)

(*) PhUippe Pesportes , né à Chartres , onde de Mathurin Régnier, poète distingaé , ami et élève de Ronsard.

RONSARD. — T. II. lô

182 LES ÉliEGIKS

H gît à l'œuvre seul , impossible à la cendre De ceux que la mort fait sous les ombres descendre; C'est pourquoi de Pluton les champs déshabités ^'ont polices, ni lois , ni villes , ni cités.

Or, l'ouvrage et l'ouvrier font un même voyage : Leur chemin est la mort. Athènes et Carthage , Et Rome qui tenait la hauteur des hauteurs , Sont poudre maintenant comme leurs fondateurs. Pour ce les Grecs ont dit que glout ' de faim extrême Saturne dévorait ses propres enfants même. Le général est ferme , et ne fait place au temps : Le particulier meurt presque au bout de cent ans.

Chacun de son labeur doit en ee monde attendre L'usufruit seulement , que présent il doit prendre. Sans se paître d'attente, et d'une éternité Qui n'est rien que fumée et pure vanité.

Homère , qui servit aux neuf Muses de guide , S'il voyait aujourd'hui son vaillant Éacide >, !Ne le c^naîtrait plus , ni le docte Maron Son Phrygien Énée. Ainsi le froid giron De la tombe assoupit tous les sens de nature , Qui sont dus à la terre et à la pourriture.

Nous semblons aux taureaux, qui, de coutres^ tranehans, A col morne et fumeux vont iabotsrant les champs , Sillonnant par rayons une germeuse plaine, £t toutefois pour eux inutile est leur peine : Ils ne mangent le blé qu'ils ont ensemencé , Mais quelque vieille paille , ou du foin enroncé.

Le bélier, colonel de sa laineuse troupe,

• Clout: glouton , avide. ^ Cnnfre : fer tranchant de la char»

' Ackille. wur ; de eulter, couteau.

DB P. DE RONSARD. tSZ

L'échine de toison pour tes autres se houppe; Car le drap , bien que sien, ne rhabili<e pourtant ' ' L'foomme, ingrat envers lui, au dos le va portant , Sans lui en savoir gré. Ainsi notre écriture Ne nous profite rien : c*est la race future Qui seule en jouit toute, et qui juge à loisir Les ouvrages d'autrui , et s'en donne plaisir, Rendant comme il lui plaît notre peine estimée. Quant à moi , j'aime mieux trente ans de renommée , Jouissant du soleil, que mille ans de renom Lorsque la fosse creuse enfouira mon nom , Et lorsque notre forme en une autre se change. L'homme qui ne sent plus , n'a besoin de louange. Il est vrai que Thonneur est le plus grand de tous; Les biens exitérieurs qui sont propres à nous , Qui vivons et sentons, les morts n'en ont que faire; Toutefois le bien faire est chose nécessaire , Qui profite aux vivants , et plaît aux héritiers.

Les fils, de leurs aïeux racontent volontiers Les magnanimes faits : la louange illustrée D*un acte vertueux ne fut jamais frustrée De son digne loyer , soit futur ou poéseiâ;.

Le ciel ne donne à l'homme un plus riche présent Que l'ardeur des vertus , les aimer et les suivre , Un renom excellent, bien mourir, et bien vivre.

Desportes, qu'Aristote amuse tout le jour. Qui honores ta Eure *, et tes champs qu^à Tentour Chartres voit de son mont, et penché les regarde, le te donne ces vers, afin de prendre garde De ne tuer ton corps, désireux d'acquérir Un renom journalier* qui doit bientôt mourir :

* Ces vers rappeUeat le sic xfos non ^ Eure, rivière. vobii.^. attribué à Virgile. ^jQumcMer : «ai nedarean'un j«iic

Mais happe lé présent d*un cœur plein d*aUégrcsse, Cependant que le prince, amour et la jeunesse T'en donnent le loisir, sans croire au lendemain : Le futur est douteux, le présent est certain.

Hier, quand bouche à bouche, assis auprès de tous. Je contemplais vos yeux si cruels et si doux , Dont amour fit le coup qui me rend fantastique , Vous demandiez pourquoi j'étais mélancolique , £t que toutes les fois que me verriez ainsi , Vouliez savoir le mal qui causait mon souci.

Or, afin qu'une fois pour toutes je vous die La seule occasion de telle maladie , Lisez ces vers ,ma dame , et vous verrez comment , Et pourquoi je me deuls ' d'amour incessamment.

Quand je suis près de vous , en vous voyant si belle , Et vos cheveux frisés d'une crêpe cautelle % Qui vous servent d'un rets , où vous pourriez lier Seulement d'un filet un Scythe le plus fier, Et voyant votre front et votre œil qui ressemble Le ciel, quand ses beaux feux reluisent tous ensemble, Et voyant votre teint où les plus belles fleurs Perdraient le plus naïf ^ de leurs vives couleurs, Et voyant votre ris, et votre belle bouche Qu'Amour baise tout seul , car autre ne la touche : Bref, voyant votre port, votre grâce et beauté , Votre fière douceur, votre humble cruauté. Et voyant d'autre part que je ne puis atteindre A vos perfections , j'ai cause de me plaindre.

' Je me deuls : Je me plains. latin eautus.

^Cautelle : ruse, artifice; du 3 A'a^ : naturel , vrai.

DE P. D£ BONSÀRD. 185

D'être mélancolique, et de porter au front

Les maux que vos beaux yeux si doucement me font

Pai peur que votre amour par le temps ne s'efface ; Je doute qu*un plus grand ne gagne votre grâce ; Pai peur que quelque dieu ne vous emporte aux cieux : Je suis jaloux de moi , de mon cœur , de mes yeux ^ De mon corps, de mon ombre , et mon âme est éprise De frayeur si quelqu'un avecque vous devise.

Je ressemble aux serpents qui gardent les vergers Où sont les pommes d'or : si quelques passagers Approchent du jardin, ces serpents les bannissent. Bien que d'un si beau fruit eux-mêmes ne jouissent.

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