‹ Choix de poésies de P. de RonsardChapitre 12 sur 85 · XXX VIL · texte numérisé non relu

XXX VIL

Or' que Jupin, époint' de sa semence Sent de l'amour les traits accoutumés , Et que le chaud de ses reins allumés . L'humide sein de Junon ensemence :

Or' que la mer, or' que la véhémence Des vents fait place aux grands vaisseaux armés,

' Bpoint : aiguillonné, ezclti.

S4 LE PBEMIEB LIVBE-

Et que Toiseau parmi les bois rames > Du Thracien ' les tansons recommence^ :

Or' que les prés, et ore que les fleurs De mille et mille et de mille couleurs Peignent le sein de la terre si gaie ,

Seul et pensif aux rochers plus secrets , D'un cœur muet je conte mes regrets, Et par les bois je vais celant ma plaie (*).

< flamé« : formés de rameaaz. rossignol.

^Du Thraelen : Tèrée, roi de Thrace , ^ Tansons : plaintes, outragea Pliilomèle, changée depais en

(*) La verve des premiers vers rappelle la magniliqae invocation à Vénus; Lacrèoe, De Rerum Nalura, cti. I, et reprodoit les passages de Virgile, G éorg., 11^ 339.

MADRIGAL

Que maudit soit le miroir qui vous mire ', Et vous fait, être aina fière en beauté, Ainsi enfler le cœur de cruauté , Me refusant le bien que je désire !

Depuis trois ans pour vos yeux je soupire : Et si' mes pleurs, ma foi, ma loyauté N'ont, ô destin ! de votre cœur ôté Ce doux orgueil qui cause mon martyre.

Et cependant vous ne connaissez pas Que ce beau mois et votre âge se passe ,

* Le miroir où roQs voas mires. * Et si : et pourtant.

DBS AMOUBS. 55

Gomme une fleur qui languit contre-bas ' ; £t que le temps passé ne se ramasse *.

Tandià qu'avez la jeunesse et la grâce Et le temps propre aux amoureux combats , De suivre amour ne soyez jamais lasse.

Et sans aimer n'attendez le trépas (*).

I CoHtreAios : i terre. * Ne te peut reprendre.

(*) UneparUe de ridée revient à Pétrarque. Son. in Fit, di Laura, 30»

Voici le bois que ma sainte Angelette Siur le printemps réjouit de son chant : Voici les fleurs où son pied va marchant Quand à soi même elle pense seulette.

Voici la prée et la rive mollette , Qui prend vigueur de sa main la touchant Quand pas à pas en son sein va cachant Le bel émail de l'herbe nouvelette.

Ici chanter , là pleiurer je la vis , Ici sourire , et là je fus ravi De ses discours par lesquels je desvie ' :

Ici s'asseoir, là je la vis danser :

Sur le métier » d'un si vague penser, Amour ourdit les trames de ma vie.

< Je desvie : je cesse de vivre. les tisserands ourdissent la toile.

' Métier : instrument sur lequel

Ô6 LE PBEMIEB LIYBS

Puisque je n'ai pour faire ma retraite Du labyrinthe qui me va séduisant, Comme Thésée , un lillet conduisant Mes pas douteux par les erreufs > de Crète:

£ussé-je au moins une poitrine faite Ou de cristal ou de verre luisant ; Ton œil irait dedans mon cœur lisant De quelle foi mon amour est parfaite.

Si tu savais de quelle affection Je suis captif de ta perfection , La mort serait un confort à ma plainte ;

Et lors peut-être épuisé de pitié , Tu pousserais sur ma dépouille éteinte Quelque soupir de tardive amitié.

* Du labyrinth .- éliaion. Le poète > J?rrettr« ; da latia «nvref, dètcars, compare aa labyrinthe de Crète l'a* roatea* monr dans lequel il est emprisonné.

Ah ! Belacueil * , que ta douce parole Vint traîtrement ma jeunesse offenser, Quand au verger tu la menas danser Sur mes vingt ans l'amoureuse carolle' !

Amour adonc me mit à son école, Ayant pour maître un peu sage penser,

> Belacueil : personnage du Roman ' Carolle: de l'italien carola», danse dé la Rose , celui qui conduit l'amant en rond, dans le verger d'Amour.

Qui sans raison me mena commencer Le chapelet d*une danse si folle.

Depuis cinq ans hôte de ce verger , Je vais balant' avecque Faux-danger», Tenant la main d'une dame trop caute ^.

Je ne suis seul par amour abusé ; A ma jeunesse il faut donner la faute : En cheveux gris je iserai plus rusé (*).

> Balant : balev, danser ; d'où bal, du Roman de la Rose.

' FatiX'danger : autre personnage 8 Caute : ruêée ^ du UAln eatttuÊ,

(*) Ce sonnet est inspiré à Ronsard par le Roman de la Rose, dont il faisait une de ses lectures favorites.

xLiin, '

Toujours des bois la cime n'est chargée Du faix neigeux d'un hiver étemel ; Toujours des dieux le foudre criminel *■ Ne darde en bas sa menace enragée.

Toujours les vents , toujours la mer Egée !Ne gronde pas d'un orage cruel ,.

Mais de la dent d'un soin continuel Ma pauvre vie est toujours outragée ;

Plus je me force à le vouloir tuer, Plus il renaît pour mieux s'évertuer De féconder une guerre en moi-même*

O fort Thébain> ! si ta serve vertu^

Criminel : qui punit les crimes, tenr des monstres et célèbre par ses

Cet adjectif en^ français a le sens actif douze travaux.

et passif comme on le voit par cette s Serve : esclave, obéiasante aux om^

expression : lieutenant criminel. are» d'fiarysthée. ' 0/ort Thébain : Hercule , domp*

C) On sent ici l'imilaUon d'Horace. Odes , II , io.

58 LE PBEMIBB LIVRE

Avait encore ce monstre combattu , Ce serait bien de tes faits le treizième.

Je ne suis point, Muses , accoutumé De voir vos sauts sous la tarde serée < : Je n*ai point bu dedans l'onde sacrée , Fille du pied du cheval emplumé*.

De tes beaux rais^ vivement allumé Je fus poëte : et si ma voix récrée, £t si ma lyre en f enchantant fagrée , Ton œil en soit , non Parnasse , estimé.

Certes le ciel te devait à la France, Quand le Thuscan4, et Sorgue ^ , et sa Florence, Et son laurier^ engrava dans les deux :

Ore trop tard , beauté plus que divine , Tu vois notre âge , hâas ! qui n'est pas digne , Tant seulement de parler de tes yeux.

I Saut la tarde serée : soas la tar- * l^ Thuscan : le Toscan, P^trArqne.

dive soirée. lies Mases,selon Hésiode & Sorgue : rivière près d'AvignoD ,

et Horaee, dansent au clair de lane. chantée par Pétrarque.

> Pégase d'un coqp de pied Ht jaillir * Laurier : Lanre, maltrease de Pela source d'Hippoerène. trarque.

> Rais : rayona de tes yeux, regards,

Amour et Mars sont presque d'une sorte : L'un en plein jour, l'autre combat de nuit , L'un aux rivaux < , l'autre aux gendarmes nuit , L'un rompt un huis* l'autre rompt une porte ^ :

< Rivaux : compagnons d'amour, maison. (Muret.) • Porte àe viUe forUflée.

' Huis : porte de chambre ou de

DES AMOUBS.^ 59

L'un finement trompe une ville forte, Uautrecoimeut' une maison séduit :

L*un le butin , Fautre le gain poursuit , Uun deshonneur, Tautre dommage apporte :

L'un couche à terre , et Tautre gît souvent Devant un huis à la froideur du vent ; L'un boit mainte eau, Tautre boit mainte larme.

Mars va tout seul, les Amours vont tous seuls * : Qui voudra donc ne languir paresseux , Soit Fun ou Tautre , amoureux ou gendarme.

> Cotmeni : doncement, tans bruit. ' La rime indique que le- mot seuls (Se tenir eoi.) se doit prononcer seux.

Que dites-vous, que faites-vous, mignonne? Que songez- vous? pensez- vous point en moi? Avez-vous point souci de mon émoi , Gomme de vous le souci m'époinçonne'?

De votre amour tout le cœur me bouillonne. Devant mes yeux sans cesse je vous vois , Je vous entends, absente je vous ois > , Et mon penser d'autre amour ne résonne.

J'ai vos beautés, vos grâces et vos yeux Gravés en moi , les places et les lieux , Où je vous vis danser, parler et rire.

Je vous tiens mienne , et si ne suis pas mien. Vous êtes seule en qui mon cœur respire , Mon œil ^ mon sang , mon malheur et mon bien.

' Kpoinçonne : pique, émeut. * Ois : entends.

Page 1