‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 64 sur 127 · A ODET DE COUGNI, CARDINAL DE CHATILLON · texte numérisé non relu

A ODET DE COUGNI, CARDINAL DE CHATILLON

Depuis que le destin (destin mauvais et bon) .

A vous me présenta pour chanter votre nom ;

Je dis bon et mauvais : car certes il me semble

Que le destin fut bon et mauvais tout ensemble :

Bon, pour avoir trouvé tel seigneur comme vous.

Qui m'êtes si bénin, si gracieux et doux,

Non maître , mais ami , tout franc d'ingratitude, ^

£t qui favorisez les Muses et l'étude,

Qui par mille moyens m'avez montré combien

Vous me portez au cœur, et me voulez de bien :

Et mauvais, pour autant que votre bonne chère '

De mon ambition fut la source première.

Avant qu'aller chez vous, je vivais sans émoi, Maintenant > par les bois, maintenant à part moi. J'errais près des ruisseaux, maintenant par les prées J'allais le nourrisson des neuf Muses sacrées : Il n'y avait rocher qui ne me fût ouvert, Ni antre qui ne fût à mon œil découvert. Kl source que des mains buvant je n'épuisasse, Ni si basse vallée où tout seul je n'allasse.

' Chère : traitement. ' Uaintenani : tantôt.

(*) Odet de CoUgoi . frère de Gaspard de Coligni, amiral de France, et de François, seigneur d'Andeîot, colonel de Tinfanterie française. Il embrassa la religion réformée comme avaient fait ses deux frères. Le Tèritable nom de cette famille , originaire de la Franche- Comté, était Coligni.

Phébus au crin doré son luth me présentait, Pan le dieu forestier sous mes flûtes sautait. Et avec les Sylvains les gentilles Dryades Foulaient sous mes chansons l'herbette de gambades. Il n'y avait Français tant fût-il bien appris. Qui n'honorât mes chants et qui n'en fût épris : Car tous ceux qu'en mon art les meilleurs on estime (S'ils ne portent au cœur une envieuse lime), Justes, confesseront (écrire je le puis) Qu'indompté du travail, tout le premier je suis • Qui de Grèce ai conduit les Muses en la France, Et premier mesuré leur pas à ma cadence : Si qu'en lieu du langage et romain et grégeois Premier les fis parler le langage françois ; Tout hardi m'opposant à la tourbe ignorante. Tant plus elle criait, plus elle était ardente De déchirer mon nom , et plus me diffamait, Plus d'un courage ardent ma vertu s'allumait Contre ce populaire, en dérobant les choses Qui sont aux livres grecs antiquement encloses» .Te fis des mots nouveaux, je restaurai les vieux « Bien peu me souciant du vulgaire envieux, Médisant, ignorant, qui depuis a fait compte De mes vers qu'au premier * il me tournait à honte : Et alors, monOdet, tout pur d'ambition.

Éloigné de la cour, sans nulle affection * De parvenir aux biens, je vivais en franchise. Sain, dispos et gaillard*, bien loin de convoitise.

Mais depuis que votre œil daigna tant s'abaisser Que regarder mes vers, et l'auteur caresser. Et que votre bonté, qui n'a point de pareille, Permit de m'endormir sur l'une et l'autre oreille,

' Au premier : d*abord. » 4f/eetion : dc«ir.

A donc ranibition s'alluma dans mon cœur, Crédule, je conçus la royale grandeur, Je conçus évêchés, prieurés, abbayes; Soudain, abandonnant les Muses ébahies De me voir transformé d'un écoKer content £n nouveau courtisan , demandeur inconstant. Oh ! que malaisément l'ambition se couvre !

Lors j'appris le chemin d'aller souvent au Louvre, Contre mon naturel j'appris de me trouver Et à votre coucher et à votre lever, A me tenir debout dessus la terre dure % A suivre vos talons, à forcer ma nature : Et bref, en moins d'un an, je devins tout changé. Comme si de Glaucus> l'herbe j'eusse mangé, Ou si j'eusse embrassé l'enchanteresse Alcine, Qui transforma FAnglois' en myrteuse racine.

■ Trait qui prépare le yen de Ré- mangé d'ane berbe merreillease , te

gnier : précipita dans ^a mer et fat cliiogé

Le rbapean dans la main ae tenant sur ^n dien marin.

leurs membres. ^ Astolpbe , changé en nyrtf. Voit

» Pèchear de Béotie , qui, ayant ARiosTS, Jlo/./«r., VI.

LES ILES FORTUNEES.

Page 1