DE P. DE RONSARD CONSACRÉ A CASSANDRE
Qui voudra voir comme amour me surmonte , Comme il m*assaut, comme il se fût yainqueur. Comme il renflamme et reng^aoe mon cœur, Comme il reçoit un honneur de ma honte :
Qui voudra voir une jeunesse prompte A suivre en vain l'objet de son malheur,
(*) CasMndre. Ronsard s'étant énamouré d*une belle fille Blésienne, qui avait nom Cassandre, le vingt et unième Jour d'avril, en un voyage qu*U fità BioiSyOùestoit la oour, ayant lors atteint Tàgede vingt ans, résolut de la chanter, tant pour la beauté du suject que du nom, dont il fut épris aussitôt quMl Teût veufi, ainsi que par un instinct divinement inspiré : ce qu'il semble assez vouloir donner à oognoistre par cette devise qull print alors , d>çl5ov d>c it&àyqv* (Vt vidi, ul periU) (Cl.Binet)
Il falsizansamonretudeCassaodre, qii*H abandonna pour uneji^ lousie qu'il conçut. Colletet laisse entendre que Melin de Saint-Gelais fut à son tour épris de la belle Cassandre. Ce sentiment ne fut pas, dit-il, étranger à llnimitié des deux poètes.
Ce premier livre des Amours fut, si nous en croyons Colletet, composé par le grand poitepour contenter son esprit; et quanta ses autres vers amoureux, 11 les composa pour plaire aux dames et aux seigneurs de la cour.
28 ^ LE PBBMIBB LIV£E
Me vienne ]ire, il voirra ' ma douleur, Dont ma déesse et mon dieu ne font compte ,
Il connaîtra qu'amour est sans raison , Un doux abus, une belle prison , Un vain espoir, qui de vent nous vient paître :
Et connaîtra que Thonmie se déçoit , Quand plein d*erreur un aveugle' il reçoit Pour sa conduite, un enfant pour son maître.
I F'oirra : Verra. sente par les poètes aveagle et en<
' ifn aveugl9 : L'Amoar est repré- fant. Anacréon, posslnu
Le plus touffu d'un solitaire bois.
Le plus aigu d'une roche sauvage , Le plus disert' d'un séparé rivage.
Et la frayeur des antres les plus cois ,
Soulagent tant mes soupirs et ma voix.
Qu'au seul écart d'un plus secret ombrage Je sens garir * cette amoureuse rage , Qui me r'afole au plus verd de mes mois.
Là renversé dessus la terre dure , Hors de mon sein je tire une peinture , De tous mes maux le seul allégement :
Dont les beautés par Denisot^ encloses.
Me font sentir mille métamorphoses Tout en un coup d'un regard seulement.
■ Ditert : désert. Mans en 1515, mort en 1554. L'homm«
' Garir : guérir. entre les antres de singulières grftces,
* DerUsot, Nicolas Denisot, né au eiceUentenl'artde peinture. (Muret.)
DBS AMOURS. 29
Je veux pousser par ]a France ma peine, Plus-tôt > qu'un trait ne vole au décocher : Je veux de miel » mes oreilles boucher, Pour n'ouir plus la voix de ma sereine 3.
Je veux muer mes deux yeux en fontaine, Mon cœur en feu , ma tête en un rocher. Mes pieds en tronc, pour jamais n'approcher De sa beauté si fièrement humaine.
Je veux changer mes pensers en oiseaux. Mes doux soupirs en Zephyres nouveaux.
Qui par le monde éventeront ma plainte.
Je veux du teint de ma pâle couleur, Aux bords du Loir enfanter une fleur 4 , Qui de mon nom et de mon mal soit peinte.
1 Plus^ôt : plaa rapidement. * Enfanter une fleur : da sang d'A-
' MM : eire. jax sortit une fleur, l'hyacinthe, dont
^ Sereine : Sirène, allusion à la voix les feuilles portaient écrites ces lettres :
enehanteresse des Sirènes, dont Ulysse Al , qui sont les premières de son nom,
n'évita les séductions qu'en bouchant et en même temps représentent an cri
deelrelesoreUIesdesescompagnons, et de douleur. (Ovide, Métam,y Xlll,394;
se fhisant lier lui-même au mât de son Virg. , £g/., 3, t. 106 ; Pline l'Ancieny
■avire. XXl, 11.)
Une beauté de quinze ans enfantine , Un or ' frisé de maint crcspe anelet *, Un front de rose, un teint damoiselet,
* Un or : une chevelure dorée. crêpée. Expression fréquente dani Iw
' Çrespe anelet : anneau , boucle poésies de Ronsard.
30 LE PBEMIER UVBE
Un ris qui Fâme aux astres achemine :
Une vertu de telle beauté digne , Un col de neige, une gorge de lait , Un cœur jà mûr en un sein verdelet, £n dame humaine une beauté divine :
Un œU puissant de faire jours les nuits, Une main douce à forcer les ennuis, Qui tient ma vie en ses doigts enfermée :
Avec un chant découpé doucement' , Or' d'un souris, or' d'un gémissement : De tels sorciers ma raison fut charmée (*).
' Découpé : entrecoupé.
(.*) Les traits les plus charmants de ce sonnet sont traduits de Pétrarque^ 159, In yiia di M» Laura, L'original est bien mpérieur à la copie.
Avant le temps tes temples < fleuriront De peu de jours ta fin sera bornée , Avant le soir se clora ta journée , Trahis d'espoir tes pensers périront :
Sans me fléchir tes écrits flétriront * , En ton désastre ira ma destinée , Pour abuser les poètes ' je suis née (*) , De tes soupirs nos neveux se riront.
I Temples : itmpea, * Poètes : Ronsard fait ce mot de
. ' flétriront : se flétriront. deux syllabes.
(*) Lepo6le fait de fréquentes allusions à la destinée de la fille de Priam, Cassandre, dont sa maîtresse portait le nom.
DBS AHOUfiS. SI
Ta seras fait du vulgaire la fable, Tu bâtiras sur riuoertam du sable, Et vainemeot tu peindras dans les deux*.
Ainsi disait la nymphe qui m'affole , Lorsque le cief, témoin de sa parole.
D'un dextre éclair * fut présage à mes yeux.
* Le$ deux : les airs. ]e ciel do e&tè droit , présage de mal»
> Dextre éclair : éclair q«i lilloane heur daos l'opinion des Latin».
Je voudrais bien richement jaunissant , £n pluie d'or^ goutté à goutte descendre Dans le giron de ma belle Cassandre, Lorsqu'en ses yeux le somme va glissant;
Puis je voudrais en taureau blanchissant * Me transformer pour sur mon dos la prendre. Quand en avril par l'herbe la plus tendre Elle va,fleur, mille fleurs ravissant 3.
Je voudrais bien pour alléger ma peine , Être un Narcisse , et elle une fontaine. Pour m'y plonger une nuit à séjour 4 :
Et si voudrais que cete nuit encore Fût étemelle , et que jamais Taurore Pour m'éveillcr ne rallumât le jour (*).
' En pluie (for : allusion à la fable sont.
de Danaé. ^' "^o**» •"• ■ '**" *^* ''•"' '**•"* ''• «»•'•••
i En taureau blanchitsant:Ma8\on ^ ,, . . ./^*''''"":î.u .„
i renlèTement d'Earope par Jupiter, ,* ^r*""'/ " '*^'''' ' ""' ""** "*
métamorphosé en taureau. **«'•' * ******'•
3 Elle va, fleur, miUe fleura ravis^
C*) Ce sonnet dégoise avec une délicatesse infinie dans la forme la crudité gauloise de la pensée.
S2 lE PSEHIEB LIVRE
viir).
Quand en naissant la dame que j'adore, De ses beautés vint embellir les deux , Le fils de Rhée appela tous les dieux , Pour faire d'elle encore une Pandore.
Lors Apollon de quatre dons l'honore , Or' de ses rais > lui façonnant les yeux , Or' lui donnant son chant mélodieux , Or' son oracle , et ses beaux vers encore.
Mars lui donna sa fière cruauté , Vénus son ris , Diane sa beauté, Pithon * sa voix, Cérès son abondance ;
L'Aube ses doigts et ses crins déliés^ , Amour son arc , Thétis donna ses pieds ^ , Clion sa gloire, et Pallas sa prudence.
» ihp* <fo «M rais : tantôt de ses ches les poëtee f o5o8dbtTO>oc et eC-
rayone ; ores, de l'italien ora, TcX6xa(iOc. » Déesse de l'éloquence. 4 Tkitis dMna tes pieds : ThM» ni
' Ses erins déliés : tes uns cheveux : ^ ,. . „ «^^ A#«#,.#JL-.er«
il. i.t<» ^w— .. i'-«K- -.♦ »«»»^. «PPelée dans Homère «p^pwceÇa.
QB latin ertnesi l anoe est nommée • • •
(*) Ce sonnet est an rappel ingénieux de la feble de Pandore, racontée par Hésiode, '£pYû( xal i^fJiepat, y. 50. ^
Pour te servir, l'attrait de tes beaux yeux Force mon âme, et quand je te veux dire Quelle est ma mort , tu ne t'en fais que rire , Et de mon mal tu as le cœur joyeux.
DES AMOUBS. 88
Puîsqa'en t^aimantje ne puis avoir mieux, Pennets au moins , qu^en mourant je soupire , De trop d'orgueil ton bel œil me martyre ' , Sans te moquer de mon mal soucieux.
Moquer mon mal , rire de ma douleur, Par un dédain redoubler mon malheur.
Haïr qui t'aime et vivre de ses plaintes ,
Rompre ta foi, manquer de ton devoir*.
Cela, cruelle, hé! n'est-ce pas avoir Les mains de sang et d'homicide teintes (*)?
* Ue martyre : me martyriae, (Muret). Toarnure grecque que notra
* Manquer de ion dewHr : IkUUr langue n*a point eoneerrée.
(*) Ce soDoet, bieo qa*empreint d'ane exagération dont il faot aocm^ Pioperoe, se recommande par la netteté et la ferme allure du style.