PRÉFACE
phrases et périphrases éloignées presque du tout , ou pour le moins séparées de la prose triviale et vulgaire ( car le style prosaïque est ennemi capital de l'éloquence poétique) et les ir»ustrant de comparaisons bien adaptées , de deseriptions florides, c'est-à-dire enrichies de passements 5 broderies, tapisseries et entrelacements de fleurs poétiques, tant pour représenter la chose, que pour Tomement et splendeur des vers, comme cette brave et très-excellente description du sacerdote ' de Cybèle, ChloréusSen Tonziëme livre des Énéides ; et le catalogue des capitaines envoyés à la guerre ^; puis la fin du septième livre des Éneides; et cette invétérée querelle de ces deux bonnes dames Junon et Vénus au dixième. Relisant telles belles conceptions , tu n'auras cheveu en tète qui ne se dresse d'admiration ; et encore davantage , si tu lis attentivement le huitième du même auteur, quand Vénus flatte et enjôle son mari Vulcain pour le persuader de forger des armes à son fils Énée :
Dixeratt ei niveis hine nique hinc diva lacertis *
jnsques au vers
Jlœc pater .£olits properat dum Lemnius ores.
£t davantage si tu lis cette oraison indignée et faroacfi? de larbas à Jupiter son père^, où tu verras xxnjœmina^ nn Httus aranduniyetnvne ille Paris cum semiviro comitatu :
' Sacerdote : prêtre ; du latin sacerdos.
2 Chloréus , prêtre de Cybèle, poursuivi par Camille; Enéide^ XI, 768 et Kuiv.
^ Virg., Enéide, Vit, G41 el suiv.
< M., ibid, VIII, 387 el suiv.
''' Ul, ïbïdy lVy206.
SUB LA FKANCIADE. 319
et cette lamentation misérable de la pauvre vieille mère d'Euryale voyant la tête de son fils fichée sur le haut d'une lance : il n'y a un cœur si dur qui se pût contenir de pleurer '. Et cette brave vanterie de Numanus, beau-frère deTurne, qui se commence, h primam ante aciem jusqu'à ces vers Talia jactantem dictis^ ;ei la col^e d'Hercule tuant Cacus ^ ; et cette lamentable plainte de Mézence sur le corps mort de son fils Lausus ^, et mille autres telles extatiques ^ descriptions, que tu liras en un si divin auteur, lesquelles te feront poète encore que tu fusses un rocher, t'imprimeront des verves, et t'irriteront les naïves et naturelles scintilles ^ de l'âme que dès la naissance tu as reçues, f inclinant plutôt à ce métier qu'à celui-là : car tout homme dès le naître reçoit en l'âme je ne sais quelles fatales impressions qui le contraignent suivre plutôt son destin que sa volonté.
Les excellents poètes nomment peu souvent les choses par leur nom propre. Virgile, voulant décrire le jour ou la nuit 9 ne dit point simplement et en paroles nues : il était jour, il était nuit; mais par belles circonlocutions:
Postera Pfiœbect lustrabat lampade terras , Humeniesque Aurora polo dimoverat umhrfis ^.
Nox erat et placidum carpebant fessa soporem Corpora per terras, sylvteque et sœva quierant,
> Virg., Enéide, IX, 473 el suiv.
* Id., ibid., IX, 595 et suiv. .
^ Id., iôirf., Vlll, 220 etsui V.
4 Id., ibid.y X, 841 et suiv.
^ Extatiques : merveilleusfis.
^ Scintilles : étincelles; du latin scintilUe, ' Virg.,£'nef(/eJV, 6
320 PBÉPACE
uEquora ; cum tnedio volvuniur ndera lapsu^ Quum tacetomnis ager^pecudes, piciœque volucres K
et mille autres. Cette virgilienne description delà nuit est prise presque de mot à mot d' Apollonie Rhodien. Vois comme il décrit le printemps :
F'ere novo gelidus canis cum monUbw humor \
lÂquitur, et Zephyroputris se gleba resolvit '. |
Labourer, vertere ierram ; filer, tolerare vitam colo , tenuique Minerva * ; le pain, dona laboratœ Cereris^; le vin , pocula Bacchi, Telles semblables choses sont plus belles par circonlocutions qjie par leurs propres noms; mais il en faut sagement user^ car autrement tu rendrais ton ouvrage plus enflé et bouffi que plein de majesté. Ta n'oublieras les descriptions du lever et coucher du soleil , les signes qui se lèvent et couchent avec lui , ni les sérénités , orages et tempêtes :
Ipse pater média nimborum in nocte coriisca Fulmina molitur dewttxi ^.
Puis y
— ille JlagrauU Aut Mhon aut Rhodopen aut alla Cetaunia telo Dejtcit, ingeminant Austri et densissimiis imber^''
Tu enrichiras ton poëme par variétés prises de la naturC)
* Virg., Enéide, IV, 522.
' Id., Géorg,, I, 43. * ^ Id., Enéide, VIII, 409.
^Id., tWd., Vin, 181
* Id., Oéorg., I, 328.
^Id.jiôid., 1,332.
SUB LÀ FBANCIADE. 321
sans cxtravaguer comme un frénétique. Car pour vouloir trop éviter^et du tout te bannir du parler vulgaire, si tu veux voler sans considération par le travers des nues et faire des grotesques, chimères et monstres, et non naïve et naturelle poésie , tu seras imitateur dlxion, qui engendra des fantômes au lieu de légitimes et naturels enfants. Tu dois davantage, lecteur^ illustrer ton oeuvre de paroles recherchées et dioisies et d*ai^mentâ renforcés, tantôt par fables, tantôt par quelques vieilles histoires , pourvu qu'elles soient brièvement écrites et de peu de discours, Tenrichissant d'épithètes significatifs et non oisifs, c'est-àdire qui servent à la substance des vers, et par excellentes et toutefois rares sentences. Car si les sentences sont trop fréquentes en ton œuvre héroïque , tu le rendras monstrueux, comme si toutton corps n'était composé que d'yeux et non d'autres membres , qui servent beaucoup au commerce de notre vie; si ce n'était en la tragédie et comédie, lesquelles sontdu tout didasôaliques et enseignantes, et qu'il faut qu'en peu de paroles elles enseignent beaucoup, comme miroirs de la vie humaine , d'autant qu'elles sont bornées et limitées de peu d'espace , c'est-à-dire d'un jour entier.
Les plus excellents maîtres de ce métier les commencent d'un minuit à l'autre, et non du point du jour au soleil couchant, pour avoir plus d'étendue et de longueur de temps.
Le poème héroïque, qui est tout guerrier, comprend seulement les actions d'une année entière , et semble que Virgile y ait failli, selon que lui-même l'écrit:
Annuus exactis completurmensibuaorbiSf Ex quo reliquias diviniqtie ossa parenti» Candidimus lerrœ ■.
•Virg.,iF«^idc,V, 46
322 PBEFÀGE
Il y avait déjà un an passé quand il fit les jeux funèbres de son père en Sicile, et toutefois il n*abordade longtemps après en Italie.
Tous ceux qui écrivent en carmes, tant doctes puissentils être y ne sont pas poètes. Il y a autant de difTérence entre un poète et un versificateur, qu'entre un bidet etun généreux coursier dcNaplcs, et pour mieux les accomparcr, entre un vénérable prophète et un charlatan vendeur de triades*. Il me semble, quand je les vois armés de mêmes bâtons que les bons maîtres , c'est-à-dire des mêmes vers, des mêmes couleurs, des mêmes nombres et pieds dont se servent les bons auteurs, qu'ils ressemblent à ces Hereules déguisés es tragédies , lesquels achètent la peau d'un lion chez un pelletier, une grosse massue chez un charpentier, et une fausse perruque chez un attifeur; mais quand ce vient à combattre quelque monstre , la massue leur tombe de la main , et s'enfuient du combat comme couards et poltrons. Ces versificateurs se contentent de faire des vers sans ornement, sans grâce et sans art, et leur semble avoir beaucoup fait pour la république, quand ils ont composé de la prose rimée. Au contraire, le poète héroïque invente et forge arguments tout nouveaux , fait cntreparler les Dieux aux hommes et les hommes aux Dieux , fait haranguer les capitaines comme il faut, décrit les batailles et assauts , factions et entreprises de guerre ; se mêle de cotijecturer les augures et interpréter les songes , n'oublie les expiations et les sacrifices que Ton doit à la divinité; tantôt il est philosophe, tantôt médecin , arboriste , anatomiste et juriscon-
' Ifiacles : thériaque, orTiétan.
SUfi LA FBANCIADE. 323
suite , se servant de ropimon de toutes sectes , selon que son argument le demande : Bref, c'est an homme lequel, comme une mouche à miel, délibe ' et suce toutes fleurs , puis en fait du miel et son profit selon qu'il vientà propos. Il a pour maxime très-nécessaire en son art, de ne suivre jamais pas à pas la vérité , mais la vraisemblance et le possible ; et sur le possible, et sur ce qui se peut faire, il bâtit son ouvrage, laissant la véritable narration aux historiographes, qui poursuivent de til en aiguille, comme on dit en proverbe, leur sujet entrepris du premier commencement Jusques à la fin. Au contraire, le poëte bien avisé, plein de laborieuse industrie^ commence son œuvre par le milieu de Targument, et quelquefois par la fin ; puis il déduit et poursuit si bien son argument par le particulier accident et événement de la matière qu'il s'est proposé d'écrire, tantôt par personnages parlant les uns aux autres , tantôt par songes, prophéties et peintures insérées contre le dos d'une muraille et des harnois , et principalement des boucliers , ou par les dernières paroles des hommes qui meurent, ou par augures et vol d'oiseaux et fantastiques visions de Dieux et de démons, ou monstrueux langages des chevaux navrés' à mort : tellement que le dernier acte de l'ouvrage se colle, se lie et s'enchaîne si bien et si à propos l'un dedans l'autre, que la fin se rapporte dextrement et artificiellement au premier point de l'argument. Telles façons d'écrire , et tel art plus divin que humain est particulier aux poètes, lequel de prime face est caché au lecteur, s'il n'a l'esprit bien rusé pour comprendre un tel artifice. Plusieurs croient que le poète et l'histo-
' Delibe : goûte, effleure ; du latin delibare, * Navrés : blessés.
321 PBÉFÀCE
rien sont d*un même métier ; mais ils se trompent l)eaucoup, car ce sont divers artisans, qui n'ont rien de commun l'un avec l'autre , sinon les descriptions des choses , comme batailles , assauts, de montagnes , forêts et rivières, villes , assiettes de camp , stratagèmes , nombre des morts, conseils et pratiques de guerre ; en cela il ne faut point que le poète faille non plus que l'historien. Au reste, ils n'ont rien de commun , comme j'ai dit, sinon que Vm ni l'autre ne doit jamais mentir contre la vérité de la chose, comme a failli Virgile au temps, c'est-à-dire en la chronique, lequel a fait Didon, fille de Bélus, être du temps d'Énée , encore qu'elle fût cent ans devant pour le moins ; mais il inventa telle ruse pour gratifier* Auguste et le peuple romain vainqueur de Carthage , donnant par les imprécations de Didon commencement de haine et de discorde mortelle entre ces deux florissantes nations. La plus grande partie de ceux qui écrivent de notre temps se traînent énervés à fleur déterre, comme faibles chenilles qui n'ont encore la force de grimper aux faites des arbres, lesquelles se contentent seulement de paître la basse humeur de la terre, sans affecter^ la nouriture des hautes cimes, auxquelles elles ne peuvent atteindre à cause de leur imbécillité. Les autres sont trop empoulés, et presque crevés d'enflures comme hydropiques , lesquels pensent n'avoir rien fait d'excellent , s'il n'est extra vagant, creux et bouffi, plein de songes monstrueux et de paroles piaffées, qui ressemblent plutôt à un jargon de gueux ou de Bohémiens qu'aux paroles d'un citoyen honnête et bien appris. Si tu veux démembrer leurs carmes , tu n'en
^ Gratifier : faire plaisir à.
* Affecter f prétendre à.
sua LA FBATIGIADE. 325
feras sortir que du vent , non plus que d*une vessie de pourceau pleine de pois, que les petits enfants crèvent pour leur servir de jouet. .
Les autres, plus rusés, tiennent le milieu des deux, ni rampant trop bas, ni s'élevant trop haut au travers des nues, mais qui d'artifice et d'un esprit naturel élaboré par longues études, et principalement par la lecture des bons vieux poètes grecs et latins, décrivent leurs conceptions d'unstyle nombreux, plein d'une vénérable majesté, comme a fait Virgile en sa divine Enéide. Et n'en cherche plus d'autres^ lecteur, en la langue romaine, si ce n'était de fortune Lucrèce; mais parce qu'il a écrit ses frénésies , lesquelles il pensait être vraies selon sa secte , et qu'il n*a pas bâti son œuvre sur la vraisemblance et sur le possible, je lui ôte du tout lenomdepoëte, encore que quelques vers soient non-seulement excellents , mais divins. Au reste, les autres poètes latins ne sont que naquets ' de ce brave Virgile , premier capitaine des Muses , non pas Horace naéme, si ce n'est en quelques-unes de ses odes, ni Catulle , TlbuHe et Properce , encore qu'ils soient trèsexcellents en leur métier; si ce n'est Catulle en son AthiSy et aux Noces de Pelée, le reste ne vaut la chandelle '. Stace a suivi la vraisemblance en sa Thébaïde, De notre temps Fracastor s'est montré très-excellent en sa Syphilis, bien que ses vers soient un peu rudes. Les autres vieux poètes romains, comme Lucain et Silius Italiens , ont couvert l'histoire*du manteau de poésie : ils eussent mieux fait, à mon avis, en quelques endroits d'écrire en prose. Claudien est poète en quelques endroits , comme au Ravis-
' Aaqueis : valets*
^ La chandelle qu'on userait à ieelire.
326 PBÊFACB
sèment de Proserpine : le reste de ses œavres ne sont qu'histoires de son temps, lequel, comme les autres, s*est plus étudié à Fenflure qu'à la gravité. Car, voyant qu'ils ne pouvaient égaler la majesté de Virgile , se sont tournés à Fenflure, et à je ne sais quelle pointe et argutie monstrueuse , estimant les vers être les plus beaux ceux qui avaient le visage plus fardé de telle curiosité. Il ne faot s*émerveiller^ si j'estime Virgile plus excellent et plus rond, plus serré et plus parfait que tous les autres, soit que dès ma jeunesse mon régent me le lisait à Fécole , soit que depuis je me sois fait une idée de ses conceptions en mon esprit, portant toujours son livre en la main, ou soit que, Fayant appris par cœur dès mon enfance, je ne le puisse oublier. Au reste, lecteur, je te veux bien avertir que le bon poète jette toujours le fondement de son ouvrage sur quelques vieilles annales du temps passé, ou renommée invétérée, laquelle a gagné crédit au cerveau des bommes'. Comme Virgile, suc la commune renommée qu'un certain Troyen nommé Énée, cbanté par Homère, est venu aux bords laviniens, lui, ses navires et son ills^ où depuis Rome fut bâtie , encore que ledit Énée ne vint jamais eu Italie: mais il n'était pas impossible qu'il n'y pût venir. Sur telleopinion déjà reçuedu peuple, il bâtit son livre de F^néide, Homère auparavant lui en avait fait de méme^ lequel fondé sur quelque vieux conte de son temps de la belle Hélène et de Farmée des Grecs à Troie, comme nous faisons des contes de Lancelot , de Tristan , de Gauvain et d'Artus, fonda là-dessus son Iliade, Car les propres noms des capitaines et soldats troyens qui parlaient phrygien, et
' Ronsard prononce en quelque sorte sa propre condamnation en posant une règle qu^il a si mal observée dans sa Franciade.
sua LA PBAKGIADE. 327
non grec, et avaient les noms de leurs nations , montrent bien comme évidemment ce n*est qu'une fiction de toute Y Iliade i et non vérité : comme deHector, Priam, Polydamas, Anténor, Déipliobus, Gassandre , Hélénas, et presque tous les autres forgés au plaisir d*Homère.
Or, imitant ces deux lumières de poésie, fondé et appuyé sur nos vieilles annales, j'ai bâti ma Franciade , sans me soucier si cela est vrai ou non , ou si nos rois sont troyens ou germains , scythes ou arabes ; si Francus est venu en France ou non : car il y pouvait venir, me servant du possible, et non de la vérité. C'est le fait d'un historiographe d'éplucher toutes ces considérations^ et non aux poètes , qui ne cherchent que le possible : puis d'une petite scintille * font naître un grand brasier, et d'une petite cassine * font un magnifique palais , qu'ils enrichissent, dorent et embellissent parle dehors de marbre, jaspe et porphyre, de guiiiochis, ovales, frontispices et piédestaux, frises et chapiteaux, et par dedans de tableaux, tapisseries élevées et bossées d'or et d'argent , et le dedans des tableaux ciselés et burinés^ raboteux et difiiclles à tenir es mains,, à cause de la rude engravure des personnages qui semblent vivre dedans. Après ils ajoutent vergers et jardins , compartiments et larges, allées, selon que les poêles ont un bon esprit naturel et bien versé en toutes sciences , et dignes de leur métier : car la plupart ne fout rien qui vaille, semblables à ces apprentis qui ne savent que broyer les couleurs et non pas peindre. Souviens-toi, lecteur, de ne laisser passer sous silence l'histoire ni la fable appartenant à la matière , et la nature, force et propriétés des
' Scintille : étincelle; du latin scintilla.
' Cassine : maisonneUe, diminutif tiré du latin casa»
328 PBEFACB
arbres, fleurs, plantes et racines, principalement si elles sont ennoblies de quelques vertus non vulgaires, et si elles servent à la médecine , aux incantations et magies, et en dire un mot en passant par quelque demi-vers, ou pour le moins par uneépithète. Nicandre, auteur grec, t'en montrera le cbemin , et Columelle en son Jardin^ ouvrage autant excellent que tu le saurais désirer. Ta n'oublieras aussi ni les montagnes, forêts, rivières, villes, républiques, havres et ports, cavernes et rochers, tant pour embellir ton œuvre par là, et le faire grossir en un juste volunne, que pour te donner réputation et servir de marque à la postérité. Quant aux capitaines et conducteurs d'armées et soldats, tu en diras les pères et les mères, aïeux, villes et habillements , et leurs naissances , et feras une fable là dessus, s'il en est besoûi , comme ,
Hic A^nmone iatua rapta Garamantidê Nympka K
Puis en un autre lieu, parlant d*E[ippolyte :
Insignem quem mater Aricia misit^
Bàtictum Egeriœ lucii, HymeUa dmwm IMtan\
Puis autre part , parlant d'Hélénor, qui était tombé de la tour demi-brûlé :
Quorum primœv us Helenor
Matonio régi, guem serua Licymnia furlim Sustulerat, vetilisque ad Trojam miserai armis \
Quant aux habillements, tu les vêtiras tantôt de la peau d*un lion, tantôt d'un ours, tantôt
Demissa ab lœvapatUhera terga retorguens*^
« Virg., Enéide, IV, 198. * lilem, tWrf., VII, 762.
^ Idem, ibid.t IX, 545.
4 Idem, Urid., VUI, 400.
SUR LA FRANCIADE. 329
Ta n'oublieras à fortiOer et assurer ton esprit s*il est en doute , ou par un augure, ou par un oracle, comme :
Ai reXf 8ollicitua monstriSf oraeuîa Fauni FaUdiei genitorU adii '.
Puis,
Adspice bis senoa latantes agmine cycnos*.
Et en une autre part,
Ecce levis summo de vertice visus luli Fundere lumen apexK
11 ne faut aussi oublier les admonestements des dieux traosformés en vulgaires^ :
Formam iumvertiiuroris Antiquumin Buten; hic Dardanio Anchisœ Armiger ante fuit K
Tu ne transposeras jamais les paroles ni de ta prose ni de tes Ters : car notre langue ne le peut porter, non plus que le latin un solécisme. Il faut dire : Le Roi alla coucher de Paris à Orléans, et non pas : A Orléans de Paris le Bol coucher alla.
J'ai été d'opinion en ma jeunesse que les vers qui enjambent l'un sur l'autre n'étaient pas bons en notre poésie : toutefois j'ai connu depuis le contraire par la lecture des auteurs grecs et romains , comme :
..M.. Lavinaque venit Littoral,
' Virgile, Enéide, VII, 81.
» Idem, ibid., I, 393.
' Idem, ibid., II, 683.
^ En vulgaires : en simples mortels.
« Virg.,^n^trfc,IX,645.
^ldem,ibid.y I, 2,
330 PASFACE
J'avais aussi pensé que les mots finissant par voyelles et diphthoiigues,et rencontrant après un autre vocable commençant par une voyelle ou diphthonguey rendaient le vers rude : j'ai appris d'Homère et de Virgileque cela n'était point malséant, comme, sub Ilio alto* lonio in magno, Homère en est tout plein. Je m'assure que les envieux caquetteroot de quoi j'allègue Virgile plus souvent qu'Homère, qui était son maître et son patron; mais je l'ai fait tout exprès, sachant bien que nos Français ont plus de connaissance de Virgile que d'Homère et d'autres auteurs grecs. Je suis d'avis de permettre quelque licence à nos poètes français, pourvu qu'elle soit rarement prise. De là sont venus tant de belles figures que les poètes en leur fureur' ont trouvées, franchissant la loi de grammaire, que depuis les orateurs de sens rassis ont illustrées, et leur ont quasi baillé cours et crédit , faisant leur profit de la folie d'autrui.
Quant aux comparaisons, dont j'ai parlé au commencement assez brièvement , tu les chercheras des artisans de fer et des veneurs, comme Homère, pécheurs, architectes^ maçons , et bref de tous métiers dont la nature honore les hommes. 11 faut les bien mettre et les bien arranger aux lieux propres de ta poésie ; car ce sont les ner£s et tendons des Muses , quand elles sont placées bien à propos , et servantes à la matière : sinon , elles sont du tout ridicules et dignes du fouet. Ne sois jamais long en tes discours, si ce n'est que tu veuilles faire un livre tout entier de ce même sujet. Car la poésie héroïque, qui est dramatique, et qui ne consiste qu'en action , ne peut longuement traiter un même sujet, mais passer de l'un à l'autre en cent sortes de variétés. Une faut oublier de faire, à la modedesandens,
' En leur fureur : en leur délire poétique.
SUB LA FRARCIADE. 331
des courtoisies aux étrangers, de magnifiques présents de capitaine à capitaine, de soldat à soldat, tant pour commencer amitié que pour renouveler l'ancienne , et pour avoir de père en fils logé les uns chez les autres. Tu embelliras de braves circonstances tes dons , et ne les présenteras tout nus ni sans ornement, comme le présent du roi latin à Énée :
Stabant ter ceiUum niiidi in prœsepibus altis. Omnibus exiemplo Teucris jubet ordine duci InsiratoB ostro alipedes , pictisqtte tapetis, Aurea pectoribus demissa monilia pendent; Tecli auroyfulvum mandunt sub dentibus attrum. Absenti jEnea currum , geminosque jugales , Semine ab athereo, spirantes naribus ignem. lllorum de gente, patrt quoi Dœdala Circe SuppoHta de matre nothos furata creavit^.
Et au cinquième :
Jpsis prœcipuoÈductoribus addit honores:
Vktori chlamydem auratam^.
Un médiocre poète se fût contenté de cela, et n'eût pas ajouté :
Purpura Mœandro duplicîMelibœa cucurrit.
Encore moîns :
Intextusque puerfrondosa regius Ida Felocea jaculo cervos eunuque fatigat Acer^ anhelanti similis.
Encore jamais un mauvais poète ne se fût souvenu de ce divin hémisticlie :
SœvUque canum latratusin auras^,
' VIrg., Enéide, VII, 275.
' Idem., <6i(/.,V, 249.
^ Jdem., ibld., 257.
332 PBÉFAGB
Ta n'oublieras à faire armer les capitaines comme il faut, de toutes les pièces de leur hamois, soit que tu les appelles par leur nom propre on par périphrases : car cela apporte grand ornement à la poésie héroïque.
Tu n'oublieras aussi la piste et battement de pied des chevaux, et représenter en tes vers la lueur et la splendear des armes frappées de la clarté du soleil , et à faire voler les tourbillons de poudre sous le pied des soldats et des chevaux courant à la guerre y le cri des soldats, froissis de piques^ brisement de lances, accrochement de haches, et le son diabolique de canons et arquebuses , qui font trembler la terre, froisser Tair d'alentour. Si tu veux faire mourir sur-le-champ quelque capitaine ou soldat, il le faut navrer au plus mortel lieu du corps , comme le cerveau, le cœur, la gorge, les aines, le diaphragme : et les autres que tu veux seulement blesser, es parties qui sont les moins mortelles : et en cela tu dois être bon anatomiste. Si quelque excellent homme meurt, tu n'oublieras son épitaphe en une demi-ligne , ou une au plus , engravant dans tes vers les principaux outils de son métier, comme de Misène^ qui avait été trompette d'Hector, puis avait tiré la rame de bonne volonté sous Énée ^ : car c'était anciennement l'exercice de grands héros et capitaines, et même de ces quarante chevaliers qui allèrent avec Jason en Colchos. Tu seras industrieux à émouvoir les passions et affections de l'âme, car c'est la meilleure partie de ton métier, par des carmes * qui t'émouvront le premier soit à rire ou à pleurer, afin que les lecteurs en fiaisseot autant après toi.
■ Virgile, Enéide, YI, 161 etsaiv.
> Carmes : vers ; du latin carrnen.
SUR LA FBAKCIÂDE. 333
Tu n* oublieras jamais de rendre le devoir qu*OD doit à la divinité , oraisons , prières et sacrifices , commençant et finissaiit toutes tes actions par Dieu , auquel les hommes attribuent autant de noms qu'il a de puissances et de vertus, imitateur d'Homère et de Virgile, qui n'y ont jamais failli.
Tu noteras encore, lecteur, ce point qui te mènera tout droit au vrai chemin des Muses : c'est que le poète ne doit jamais prendre l'argument de son œuvre, que trois ou quatre cents ans ne soient passés pour le moins , afin que personne ne vive plus de son temps qui le puisse de ses fictions et vraisemblances convaincre, invoquant les Muses, qui se souviennent du passé et prophétisent l'avenir, pour rinspirer et conduire plus par fureur divine que par inventiou humaine. Tu imiteras les effets de la nature en tontes tes descriptions , suivant Homère. Car, s'il fait bouillir de Teau en un chaudron , tu le verras premier ' fendre son bois , puis l'allumer et le souffler, puis la flamme environner la panse du chaduron tout à Tentour, et l'écume de Peau se blanchir et s'enfler à gros bouillons avec un grand bruit : et ainsi de toutes les autres choses. Car en telle peinture, ou plutôt imitation de la nature, consiste toute l'âme de la poésie héroïque , laquelle n'est qu'un enthousiasme et fureur d'un jeune cerveau. Celui qui devient vieux, maté d'un sang refroidi, peut bien dire adieu aux Grâces et aux Muses.
Bonc, lecteur, celui qui pourra faire un tel ouvrage , et qui aura une bouche sonnant plus hautement que les autres, et toutefois sans se perdre dans les nues , qui aura l'esprit plus plein de prudence et d'avis, et les conceptions plus divines, et les paroles plus rehaussées et recherchées,
' Premier s premièrement.
331 FAEFACE
bien assises en leur lieu par art, et non à la volëe , donnelui nom de poète, et non au versificateur, composeor d'épigrammes , sonnets, satires, élégies, et autres tels menus fatras, où rartidee ne se peut étendre : la simple narration , enrichie d*un beau langage , est la seule perfection de telles compositions.
Veux-tu savoir, lecteur, quand les vers sont bons et dignes de la réputation d'un excellent ouvrier, suis le conseil d^Horace : il faut que tu les démembres et désassembles de leur nombre, mesure et pieds, que tu les transportes, faisant les derniers mots les premiers , et ceux du milieu les derniers. Si tu trouves, après tel désassemblement de la ruine du bâtiment , de belles et excellentes paroles et phrases non vulgaires , qui te contraignent d'enlever ton esprit outre le parler commun, pense que de tels vers sont bons et dignes d*un excellent poète ^ Exemple: des mauvais vers :
Madame, en bonne foi. Je vous donne mon cœur ; M'usez point envers moi, s'il vous piaf t, de rigueur.
Efface cœur et rigueur, tu n'y trouveras un seul mot qui ne soit vulgaire ou trivial ; ou, si tu lis ceux-ci :
Son harnois il endosse, et, furieux aux armes. Pourfendit par le fer un scadron de gens d*armes ;
tu trouveras, au démembrement et déliaisoh de ces deux carmes, qui tç servent d'exemples pour les autres, toutes belles et magnifiques paroles, harnois, endosse, furieux , armes, pour fendit, fer, scadron, gens d'armes. Cela se doit faire tant que l'humain artifice le pourra : car bien sou-' vent la matière ni le sens ne désirent pas telle haussure de voix, principalement les narrations et pourparlers desca-
' DisjecH membra poetx, (Hor., Serm,, I, 4, 62.)