‹ Choix de poésies de P. de RonsardChapitre 49 sur 85 · LI\RE TROISIEME · texte numérisé non relu

LI\RE TROISIEME

Qui tient ma liberté prise ; Ma Junon ne saura pas Pour ce coup mon entreprise,

A grand peine avait-il dit , Qu'ardent d'approcher s'amie , De son trône descendit Près de la Nymphe endormie :

Et comme un Dieu qui sentait D'amour la poignante rage, A la force s'apprêtait De ravir son pucelage.

Mais Ame ' qui l'entrevit, Poussant l'eau de ses épaules.

Hors des flots la tête mit Ceinte de joncs et de saules :

Et détournant ses cheveux Qui flottaient devant sa bouche, Défend au Prince amoureux Qu'à la pucelle il ne touche.

Si tu n'as désir de voir ( Dit le fleuve) ta puissance Serve » dessous le pouvoir Du fils qui prendrait naissance De cette Nymphe et de toi :

Et si toujours tu veux être Des Dieux le père et le roi, Sans attendre un plus grand maître

Cesse , cesse de tenter Faire cette vierge mère,

1 U ûeuTe Arno, qui coule à Flo- » Serve : esclave, rencc, patrie de Catherine. ' Vn maître ploa puissant.

Qui doit un jour enfanter Un fils plus grand que son père.

Fils qui donnera ses lois Soit en paix ou soit en guerre, Aux tourbes des autres rois Qui sous lui tiendront la terre.

Un Prince en Gaule est nourri , Né de semence royale, Qui doit être son mari »

Elle sa femme loyale : D'elle et de lui sortira Ce fils,héritier de France, Qui ciel et terre emplira Des prouesses de sa lance.

Les Parques, au front ridé, D'Érèbe et de la Nuit nées, Ont main à main dévidé L'arrêt de ses destinées.

A tant' le fleuve plongea Au plus creux de Teau sa tête.

Et Tamoureux délogea.

Fraudé de sa douce quête.

Après le terme parfait Prédit par la voix divine, Le mariage fut fait De cette Nymphe divine :

Douze ans purent s'absenter Ains * qu'elle fût accouchée Du fils dont je vais chanter La louange non touchée K

> J tant : alors, pour lors. lèreni avant qae...

* Mm : aTant Douse aimées s'écou- ^ François II naquit en 1544.

910 UYBE TA0ISIÈ9IK

Écoute UD peu, fils aîné, Honneur de France et d'itale, Le bien qui t'est destiné Par ordonnance fatale > :

Quand jà ton père sera Las de mener les gendarmes , Que vieillard il cessera D'effrayer le monde en armes :

Adonc vaillant tu tiendras Sous lui d'Europe la bride , Et sous lui tu serviras A ses gendarmes de guide, Et ensemble fort et fin, En mainte ruse guerrière. Humble tu mettras à fin Les mandements de ton père.

Et s'il reste quelque roi Qu'il n'ait eu loisir de prendre , Fait esclave dessous toi Français tu le feras rendre :

Tu penseras en ton cœur D'acquérir l'Europe encore.

Et de te faire vainqueur Des Gades> jusqu'au Bosphore.

Ces grands peuples reculés A l'écart de notre monde , Des flots de Thétis salés Couronnés tout à la ronde , Et ceux qu'on voit habiter Les Orcades écossaises, N'auront cœur de résister

I Fatale : da latin fatalls^ ordonaie ' Les Gadet ao aud dcVEspagD* ffiÊ^ par le dactio. dèa, Cadix).

DES ODES. 2ti

Contre tes armes françaises.

Les grands cloîtres » Pyrénés, Dévoyez en mille entorses ', De tes soudars obstinés Ne pourront tromper les forces.

Ni les grandes cités ton feu , Que toi pillant les campagnes, £n armes tu ne sois veu Le monarque des Ëspagnes.

Ni les Alpes au grand front, Ni l'Apennin qui divise L'Italie, ne pourront Retarder ton entreprise , Lors que traînant avec toi Tant de légions fidèles , Tu ne te couronnes roi Des Itales maternelles.

De là tirant plus avant Vers TAllemagne guerrière , De la part où plus le vent

Souffle son haleine fière , «

Tu dompteras les Gelons , Et cette froide partie Que possèdent les Polons , Les Goths et ceux de Scythie.

Poussant outre tu prendras La Thrace, et par ta prouesse Tes bornes tu planteras Jusqu'au détroit de la 'Grèce :

Puis en France retourné ,

' «e (Uau9ira, barrière», montagne*. 2 Entorses : détoart.

213 LIVfiE TfiOISlBlIE

Dans Paris, ta grande ville, Tu triompheras orné De ta conquête servile.

Ton père déjà chenu < D'avoir trop mis la cuirasse, D'un grand aise retenu, Fera rajeunir sa face , £t dessus son trône assis, Sentira mille liesses D'être père d'un tel fils, Héritier de ses prouesses.

Ainsi qu'à Rome César Triomphant d'une victoire , Haut t'assoiras dans un char Dessus un siège d'ivoire :

Deux coursiers blancs henniront D'une longue voix aiguë , Qui ton beau char traîneront En triomphe par la rue.

Tes cheveux seront liés De palme torse en couronne , Bas seront dessous tes pieds Les ferrements de Bellonne : i

Le ciel qui s'ébahira Du bonheur de tant de choses , Prodigue te remplira Le sein de lis et de roses.

Là, francs de peur, tes soudars Marchant au son des trompettes ^, Te ru'ront de toutes parts

* Chenu, de eaniu, blandii, Tievx. raiTaient en chantant le chfer dO

* A l'ioftar des soldate romains qni triompliatcnrt.

Mille joyeuses sornettes, Et, parés de lauriers verts, Diront aux tourbes pressées Les maux qu'ils auront soufferts En tant de guerres passées.

Tout le peuple lo criera, *

Rien qu'Io par rassemblée Le peuple ne redira D'une joie redoublée :

Le ménétrier résonnant, Des chantres la douce presse Autres mots n'iront sonnant Qu'un lo plein d'allégresse.

En ordre les rois vaincus Iront en diverse mine.

Traînés dessus leurs écus ' Devant ta pompe divine :

Les uns auront les yeux bas, Les autres, levant les faces, A leur mal ne songeant paà.

Remâcheront des menaces.

Les uns au col secourent Les liens d'une chaîne oïde *, Les autres les bras auront Serrés au dos d'une corde ; Aux autres, selon les faits De leurs fautes déloyales, Divers tourments seront faits A leurs misères royales.

Là seront peints les châteaux.

Les ports et les villes prises,

' Éeus : boucliers. "^Orde, de horriduSf ial«, honteuse.

214 LIYBE TBOISIÈME

Les grandes forêts et les eaux, Et les montagnes conquises :

Le vieil Apennin sera Portrait d'une face morue, Le Rhin vaincu cachera Entre les roseaux sa corne.

Devant ton char bien tournant Marchera la renommée, Qui ton bruit ira cornant De sa trompette animée :

Et moi qui me planterai Devant ses pieds pour escorte.

Gomme elle je chanterai Ta louange en telle sorte :

Prince bien-aimé des Dieux , Antique race de Troie ' , Sous qui la fureur des cieux Toute Europe a mise en proie.

Triomphe, et vois ta cité Qui dévotieuse apprête -A ta jeune déité Une solennelle fête.

Bien que tes frères et toi La terre ay€z départie.

Et qu'aîné tii ne sois roi Que de la moindre partie :

Le ciel pourtant a voulu Que sur toutes tu la prinsses, Et la prenant t'a élu Le seigneur des autres princes,

Us ont choisi pour leurs parts.

* AUiuioa à la Franc iade.

DES ODCS. 315

L'un les parfums d'Arabie , L'autre les sablons épars De la bouillante Libye :

Mais tu as, rot plus heureux'.

Choisi les terres fertiles , Pleines d'hommes valeureux , Pleines de ports et de villes.

Celui qui peut raconter Tes entreprises fameuses, Celui « peut les flots compter Des rivières écumeuses :

Car bien peu,bien pem s'en faut Que ta majesté royale De Jupiter de là haut L'autre majesté n'égale.

Jamais à chanter ton los Je n'aurai la bouche close , Fussé-je là bas enclos Aux lieux où la Mort repose :

Toujours je dirai ton nom , Et mon âme vagabonde Rien ne chantera sinon Tes louanges par le monde.

Ainsi dirai-je, et ta main Jusqu'au palais honorable Conduira toujours le frein De ton haut char vénérable.

Là,t'asseyant au milieu.

Sur des marches élevées , Tu rendras grâces à Dieu Pour tes guerres achevées.

> Celai.là.

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