STANCES
Je lamente sans reconfort, Me souvenant de cette mprt Qui déroba ma deuce vie :
Pensant en ses yeux qui soûlaient Faire de moi ce qu'ils voulaient, De vivre je n'ai plus d'envie.
Amour, tu n'as point de pouvoir.
A mon dam tu m'as fait savoir Que ton arc partout ne commande :
Si tu avais quelque vertu , La mort ne t'eût pas dévêtu De ta richesse la plus grande.
Tout seul tu n'as perdu ton bien :
Gomme toi j'ai perdu le mien, Cette beauté que je désire, Qui fut mon trésor le plus dier :
Tous deux contre un même rocher Avons froissé notre navire.
Soupirs , échauffez son tomheau ; Ijarmes , lavez-le de votre eau :
Ma voix si doucement lamente Qu'à la mort vous fiassiez pitié, Ou qu'elle rende ma moitié.
Ou bien que je la suive absente ! ^
Fol qui au monde met son cœur,
DBS AHODSS. 111
Fol qui croit ea l'espoir moqueur.
Et en la beauté tromperesse.
Je me suis tout seul offensé ', Comme celui qui n'eût pensé Que morte fût mie déesse.
Quand son âme au corps s'attachait, Rien, tant fût dur, ne me fâchait, Ni destin , ni rude influence :
Menaces, embûches, dangers, Villes et peuples étrangers M'étaient doux pour sa souvenance.
En quelque part que je vivais , Toujours en mes yeux je l'avais.
Transformé du tout en la belle -.
Et si bien Amour de son trait Au cœur m'engrava son portrait , Que mon tout n'était sinon qu'elle.
Espérant lui conter un jour L'impatience de l'amour Qui m'a fait des peines sans nombre, La mort soudaine m'a déçu; Pour le vrai le faux j'ai reçu.
Et pour le corps seulement l'ombre.
Ciel , que tu es malicieux !
Qui eût pensé que ces beSlux yeux Qui me faisaient si douce guerre , Ces mains , cette bouche et ce front Qui prirent mon cœur, et qui Tont, Ne fussent maintenant que terre ?
Hélas ! où est ce doux parler,
' C'eit moi-même qai suis cause de mon malheur .
112 LE SBGOND LIYBB
Ce voir, cet ouïr, cet aller, Ce ris qui me faisait apprendre Que c'est qu*aimer? ah, doux refus!
Ah, doux dédains! tous n'êtes plus.
Vous n'êtes plus qu'un peu de cendre.
Hélas! où est cette beauté , Ce printemps , cette nouveauté Qui n'aura jamais de seconde?
Du ciel tous les dons elle avait :
Aussi parfaite ne devait Longtemps demeurer en ce monde '.
Je n'ai regret en son trépas , Comme prêt de suivre ses pas.
Du chef les astres elle touche * :
Et je vis ! Et je n'ai sinon Pour reconfort que son beau nom , Qui si doux me sonne en la bouche !
Amour qui pleures avec moi , Tu sais que vrai est mon émoi, Et que mes larmes ne sont feintes :
S'il te plaît, renforce ma voix, Et de pitié rochers et bois Je ferai rompre sous n^es plaintes.
Si je n'eusse eu l'esprit chargé De vaine erreur, prenant congé De sa belle et vive figure , Oyant sa voix , qui sonnait mieux Que de coutume, et ses beaux yeux Qui reluisaient outre mesure !
' Cette strophe A pa préparer le^ vers * Sablimi feriam sidéra verUce. de Malherbe, ode à Daperrier : • (Oot, Od,\,lt 3*>
« Je sais d« qaeb appas son enfance était
[pleine*. .
DES AMOUBS. 113
Et son soupir qui m*embrasait , J'eusse bien vu ija'eW me disait :
« Or' soule-toi ' de mon visage , Si jamais tu en eus souci *.
Tu ne me verras plus ici, Je m'en vais faire un long voyage. »
J'eusse amassé de ses regards Un magasin de toutes parts, Pour nourrir mon âme étonnée, Et paître longtemps ma douleur ; Mais onques mon cruel malheur Ne sut prévoir ma destinée.
Depuis j'ai vécu de souci, Et de regret qui m'a transi; Comblé de passions étranges, Je ne déguise mes ennuis :
Tu vois l'état auquel je suis , Du Ciel assise entre les anges.
Ah ! belle âme, tu es là haut Auprès du bien qui point ne faut'.
De rien du monde désireuse , En liberté, moi en prison :
Encore n*est-ce pas raison Que tu sois seule bienheureuse.
Le sort doit toujours être égal :
Si j'ai pour toi souffert du mal.
Tu me dois part de ta lumière; Mais, franche du mortel lien.
Tu as seule emporté le bien.
Ne me laissant que la misère.
I Soute^m : ranui»itoI,.. da latin fallere .
' H9 faut : ne numqac, ne trompe j * Franche : libre, a£branch)e.
114 LE SECOND LIYBE
En ton âge le plus gaillard Tu as seul laissé ton Ronsard, Dans le ciel trop tôt retournée , Perdant beauté, grâce et couleur.
Tout ainsi qu'une belle fleur Qui ne vit qu'une matinée ' .
A la mort j'aurai mon recours :
La mort me sera mon secours , Gonune le but que je désire.
Dessus la mort tu ne peux rien, Puisqu'elle a dérobé ton bien, Qui fut l'honneur de ton empire.
Soit que tu vives près de Dieu, Ou aux champs Élysés, adieu !
Adieu cent fois, adieu, Marie !
Jamais mon cœur ne t'oublira , Jamais la mort ne délira Le nœud dont ta beauté me lie.
' Elrowellea vécu ce que vivent les rosw, Malherbe n'avait- il pas raison de L'espace d'un matin. vouloir étoalTer le souvenir des vers
CMAuiBaBB, sUnces à Dnperrier. ) ^^ Ronsard ?
Comme on voit sur la branche, au mois de mai, la rose En sa belle jeunesse • en sa première fleur Rendre le ciel jaloux de sa vive couleur. Quand l'aube de ses pleurs au point du jour l'arrose :
La grâce dans sa feuille , et l'amour se repose , Embaumant les jardins et les arbres d'odeur; Mais battue ou de pluie ou d'excessive ardeur,
DKS AMOURS. 115
Languissante elle meurt feuille à feuille déelose <.
AÎQsin* en ta première et jeune nouveauté, Quand la terre et le ciel honoraient ta beauté , La Parque t'a tuée , et cendre tu reposes.
Pour obsèques reçois mes larmes et mes pleurs, Ce vase plein de lait 3, ce panier plein de fleurs. Afin que vif et mort ton corps ne soit que roses.
Déelose : effeuiUèe. ' Ce vase plein de iaii : imitation
' Jinstn : pour ainsi , avec an n en- des libations funéraires des anciens, phonique.
Ah ! mort , en quel état maintenant tu me changes ! Pour enrichir le ciel tu m'as seul appauvri, Me dérobant les yeux desquels j'étais nourri, Qui nourrissent là haut les astres et les anges.
Entre pleurs et soupirs, entre pensers étranges. Entre le désespoir tout confus et marri % Du monde et de moi-même et d'amour je me n\ N'ayant autre plaisir qu'à chanter tes louanges.
Hélas! tu n'es pas morte! eh! c'est moi qui le suis ! L'homme est bien trépassé qui ne vit que d'ennuis , Et de maux qui me font une étemelle guerre.
Le partage est mal fait : tu possèdes les deux, Et je n'ai, malheureux, pour ma part , que la terre, Les soupirs en la bouche , et les larmes aux yeux.
' Marri : affligé. Sa fortnne ainsi répandue.
La dame de ces biens quittant d'un œil (La Fobt., /« Laitiire et le Pot au ImiL }
[marri
116 LE SBGQND UTBB
Quand je pense à ce jour où je la vis si belle Toute flamber d'amour, d'honneur et de vertu, Le regret , eomme un trait mortellement pointu. Me traverse le cœur d'une plaie étemelle.
' Alors que j'espérais la bonne grâce d'elle , Amour a mou espoir par la mort combattu : La mort a son beau corps d'un cercueil revêtu Dont j'espérais la paix de ma longue querelle '.
Amour, tu es enfant inconstant et léger. Monde, tu es trompeur, pipeur * et mensonger. Décevant d'un chacun l'attente et le courage.
Malheureux qui se fie en l'amour et en toi : Tous deux comme la mer vous n'avez point de foi. La mer toujours parjure, amour toujours volage ^.
I Querelle : dn latin qtiêrela, plainte, ^ Shakapeare a dit en parlant de U chagrin. femme :
^ Pipewr : trompeur. PerBde comme l'onde. {Otktlk^}
Homme ne peut mourir par la douleur transi. Si quelqu'un trépassait d'une extrême tristesse , Je fusse déjà mort pour suivre ma maîtresse. Mais en lieu de mourir je vis par le souci.
Le penser, le regret et la mémoire aussi D'une telle beauté, qui pour le ciel nous laisse,
DES AHOUBS. 117
Me fait vivre, croyant qu'elle est ores déesse, Et que du ciel là haut elle me voit ici.
Elle se souriant du regret qui m'affole. En vision la nuit sur mon lit je la vois , Qui mes larmes essuie et ma peine console (*) :
Et semble qu'elle a soin des maux que je reçois. Dormant ne me déçoit : car je la reconnois A la main , à la bouche, aux yeux, à la parole.
(*) Gradease imitation de Pétrarque.
ÊLËGIE*
Le jour que la beauté du monde la plus belle Laissa dans le cercueil sa dépouille mortelle Pour s'envoler parfaite entre les plus parfaits , Ce jour Amour perdit ses flammes et ses traits , Éteignit son flambeau, rompit toutes ses armes , Les jeta sur la tombe et l'arrosa de larmes : IVature la pleura, le Ciel en fut fâché , Et la Parque d'avoir un si beau fil tranché.
Depuis le jour couchant jusqu'à l'aube vermeille Phénix en sa beauté ne trouvait sa pareille. Tant de grâces au front et d'attraits elle avait ! Ou si je me trompais. Amour me décevait. Sitôt que je la vis, sa beauté fut enclose Si avant en mon cœur, que depuis nulle chose Je n'ai vu qui m'eût plu , et si fort elle y est Que toute autre beauté encore me déplaît.
118 LE SECOIID UVJLfi
Dans mon sang elle fut si avant imprimée , Que toujours en tous lieux de sa figure aimée Me suivait le portrait : et telle impression D'une perpétuelle imagination M'avait tant dérobé Tesprit et la cervelle , Qu'autre bien je n'avais que de penser en elle , En sa bouche, en son ris, en sa main , en son œil, Qu'encor je sens au cœur, bien qu'ils soient au cercueil.
J'avais auparavant, vaincu de la jeunesse. Autres dames aimé (ma faute je confesse ) : Mais la plaie n'avait profondément saigné, Et le cuir ■ seulement n'était qu'égratigné. Quand Amour, qui les dieux et les hommes menace, Voyant que son brandon n'échauffait point ma glace, Conmie rus^ guerrier ne me voulant faillir', La prit pour son escorte et me vint assaillir.
« Encor, ce me dit-il, que de maint beau trophée D'Horace, de Pindare , Hésiode et d'Orphée ^ Et d'Homère qui eut une si forte voix , Tu as orné la langue et l'honneur des François, Vois cette dame ici : ton cœur, tant soit-il brave. Ira sous son empire , et sera son esclave. »
Ainsi dit, et son arc m'enfonçant de roideur ^, Ensemble dame et trait m'envoya dans le cœur.
Lors ma pauvre raison, des rayons éblouie D'une telle beauté , se perd évanouie, Laissant le gouvernail aux sens et au désir Qui depuis ont conduit la barque à leur plaisir.
Raison, pardonne-moi : un plus caut 4 en finesse
■ Ln €uir : la pean, réplderme. * De raideur ; avee Ibree.
' FaUlir : manquer. * Cani : da latin cmUus, ruaé.
DES ÀMOUfiS. tf9
S'y fût bien englué , tant une douce presse De grâces et d'amours en volant la suivaient, Et de ses doux regards ainsi que moi vivaient. Du monde elle partit au mois de son printemps : Aussi tout excellence > m ne vit longtemps.
Bien qu'elle eût pris naissance en petite bourgade % Non de riches parents , ni d'honneurs, ni de grade, Il ne faut la blâmer : la même déité^ Ne dédaigna de naître en très-pauvre cité : Et souvent sous Thabit d'une simple personne Le ciel cache les biens qu'aux princes il ne donne.
Vous qui vites son corps , Thonorant comme moi, Vous savez si je mens, et si triste je doi Regretter à bon droit si belle créature, Le miracle du Ciel , le miroir de nature I
Et toi , Ciel , qui te dis le père des humains , Tu ne devais tracer un tel corps de tes mains Pour sitôt le reprendre : et toi , mère Nature, Pour mettre si soudain ton œuvre en sépulture!
Maintenant à mon dam je connais pour certain. Que tout cela qui vit sous ce globe mondain , N'est que songe et fumée , et qu'une vaine pompe, Qui doucement nous rit et doucement nous trompe.
Ah ! bienheureux esprit fait citoyen des cieux , Tu es assis au rang des anges précieux En repos étemel, loin de soin et de guerres : Tu vois dessous tes pieds les hommes et les terres. Et je ne vois qu'ennuis, que soucis et qu'émoi. Comme ayant emporté tout mon bien avec toi.
' Excellence : chose parfaite . SaU-ta que ce vieillard fut la même
> Voir la rie de Ronsard, l ▼rrtu ! m
» T^ même déité : la dÎTinité elle- ^*"- ^ ^^'^
même.
130 LB »BCOND LIYBB
Je ne te trompe point : du ciel.tu vois mes peines, Si tu as soin là haut des affaires humaines.
Que dois-je faire, Amour? que me conseilles-tu? rbais comme. un sauvage en noir habit vêtu Volontiers par les bois, et mes douleurs non feintes. Je dirais aux forêts, — msls ils savent mes plaintes .
11 vaut mieux que je meure au pied de ce rodier, PTommant toujours son nom qui me sonnée si cher^ Sans chercher par la peine après elle de vivre. Craignant le bruit > d'ingrat de ne la vouloir suivre. Aussi toute la terre où j'ai perdu mon bien. Après son fâcheux vol ne me semble plus rien Sinon qu'horreur, qu'efiroi, qu'une obscure poussière. Au ciel est mon soleil , au ciel est ma lumière : Le monde ni ses lacs n'y ont plus de pouvoir : Il faut hâter ma mort si je la veux revoir : La mort en a la clef, et par sa seule porte Je dois passer au jour qui ma nuit réconforte.
Or quand la dure Parque aura le fil coupé. Qui retient en mon corps l'esprit enveloppé. J'ordonne que mes os pour toute couverture Reposent près des siens sous même sépulture ; Que des larmes d'amour le tombeau soit lavé
Et tout à l'environ de ces vers engravé : .
« Passant, de cet amant entends l'histoire vraie, « De deux traits différents il reçut double plaie : « L'une que fît Amour ne versa qu'amitié, « L'autre que fait la Mort ne versa que pitié. « Ainsi mourut navré* d'une double tristesse, « Et tout pour aimer trop une jeune maîtresse (*). »
I Le bruit : la réputation. ' Navré : blessé.
(*) Il est fàcheax que le toar affecté de ces deniien vers gâte ane pièce remarquable par une sensibiUté profonde et vraie.
DBS AHOUBS. 121
Aussitôt que Marie en terre fût veuue, Le del en fut marri et la voulut ravoir : A peine notre siècle eut loisir de la voir. Qu'elle s'évanouit comme un feu dans la nue.
Des présents de nature elle vint si pourvue, Et sa belle jeunesse avait tant de pouvoir, Qu'elle eût pu d'un regard les rochers émouvoir. Tant elle avait d'attraits et d'amours en la vue.
Ores la mort jouit des beaux yeux que j'aimais , La boutique et la forge, Amour, où tu t'armais ; Maintenant de ton camp cassé > je me retire ;
Je veux désormais vivre en franchise et tout mien : Puisque tu n'as gardé l'honneur de ton empire , Ta force n'est pas grande , et je le connais bien.
1 Cassé : brisé pins par le ehagria cossus; dé^a dans monamoar et mei qae par les années; pent-être dn latin espérances de bonheur.
LES