‹ Choix de poésies de P. de Ronsard (volume 3)Chapitre 98 sur 127 · AU PEUPLE BE FRANGE · texte numérisé non relu

AU PEUPLE BE FRANGE

Colui,sans pesantettr d'os, de chair ni de peau, Monta dedans le ciel : si ta vertu féconde^ Sans matière apprêtée, a bâti tout ce monde, Si tu es tout divin, tout saint, tout glorieux. Tu peux communiquer ton corps en divers lieux. Tu serais impuissant, si tu n'avais puissance ^ D'accomplir tout cela que ta majesté pense.

Mais quel plaisir prends* tu pour troubler ton repos. D'ouïr l'humain caquet tenir tant de propos? D'ouïr ces prédicants qui, par nouveaux passages, En l'attachant au ciel, montrent qu'ils ne sont sages ? Qui pipent ^ le vulgaire , et disputent de toi. Et rappellent toujours en doute notre foi ?

Il fait bon disputer des choses naturelles. Des foudres et des vents, des neiges et des grêles, Et non pas de la foi, dont il ne faut douter : Seulement, il faut croire, et non en disputer.

Tout homme curieux lequel voudra s'enquerre* De quoi Dieu fit le ciel, les on'des et la terre. Du serpent qui parla, de la pomme d'Adam , D'une femme en duseP, de l'âne à Balaam, Des miracles de Moise^ et de toutes les choses Qui sont dedans la Bible étrangement encloses, 11 y perdra l'esprit : car Dieu, qui est caché, Ne veut que son secret soit ainsi recherché.

BreF^ nous sommes mortels, et les choses divines Ne se peuvent loger en nos faibles poitrines^. Et de sa prescience en vain nous devisons : Car il n'est pas sujet à nos sottes raisons.

> Pipent : trompent. statue de sel, après l'incendie de So-

' S'enqutrre : s'enquérir.; dôme.

^ La femme de Lotb, changée en * Poitrines : cœurs, intelligenctt»

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L'entendement hunnain, tant soit-il admirable,

Du moindre fait de Dieu, sans grâce*, n'est capable.

Mais comment pourrait Thomme, avec ses petits yeux, Ck)nnaltre clairement les mystères des deux ? Quand nous ne savons pas régir nos républiques, Ni même gouverner nos choses domestiques f Quand nous ne connaissons la moindre herbe des prés? Quand nous ne voyons pas ce qui est à nos pieds?

Toutefois les docteurs de ces sectes nouvelles, Comme si Tesprît saint avait usé ses ailes A s'appuyer sur eux, coQmie s'il? avaient eu Du ciel dru et menu mille langues de feu» Et comme s'ils avaient (ainsi que dit la fable \

De Minos) banqueté des hauts dieux à la table t Sans que honte et vergogne en leur cœur trouvent lieu, Parlent profondémetit des mystères de Dieu : Ils sont ses conseillers, ils sont ses secrétaires. Us savent ses avis, ils savent ses affaires, Ils ont la clef du ciel et y entrent tout seuls, Ou qui veut y entrer, il faut parler à eux. Les autres ne sont rien sinon que grosses bêtes, Gros chaperons fourrés, grasses et lourdes têtes : Saint Ambrois, saint Hiérôme, et les autres docteurs N'étaient que des rêveurs, des faux et des menteurs : Avec eux seulement le Saint-Esprit se treuve, £t du saint Évangile ils ont trouvé la feuve ^.

O pauvres abusés! mille sont dans Paris, Lesquels sont dès jeunesse aux études nourris, Qui de contre une natte, étudiants, attachent Mélancoliquement la pituite qu'ils crachent,

* Sans la grftce de Diea. ' La feuve : la fève, pour le secret.

▲U PSUPLB DS FBAnCB. 433

Desquels vous apprendriez en diverses façons, Encore dix bons ans, mille et mille leçons.

Il ne faut se ruser de longue expérience. Pour être exactement docte en votre science : Les barbiers, les maçons en un jour y sont clercs, Tant vos mystères saints sont cachés et couverts!

U faut tant seulement avecque hardiesse Détester le papaf, parler contre la messe. Être sobre en propos, barbe longue, et le front De rides labouré, Tœil farouche et profond, Les cheveux mal peignés, le sourcil qui s'avale. Le maintien re£rogné, le visage tout pâle. Se montrer rarement, composer maint écrit. Parler de TÊtemel, du Seigneur et de Christ, Avoir d'un grand manteau les épaules couvertes, Bref être bon brigand, et ne jurer que certes ^

Il faut pour rendre aussi les peuples étonnés , Discourir de Jacob et des prédestinés.

Avoir saint Paul en bouche, et le prendre à la lettire, Aux femmes, aux enfants TÉvangile permettre. Les œuvres mépriser, et haut louer la foi : Voilà tout le savoir de votre belle loi.

J'ai autrefois goûté, quand j'étais jeune d'âge. Du miel empoisonné de votre doux breuvage ; Mais quelque bon démon m'ayant ouï crier, Avant que l'avaler me Tôta du gosier.

Discours de F Opinion à Luther.

ft Mon fils, il ne faut plus que tu laisses rouiller Ton esprit en paresse, il te faut dépouiller

' Le papai : la papauté.

' Les Réformés se faisaient scrupule d<> jurer par le nom de Dieu.

HOtlSARD. — T. II. 37

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Cet habit moDStraeux, il faut laisser ton cloître : Aux princes et aux rois je te ferai connoître, Et si ferai ton nom fameux de tous côtés, Et rendrai dessous toi les peuples surmontés. II faut oser beaucoup : la Fortune demande Un magnanime cœur qui ose chose grande.

« Ne vois -tu que le Pape est trop enflé de biens ? Gomme il presse sous soi les princes terriens'? Et comme son Église est toute dépravée D'ambition, de gloire et d'erreur abreuvée? Ne vois-tu ses suppôts paresseux et poussifs, Découpés, parfumés, délicats et lascifs, Fauconniers et veneurs, qui occupent et tiennent Les biens qui justement aux pauvres appartiennent, Sans prêcher, sans prier, sans garder le troupeau, Dont ils tirent la graisse et déchirent la peau?

« Dieu t'appelle à ce fait : courage! je te prie, : Le monde ensorcelé de vaine piperie Ne pourra résister : tout va de pis en pis. Et tout est renversé des grands jusqu'aux petits.

« La Foi avec sa sœur de la terre est bannie, Et régnent en leur lieu Luxure et Gloutonnie : L'extérieur domine en tout ce monde-ci.

Et de l'intérieur personne n'a souci.

« Pour ce, je viens du ciel pour te le faire entendre; Il te faut maintenant en main les armes prendre : Je fournirai de feu, de mèche et de fusil : De mille inventions j'aurai l'esprit fertil. Je marcherai devant, et d'un cri vraiseinblable J'amasserai pour toi le vulgaire muable *;

» nrriens : de la terrci,

'^ Muable : changeant; da latin, mutabilis.

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