A MARC ANTOINE DE* MURET
Puisqu'Enyon ', d'une effroyable trope.
Pieds contre mont bouleverse l'Europe,
I Euyon : *£vv(o , la déewe de la guerre.
(*) Né à Muret prë» Limoges , en 1526. II professa les humanités avec grand éclat à Bordeaux où il eut Montaigne parmi ses élèves, puis à Paris, d'où il se lit chasser. Après avoir parcouru ritalie,en enseignant la Théologie, la Philosophie et le Droit, il entra dans les ordres eo 1076. Dans ses œuvres, écrites en latin , il faut citer une tragédie de J. César.
La pauvre Europe ! et que Thorrible Mars Le sang chrétien épand de toutes parts, Or' mutinant contre soi rAllemagne, Or' opposant à la France l'Espagne, Joyeux de meurtre, or' le pays français A l'Italie, et l'Ecosse à l'Anglais ;
Et qui pis est, puisque les bons esprits, Pâles de faim, sans faveur et sans prix , Aux cours des rois sans Mécènes frissonnent. Bien que le fruit des Muses ils moissonnent. Disgraciés comme gens vicieux
Partons, Muret, allons chercher ailleurs Un ciel meilleur, et d'autres champs meilleurs : Laissons, Muret, aux tigres effroyables Et aux lions ces terres misérables :
Fuyons, fuyons, quelque part où nos pieds,. Ou nos bateaux dextrement déliés Nous conduiront : mais avant que de mettre La voile au vent, il te faudra promettre De ne vouloir en France revenir, Jusques à tant qu'on voie devenir Le More blanc, et le Français encore.
Se basanant, prendre le teint d'un More : Et tant qu'on voie en un même troupeau Errer amis le lion et l'agneau.
Or sus, amis, puisque le vent commande De démarrer, sus d'un bras vigoureux Poussons la nef à ce bord bienheureux, Au port heureux des îles bien heurées, Que rOcéan de ses eaux azurées.
Loin de l'Europe, et loin de ses combats,
330 LE SECO?iD LIVKE
Pour notre bande emmure * de ses bras.
Là, sans navrer ' comme ici notre aïeule ^ Du soc aigu, prodigue, toute seule Fera germer en joyeuses forêts Parmi les champs les présents de Cerès ; Là, sans tailler, la nourricière plante Du bon Denis ^, d'une grimpure lente S'entortîllant, mûrira ses raisins.
De son bon gré sur les ormes voisins.
Là, sans mentir, les arbres se jaunissent D'autant de fruits que leurs boutons fleurissent; Et sans faillir, en tous temps diaprés , De mille fleurs s'y peinturent les prés. Francs de la bise, et des roches hautaines Toujours de lait gazouillent les fontaines.
Là, comme ici, l'avarice n'a pas Borné les champs, ni d'un effort de bras Avec grand bruit les pins on ne renverse Pour aller voir d'une longue traverse Quelque autre monde : ains jamais découverts On ne les voit de leurs ombrages verts, Par trop de chaud, ou par trop de froidure ; Jamais le loup, pour quêter sa pâture, Venant au soir, ne vient effaroucher Le sûr ^ bétail à l'heure du coucher : Aios sans pasteur, et sans qu'on lui commande. Bêlant aigu, de son bon gré demande Que l'on l'ameille^, et de lu» même tend Son pis enflé qui de crème s^étend.
' Emmui'e : eatoare. nom grec Aiôvvtroc , Raccbas.
» Navrer : blesser. & Sûr : tranquille.
3 La terre. ^ AmeUler : traire; da latio »»'•
* Denis : tradaction française du gère.
DES POi':MES. 331
Là , des dragODs les races écaillées, Gardant les bords des rives émaillées , Ne foDt horreur à celui qui seulet Va par les prés ourdir un chapelet « .
Le vent poussé dans les trompettes tortes * Ne bruit point là, ni les fières cohortes D'hommes armés horriblement ne font Leurs morions craquer dessus le front.
Là, les enfants n'enterrent point leurs pères, Et là, les sœurs ne lamentent leurs frères : Et l'épousé ne s'adolore* pas De voir mourir sa femme entre ses bras : Car leurs beaux ans entrelacés n'arrivent A la vieillesse, ains d'âge en âge vivent, Par la bonté de la terre et des cieux. Jeunes et sains comme vivent les dieux.
Là n'aborda l'impudique Médée , Suivant Jason, ni là n'est abordée La nef de Cadme, et là d'Ulysse accort^ L'errant troupeau ne sauta sur le bord.
Là, vénérable en une robe blanche, Et couronné la tête d'une branche Ou de laurier, ou d'olivier retors, Guidant nos pas, maintenant sur les bords Du flot salé, maintenant aux vallées.
Et maintenant près des eaux reculées, Ou sous le frais d'un vieux chêne brandi u , Ou sous l'abri de quelque antre fourchu. Divin Muret, tu nous liras Catulle, Liras Ovide, et Properce et Tibulle ;
• Tresser une guirlande de fleurs. » S'adolore : s'attriste , se iuinraiti.
' Tortes : tortues, recourbées. * Accort : aimable, rusé.
332 LE SECOND LIVBB
Ou tu joindras au sistre téien ' Avec Bacchus Teufaût cythérien :
Ou feuilletant un Homère plus brave.
Tu nous liras d'une majesté grave Comme Vénus couvrit d'une épaisseur Jà demi-mort le Troyen ravisseur, Quand Ménélas, le plus petit Atride, En lieu du chef eut la salade * vide ^ : Puis comme Hector dessous un faux hamois Tua Patrocle, et comme les Grégeois, Demi-brûlés de la troyenne flamme, Priaient AchilF dépit ^ pour une femme ; Puis comme lui, nouvellement armé D'un fer divin, contre Hector animé.
Le fît broncher sur sa native poudre , Comme un pin tombe accablé de la foudre.
A ces chansons, les chênes oreilles ^ Abaisseront leurs chefs émerveillés.
Et Philomèle, en quelque arbre égarée , N'aura souci du péché de Térée, Et par les prés les étonnés ruisse^iux Pour t^écouter accoiseront ^ leurs eaux.
Telles, Muret, telles terres divines.
Loin des combats, loin des guerres mutines. Loin de soucis, de soins et de remords Toi, toi, Muret, appellent à leurs bords. Aux bords heureux des îles plantureuses. Aux bords divins des îles bienheureuses,
> De Téos «n lonie , patrie d'Ana- * DépU : dépité,
wéon. 4 Oreilles : qui entcmlront comme
3 Salade : casque. s'ils aTaient des oreilles; aurita 9*(f'
* Allusion aa combat de Ménélas et eus.
4«r.iris. Uov.fftUtd , {', • Jccoiscront : arrèteionU
Que Jupiter réserva pour les siens,
Lorsqu'il changea des siècles anciens
L'or en argent, et l'argent en la rouille
D'un fer meurtrier, qui de son meurtre souille
La pauvre Europe , Europe que les Dieux
Ne daignent plus regarder de leurs yeux,
Et que je fuis de bon cœur sous ta guide * ,
Lâchant premier aux navires la bride,
Et de bon cœur à qui je dis adieu,
Pour vivre heureux en l'heur d'un si beau lieu.
' Ta guide : ta conduite.
A L. P. LESGOTj
SEIGNEUR DE CLANV, AUMÔNIEil DU ROI H*
Puisque Dieu ne m'a fait pour supporter les armes. Et mourir tout sanglant au milieu des alarmes , En imitant les faits de mes preniiers aïeux , Si ne veux-je pourtant demeurer ocieux : Ains comme je pourrai, je veux laisser mémoire Que j'allai sur Parnasse acquérir de la gloire, Afin que mon renom, des siècles non vaincu. Rechante à mes neveux qu'autrefois j'ai vécu, Caressé d'Apollon et des Muses aimées, Que j'ai plus que ma vie en mon âge estimées : Pour elles à trente ans j'avais le chef grison, Maigre, pâle, défait, enclos en la prison D'une mélancolique et rhumatique étude,
(*) Pierre Lescot, seigneur de Clany, né à Paris eo I5I0, ami de Jean Goujon. En 1541, il éleva la façade da vieux Louvre; on lui doit auk«i la salle dite des Cent-Suisses et la fontaine des Innocents.
334 LE SECOND LIVBE
Renfrogné, mal courtois, sombre, pensif et rude, AGn qu^en me tuaot, je pusse recevoir Quelque peu de renom pour un peu de savoir.
Je fus souventes fois retancé de mon père , Voyant que j'aimais trop les deux filles d'Homère, Et tes enfants de ceux qui doctement ont su Enfanter en papier ce qu'ils avaient conçu ; Et me disait ainsi : « Pauvre sot, tu t'amuses A courtiser en vain Apollon et les Muses : Que te saurait donner ce beau cbantre Apollon, Qu'une lyre, un arcliet, une corde, un fredon , Qui se répand au vent ainsi qu'une fumée. Ou comme poudre en l'air vainement consumée ? Que te sauraient donner les Muses qui n*ont rien. Sinon autour du chef je ne sais quel lien De myrte, de lierre ; ou d'une amorce vaine T'allécher tout un jour au bord d'une fontaine , Ou dedans un vieil antre, afin d'y reposer Ton cerveau mal rassis, et béant composer Des vers qui te feront , comme plein de manie. Appeler un bon fol en toute compagnie ?
<c Laisse ce froid métier qui jamais en avant N'a poussé l'artisan , tant y fût-il savant : Mais avec sa fureur qu'il appelle divine. Meurt toujours accueilli d'une pâle famine. Homère, que tu tiens si souvent en tes mains. Qu'en ton cerveau malsain comme un dieu tu te peins, IS'eut jamais un liard : si bien que sa vielle. Et sa Muse qu'on dit qui eut la voix si belle, Ne le surent nourrir, et fallait que sa faim D'huis en huis mendiât le misérable pain.
« Laisse-moi, pauvre sot, cette science folle :
Hante-moi les palais, caresse-moi Bartole, Et d'une voix dorée, au milieu d'un parquet, Aux dépens d'un pauvre homme exerce ton caquet, Et, fumBux et sueux, d'une bouche tonnante. Devant un président mets-moi ta langue en vente : On peut par ce moyen aux richesses monter, Et se faire du peuple en tous lieux bonneter '.
« Ou bien, embrasse-moi Targenteuse science Dont le sage Hippocras eut tant d'expérience. Grand honneur de son ile > : encor que son métier Soit venu d'Apollon, il s'est fait héritier Des biens et des honneurs, et à la poésie Sa sœur n'a rien laissé qu'une lyre moisie.
« Ne sois donc paresseux d'apprendre ce que peut La nature en nos corps , tout cela qu'elle veut, Tout cela qu'elle fuit : par si gentille adresse ^, En secourant autrui, on gagne la richesse.
« Ou bien si le désir généreux et hardi En t'échaufTant le sang, ne rend accouardi Ton cœur à mépriser les périls de la terre. Prends les armes au poing, et va suivre la guerre, Et d'une belle plaie en l'estomac ouvert. Meurs dessus un rempart de poudre tout couvert : Par si noble moyen souvent on devient riche * Car envers les soldats un bon prince n'est chiche. »
Ainsi en me tançant mon père me disait, Ou fût quand le Soleil hors de l'eau conduisait Ses coursiers galopants par la pénible traite. Ou fût quand vers le soir il plongeait sa charrette, Fût la nuit, quand la Lune avec ses noirs chevaux ,
' Bvnneter : saloer. Sporades.
^ Uippocrate né à Co«, l'une des ^ J dresse : art.
336 LE SECOND LIVBB
Creuse et pleine reprend Terre* de ses travaux.
Oh ! qu'il est malaisé de forcer la nature ! Toujours quelque génie^ ou Tinfluence dure D'un astre nous invite à suivre malgré tous Le destin qu'en naissant il versa dessus nous.
Pour menace ou prière, ou courtoise requête Que mon père me fit, il ne sut de ma tête Oter la poésie, et plus il me tançait, Plus à faire des vers la fureur me poussait.
Je n'avais pas douze ans, qu'au profond des vallées, Dans lés hautes forêts des hommes reculées. Dans les antres secrets de frayeur tout couverts. Sans avoir soin * de rien je composais des vers : Écho me répondait, et les simples Dryades, Faunes, Satyres, Pans, Naphées, Oréades, Aigipans qui portaient des cornes sur le front, Et qui ballant ^ , sautaient conune les chèvres font, £t le gentil troupeau des fsmtastiques fées, Autour de moi dansaient à cottes dégrafées.
Je fus premièrement curieux du latin :
Mais, voyant par effet que Vnon cruel destin Î9e m'avait dextrement^ pour le latin fait naître, Je me fis tout Français, aimant certes mieux être En ma langue ou second, ou le tiers, ou premier, Que d'être sans honneur à Rome le dernier.
Donc, suivant ma nature aux Muses inclinée. Sans contraindre ou forcer ma propre destinée. J'enrichis notre France, et pris en gré d'avoir^ En servant mon pays, plus d'honneur que d'avoir.
' Erre: course suite, d!où erremeni. ' Ballant .'dansant, menant le bal. ' Soin : souci. * Dextrement : préciiiinent.
Toi Lescot, dont le nom jusques aux astres vole, As pareil naturel : car étant à Técole , On ne put le destin de ton esprit forcer Que toujours avec Tencre on ne te vit tracer Quelque belle peinture, et , jà fait géomètre, Angles, lignes et points sur une carte mettre; Puis arrivant ton âge au terme de vingt ans. Tes esprits courageux ne furent pas contents. Sans doctement conjoindre avecque la peinture L'art de mathématique et de l'architecture. Où tu es tellement avec honneur monté.
Que le siècle ancien est par toi surmonté.
Car bien que tu sois noble et de mœurs et de race, Bien que dès le berceau l'abdndance te fasse. Sans en chercher ailleurs, riche en bien temporel, Si as-tu franchement suivi ton naturel, £t tes premiers régents n'ont jamais pu distraire Ton cœur et t(m instinct pour suivre le contraire.
On a beau d'une perche appuyer les grands bras D'un arbre qui se plie, il tend toujours en bas : La nature ne veut en rien être forcée, Mais suivre le destin duquel elle est poussée.
Jadis le roi François, des lettres amateur, De ton divin esprit premier admirateur, T'aima par dessus tous : ce ne fut en son âge Peu d'honneur d'être aimé d'un si grand personnage. Qui soudain connaissait le vice et la vertu. Quelque déguisement dont l'homme fût vêtu.
Henri^ qui après lui tint le sceptre de France , Ayant de ta valeur parfaite connaissance^ Honora ton savoir, si bien que ce grand roi lie voulait écouter un autre homme que toi,
338 LE SECOND LIYBE
Soit dînant et soupant, et te donna la charge De son Louvre enrichi d'édifice plus large , Ouvrage somptueux, afin d'être montré Un roi très-magnifique en t'ayant rencontré. Il me souvient un jour que ce prince , à la table, Parlant de ta vertu ' , comme chose admirable. Disait que tu avais de toi mêmes appris, £t que sur tous aussi tu emportais le prix : Comme a fait mon Ronsard, qui à la poésie , Malgré tous ses parents, a mis sa fantaisie. Et pour cela tu fis engraver sur le haut Du Louvre une déesse, à qui jamais ne faut ' Le vent, à joue enflée au creux d^une trompette. Et la montras au roi^ disant qu'elle était faite Exprès pour figurer la force de mes vers, Qui comme vent portaient son nom par l'univers.
Or, ce bon prince est mort, et pour faire connaître Que nous avons servi tous deux un si grand maître,, Je te donne ces vers pour étemelle foi , Que la seule vertu m'accompagna^ de toi.
■ fertu : mirite, ^ M'aeecmpagua : me fit te cImîê
' A« faut : De m an q a e. pour compagnon.