‹ Choix de poésies de P. de RonsardChapitre 13 sur 85 · A JANET, PEINTRE DU ROI · texte numérisé non relu

A JANET, PEINTRE DU ROI

Peios-moi , Janet* , peins-moi, je te supplie, Sur ce tableau les beautés de m*amie De la façon que je te les dirai.

Comme importun je ne te supplierai D'un art menteur quelque faveur lui faire : Il suffit bien si tu la sais portraire Telle qu'elle est, sans vouloir déguiser Son naturel pour la favoriser :

Car la faveur n'est bonne que pour celles Qui se font peindre , et qui ne sont pas belles.

Fais-lui premier les cheveux ondelés, Serrés , retors , recrépés , annelés , Qui de couleur le cèdre représentent :

Ou les allonge , et que libres ils sentent Dans le tableau , si par art tu le peux , La même odeur de ses propres cheveux : Car ses cheveux comme fleurettes sentent, Quand les sséphyrs au printemps les éventent

Que son beau front ne soit entre-fendu De nul sillon en profond étendu :

]\Iais qu'il soit tel qu'est l'eau de la marine * , Quand tant soit peu le vent ne la mutin*e , Et que gisante en son lit elle dort.

Calmant ses flots sillés ^ d'un somme mort.

* Janet : peintre du roi Henri If. 3 Sillez : apaisés, fermés, d*oà le

' La marine : la mer. mot désillés.

DES AMOURS. Gl

Tout au milieu par la grève descende Un beau rubis , de qui Féclât s'épande Par le tableau , ainsi qu'on voit de nuit Briller les rais de la lune , qui luit Dessus la neige au fond d'un val coulée , De trace d'homme encore non foulée.

Après fais-lui son beau sourcil voutis ' D'ébène noir, et que son pli tortis * Semble un croissant , qui montre par la nue Au premier mois sa vouture cornue :

Ou si jamais tu as vu Tare d'Amour, Prends le portrait dessus le demi-tour De sa courbure à demi-cercle close :

Car l'arc d'Amour et lui n^est qu'une chose.

Mais las! Janet^ hélas je ne sais pas Par quel moyen, ni comment tu peindras ( Voire eusses-tu l'artifice d'Apelle ) De ses beaux yeux la grâce naturelle , Qui font vergogne 3 aux étoiles des cieux. Que l'un soit doux, l'autre soit furieux, Que l'un de Mars y l'autre de Vénus tienne , Que du bénin toute espérance vienne.

Et du cruel vienne tout désespoir :

L'un soit piteux et larmoyant à voir, Gonmie celui d'Ariane laissée Aux bords de Die 4, alors que l'insensée Près de la mer, de pleurs se consommait , Et son Thésée en vain elle nommait :

L'autre soit gai , comme il est bien croyable Qqe l'eut jadis Pénélope louable,

I VcutU : arrondi en voûte. < Die : Une des dénominations de

' Tùrtis : torda en arc. l'Ile de Naxos , oà Thésée abandonna

' Ftr§ogne : honte. son amante Ariane. Dia, la divine»

62 LE PBEMIBB LIVBB

Quand elle vit sob mari retourné, Ayant vingt ans loin d'elle séjourné.

Après fais-lui sa rondelette oreille, Petite, unie, entre blanche et vermeille , Qui sous le voile apparaisse à l'égal Q^e fait un lis enclos dans un cristal , Ou tout ainsi qu'apparaît une rose ' Tout fraîchement dedans un verre enclose.

Mais pour néant tu aurais fait si beau Tout l'ornement de ton riche tableau , Si tu n'avais de la linéature < De son beau nez bien portrait la peinture. Peins-le-moi donc ni court, ni aquilin, Poli, traitis*, où l'envieux malin Quand il voudrait n'y saurait que jeprendre , Tant proprement tu le feras descendre Parmi la face , ainsi comme descend Dans une plaine im petit mont qui pend.

Après au vif peins-moi sa belle joue Pareille au teint de la rose qui noue ^ Dessus du lait, ou au teint blanchissant Du lis qui baise un œillet rougissant.

Dans le milieu portrais une fossette , ' Fossette , non , mais d'Amour la cachette , D'où ce garçon de sa petite main , Lâche cent traits , et jamais un en vain , Que par les yeux droit au cœur il ne touche. Hélas ! Janet, pour bien peindre sa bouche , A peine Homère en ses vers te dirait

* Linéature : ligne. > JVdue ; nage (pag. 44, sonn; ZZT)«

' TraitU : dons, attrayant.

BBS AMOUBS. 63

Quel vermilloD égaler la pourrait :

Car pour la peindre ainsi qu'elle mérite,

Peindre il faudrait celle d'une Charité '.

Peins-la-moi donc qu'elle semble parler,

Ores sourire , ores embaumer l'air

De ne sais quelle ambrosienne haleine * ,

Mais par*sus tout fais qu'elle semble pleine

De la douceur , de persuasion.

Tout à l'entour attache un million

De ris , d'attraits, de jeux , de courtoisies,

Et que deux rangs de perlettes choisies

D'un ordre égal en la place des dents

Bien poliment soient arrangés dedans.

Peins tout autour une lèvre bessonne * , Qui d'elle-même en s'élevant semonne.^ D'être baisée , ayant le teint pareil Ou de la rose, ou du couraH vermeil : Elle flambante au printemps sur l'épine , Lui rougissant au Tond de la marine.

Peins son menton au milieu fosselu , Et que le bout en rondeur ponmielu Soit tout ainsi que l'on voit apparottre Le bout d'un coing qui jà conunence à croître.

Plus blanc que lait caillé dessus le jonc Peins-lui le col , mais peins-le un petit long, Grêle et charnu , et sa gorge douillette Comme le col soit un petit longuette.

Après fais-lui , par un juste compas, Et de Junon ^ les coudes et les bras.

< Chante :■ grftce , 4(n groc X^P^^« ^^ '*^ ™^''*

' Beisonne : jamelM. '. ^ Junon : Homère donne à Jqdod

' Semonne : demandé ; de iemondre. Tépithète de XtuXbbXevoç, anx braa

^ Coural i coraU, qui roagit an fond blancs.

f>4 LE PBBMIER LIYBE

Et les beaux doigts de Minerve , et encore La main égale à celle de l'Aurore.

Je ne sais plus , mon Janet où j'en suis : Je suis confus et muet : je ne puis Comme j'ai fait , te déclarer le reste De ces beautés qui ne m'est manifeste : Las ! car jamais tant de faveur je n'eus , Que d'avoir vu ses beaux tetins à nu.

Mais si l'on peut juger par conjecture, Persuadé de raisons je m'assure Que la beauté qui ne s'apparaît , doit Être semblable à celle que l'on voit.

Doncque peins-la , et qu'elle me soit faite Parfaite autant comme l'autre est parfaite.

Ainsi qu'en bosse élève-moi son sein Net, blanc , poli y large, entre-ouvert et pleiff,^ Dedans lequel mille rameuses veines De rouge sang tressaillent toutes pleines.

Puis quand au vif tu auras découverts Dessous la peau les muscles et les nerfs, Enfle au-dessous deux pommes nouvel ettes, Comme l'on voit deux pommes verdelettes D'un oranger , qui encores du tout Ne font alors que se rougir au bout '.

Tout au plus haut des épaules marbrines ,. Peins le séjour de$ Charités divines , Et que l'Amour sans cesse voletant Toujours les couve et les aille éventant.

Pensant voler avec le Jeu son frère

De branche en branche es vergers de Cythère.

Un peu plus bas en miroir arrondi ,

* Dont l*eitrémité eommeace à peine à rougir.

lyES AMOURS. 65

Tout potelé y grasselet, rebondi, Comme celui de Vénus, peins son ventre ; Peins son nombril ainsi qu'un petit centre , Le fond duquel paraisse plus vermeil Qu'Un bel œillet favori du soleil.

Qu'attends-tu plus , portrais-moi Tautre chose Qui est si belle et que dire je n'ose , £t dont l'espoir impatient me point ' : Mais je te pri, ne me l'ombrage point ^. Si ce n'était d'un voile fait de soie, Clair et subtil , à fin qu'on l'entrevoie.

Ses cuisses soient comme faites au toun A pleine chair, rondes tout a l'entour, Ainsi qu'un terme ' arrondi d'artifice,.. Qui soutient ferme un royal édifice.

Comme deux monts enlève ses genoux , Douillets, charnus, ronds, délicats et mous. Dessous lesquels fais lui la grève ^ pleine. Telle que l'ont les vierges de Lacène^ , Quand près d'Eurote ^ en s'accrochant des bras Luttent ensemble et se jettent à bas : Ou bien chassant à meutes découplées Quelque vieux cerf es forêts Amyclées ^:

Puis pour la fin, portrais-lui de Thétis 7 Les pieds étroits, et les talons petits.

Ah! je la vois^! elle est presque portraite : Encore un trait, encore un : elle est faite.

' Point : piqne, ble«8e, toarmente. ^ jêmyeiées : forêts des enTirons d«

' Terme : colonne. Lacédémone. Amyclêe éUit une Tille

' Grève : jambe. de Lacbnie.

* Lacène : Sparte. ' Thétii : Homère l'appelle : Déent

^Burote : Enrôlas, fleure die Laconie» aux pied» d'argent, àpY^pôiiECoc.

66 LB PEBMIEB LIVBE DBS AHOUBS.

Lève tes mains , ah ! mon Dieu, je la voi, Bien peu s*en faut qu'elle ne parle à moi.

J'allais roulant ces larmes de mes yeux, Or' plein de doute , ore plein d'espérance , Lorsque Henri loin des bornes de France Vengeait l'honneur de ses premiers aïeux :

Lors qu'il tranchait d'un bras victorieux Au bord du Rhin d'espagnole vaillance , Jà se traçant de l'aigu de sa lance Un beau sentier pour s'en aller aux cieux.

Vous, saint troupeau, mon soutien et ma gloire. De qui le vol m'a l'esprit enlevé , Si autrefois m'avez permis de boire

L'eau dont Amour a Pétrarque abreuvé , Soit pour jamais ce soupir engravé Au plus saint lieu du temple de mémoire (*).

{*) Ce sonnet, imité des deraiera vers du IV* livre des Giorgiquet de Virgile, détermine la date de la composition des Amours de Cassandre. Konsard célèbre ici les exploits accomplis en 1562 par le roi Henri, qui, s'étant fait déclarer prolecteor des libertés d*Allemagne, s'empara de Metz, occupa la Lorraine, assiégea Strasl)ourg et se vengea sur le Luxembourg des ravages que les troupes impériales faisaient en Picardie et en Champagne.

LB

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