‹ Choix de poésies de P. de RonsardChapitre 18 sur 85 · A MARIE · texte numérisé non relu

A MARIE

Afin que notre siècle et le siècle à venir De nos jeunes amours se puisse souvenir, Et que votre beauté que j'ai longtemps aimée Ne se perde au tombeau par les ans consumée, Sans laisser quelque marque après elle de soi : Je vous consacre ici le plus gaillard de moi , L*espritde mon esprit, qui vous fera revivre . Ou longtemps ou jamais ' par Tâge de ce livre.

Ceux qui liront des vers que j'ai chantés pous vous , D'un style qui varie entre l'aigre et le doux, Selon les passions que vous m'avez données, Vous tiendront pour déesse : et tant plus les années En volant s'enfuiront, et plus votre beauté Contre l'âge croîtra vieille en sa nouveauté.

Or cela que je puis, je le veux ici faire : Je veux en vous chantant vos louanges parfaire, Et ne sentir jamais mon labeur engourdi , Que tout l'ouvrage entier pour vous ne soit ourdi.

Si j'étais un grand roi, pour étemel exemple De fidèle amitié , je bâtirais un temple Dessus le bord de Ivoire, et ce temple aurait nom Le temple de Ronsard et de sa Manon.

De marbre parien serait votre effigie ,

' Jamais ûoii être entendu ici pour à Jamais,

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Votre robe serait à pleM fonds élargie

De plis recamés ' d'or, et vos cheveux tressés

Seraient de filets d'or par ondes enlacés.

D'un crêpe cannelé serait la couverture

De votre chef divin , et la rare ouverture

D'un rets de soie et d*or, fait de l'ouvrière main

D^Arachne ou de Pallas , couvrirait votre sein.

Votre bouche serait de roses toute pleine.

Képandant par le temple une amoureuse haleine.

Vous auriez d'une Hébé le maintien gracieux ,

£t un essaim d'Amours sortirait de vos yeux :

Vous tiendriez le haut bout de ce temple honorable.

Droite sur un sommet d'un pilier vénérable.

Et moi, d'autre coté, assis au même lieu. Je serais remarquable en la forme d'un dieu : Mon épé' serait d'or, et la belle poignée Ressemblerait à Vof de ta tresse peignée : J'aurais un dstre d'or, et j'aurais tout auprès tJn carquois tout chargé de flammes et de traits.

Ce temple, fréquenté de fêtes solennelles, Passerait en honneur celui des immortelles ^ Et par vœux nous serions invoqués tous les jours , Comme les nouveaux dieux de fidèles amours*

D'âge en âge suivant au retour de l'année, Kous aurions près le temple une fête ordonnée « Kon pour faire counr, comme les anciens , Des chariots couplés aut jeux Olympiens, Pour sauter, pour lutter, ou de jambe venteuse » Franchir en haletant la carrière poudreuse :

' Beeamés : brodés ; en italien rieamato. > rentêust : rapide comme le vent.

DES AKOVAS, |07

Mais tous les jouvenceaux des pays d'aleatour. Touchés au fond du cœur de la flèche d'amour, Ayant d'un gentil feu les âmes allun^ées, S'assembleraient au temple avecque leurs aimées, Et là , celui qui mieux sa lèvre poserait Dessus la Iltrre aimée, et plus doux baiserait . Ou soit d'un baiser sec ou d'un baiser humide. D'un baiser court et long , ou d'un baiser qui guide L'âme dessus la bouche , et laisse trépasser Le baiseur qui ne vit sinon que du penser, Ou d'un baiser donné comme les colombelles , Lorsqu'ils se font l'amour de la bouche et des ailes.

Celui qui mieux serait en tels baisers appris , Sur tous les jouvenceaux emporterait le prix , Serait dit le vainqueur des baisers de Cy thère . Et tout chargé de fleurs s'en irait à sa mère.

Au pied de mon autel , en ce temple nouveau , Luirait le feu veillant d'un étemel flambeau , Et seraient ces combats nommés apiès ma vie Les jeux que fit Ronsard pour sa belle Marie,

0 ma belle maîtresse! eh! que je voudrais bien Qu'amour nous eût conjoints d'un semblable lien , Et qu'après nos trépas dans nos fosses ombreuses Nous fussions la chanson des bouches amoureuses ! Que ceux de Vendomois dissent tous d'un accord (Visitant le tombeau sous qui je serais mort) : Notre Ronsard, quittant son Loir et sa Gastine, A Bourgueil fut épris d'une belle Angevine ! Et que les Angevins dissent tous d'une voix : Notre belle Marie aimait un Vendomois ; Les deux n'avaient qu'un cœur, et l'amour mutuelle, Qu'on ne voit plus ici , leur fut perpétuelle !

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Siècle vraiment heureux, siècle d'or estimé , Où toujours Tamoureux se voyait coutre-aimé.

Puisse arriver après l'espace d'un long âge, Qu'un esprit vienne à bas sous le mignard ombrage Des myrtes , me conter que les âges n'ont peu< Effacer la clarté qui luit de notre feu ; Mais que de voix en voix ,. de parole en parole ISotre gentille ardeur par la jeunesse vole , Et qu'on apprend par cœur les vers et les chansons Qu'Amour chanta pour vous en diverses façons, Et qu'on pense amoureux celui qui remémore Votre nom et le mien et nos tombes honore !

Or il en adviendra ce que le ciel voudra ; Si est-ce que ce livre immortel apprendra Aux hommes et au temps et à la renommée Que je vous ai six ans plus que mon cœur aimée.

' Peu : pq, que l'on prononçait alon peu.

Cesse tes pleurs, mon livre : il n'est pas ordonné ' Du destin, que moi vif tu sois riche de gloire; Avant que l'homme passe outre la rive noire, L'honneur de son travail ne lui est point donné.

Quelqu'un après mille ans de mes vers étonné Voudra dedans mon Loir, comme en Permesse, boire : Et voyant mon pays, à peine pourra croire Que d'un si petit lieu tel poète soit né.

Prends , mon livre , prends cœur : la vertu précieuse De l'homme, quand il vit, est toujours odieuse :

DES AMOUBS. 109

Après qu'il est absent', chacun le pense un dieu,

La rancueur* nuit toujours à ceux qui sont en vie : Sur les vertus d'un mort elle n'a plus de lieu , Et la postérité rend l'homme sans envie.

« jibsent .-mort. "AiCMV en grec race, Ép. 1, Uv. U, ve» 13 et «iiivanU. et absens en latin ont le même sens. ' Raneuewr : haine, envie, d'où ran- Les mêmes idées sont exprimées par Ho- cane.

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