SUR LA FBANCI4DE
pitaineSy conseils et délibérations des grandes affaires, lesquelles ne demandent que parole nue et simple , etTexposition du fait : car tantôt il doit être orné , et tantôt non : car c'est un extrême vice à orfèvre de plomber de l'or. Il faut imiter les bons ménagers qui tapissent bien leurs salles, chambres et cabinets, et non les galetas où couchent les valets. Tu auras les conceptions grandes et hautes, comme je t*ai plusieurs fois averti, et non monstrueuses ni quintessencieuses comme sont celles des Espagnols. Il faudrait un Apollon pour les interpréter, encore il y serait bien empêché avec tous ses oracles et trépieds. Tu n'oublieras les noms propres des outils de tous métiers, et prendras plaisir à t*en enquerre le plus que tu pourras, et principalement de la chasse. Homère a tiré toutes ses plus belles comparaisons de là. Je veux bien t'a- >fertir, lecteur, de prendre garde aux lettres ; et feras jugement de celles qui ont plus de son et de celles qui en ont le moins. Car A, 0, U, et les consonnes M, B, et les SS, finissant les mots, et sur toutes les BR, qui sont les vraies lettres héroïques , font une grande sonnerie et batterie aux vers. Suis Virgile , qui est maître passé en la composition et structure des carmes ; regarde un peu quel bruit font ces deux-ci, sur la fin du huitième de V Enéide :
Unaomnes ruere^ ac totum spumaret reductis Convulsum remis rostrisque stridentibus œquor ' .
Tu en pourras faire en ta langue autant que tu pourras. Tu n'oublieras aussi d'insérer en tes vers ces lumières, ou plutôt petites âmes de la poésie, comme :
Italiam meiire jacens *,
«Virg.,^ndîde, VIïï, 639.
* lîem, ibid., Xlf, 360.
336 PRBFÀCB
qui est proprement un sarcasme ; c'est-à-dire une moquerie que le vainqueur fait sur le corps navré à mort de son ennemi :
Etfratrem ne deserejrater K
...... Et dulceê moriens reminiscitur Argos '•
Semineceê tnicant digiU,/errumque reiractani K .
Au reste, lecteur, si Je te voulais instruire et t'informer de tous les préceptes qai appartiennent à la poésie héroïque, il me faudrait une rame de papier; mais les principaux que tu as lus auparavant te conduiront facilement à la connaissance des autres. Or venons à nos vers communs de dix à onze syllabes , lesquels, pour être plus courts et pressés, contraignent les poètes de remâcher et ruminer plus longuement; et telle contrainte, en méditant et repensant, fait le plus souvent inventer d'excellentes conceptions, riches paroles et phrases élaborées , tant vaut la méditation, qui par longueur de temps les engendre en un esprit mélancolique, quand la bride de la contrainte arrête et refrène la première course impétueuse des fureurs et monstrueuses imaginations de l'esprit, à l'exemple des grandes rivières qui bouillonnent, écument et frémissent à l'entour de leurs remparts , ou quand elles courent la plaine sans contrainte , elles marchent lentement et paresseusement, sans frapper les rivages ni d'écumes ni de bruit. Tu n'ignores pas , lecteur, qu'un poète ne doit Jamais être médiocre en son métier, ni savoir sa leçon à demi , mais
^ Virgile, Enéide, X, 600.
»Idem, t&id.,X,782.
3 Idem, ibid., X, 396. Le texte porte :
Semianimesque micaiU digiti, /errumque retractanL
SUH LÀ FfiÀNCIADB. S97
tOQt excellent et tout parfait : la médiocrité est un extrême vice en la poésie; il vaudrait mieux ne s*ennaéler Jamais et apprendre un autre métier.
Davantage je te veux bien encourager de prendre lasage hardiesse , et d'inventer des vocables ' nouveaux, pourvu qu'ils soient moulés et façonnés sur un patron déjà reçu du peuple. Il est fort difficile d'écrire bien en notre langue, si elle n'est enrichie autrement qu'elle n'est pour le présent de mots et de diverses manières de parler. Ceux qui écrivent journellement en elle savent bien à quoi leur en tenir : car c'est une extrême gêne de se servir toujours d'un mot. Outre^ je t'avertis de ne &ire conscience de remettre en usage les antiques vocables, et principalement ceux du langage wallon et picard, lequel nous reste par tant de siècles l'exemple naïf de la langue française , j'entends de celle qui eut cours après que la latine n'eut plus d'usage en notre Gaule, et choisir les mots les plus préguants * et significatifs, non-seulement dudit langage mais de toutes les provinces de France , pour servir à la poésie lors que tu en auras besoin.
Malheureux est le débiteur lequel n'a qu'une seule espèce de monnaie pour payer son créancier. Outre-plus, si les vieux mots abolis par l'usage ont laissé quelque rejeton, comme les branches des arbres coupés se rajeunissent de nouveaux drageons, tu le pourras provigner, amender et cultiver, afin qu'il se repeuple de nouveau ; exemple de lobbe, qui est un vieux mot français qui signiûe mocquerie et raillerie. Tu pourras faire sur le nom le verbe lobber^ qui signifiera moequeret gaudir,et mille autres de telle façon.
^ Vocabula: mois, termes.
' Prégnants : féconds ; du latin prœgnans,
SS8 PKEFACE
Tu te donneras de g&rde , si ce n*est par grande contrainte de te servir des mots terminés en ion qui passent plus de trois ou quatre syllabes, comme abominaiion f tesiificatioH ; car de tels mots sont languissants , et ont une traînante voix , et, qui plus est, occupent languidement ' la moitié d'un vers. C'est une autre chose d'écrire en une langue florissante qui est pour le présent reçue du peuple, villes, bourgades et cités , comme vive et naturelle, approuvée des Rois, des princes, des sénateurs, marchands et trafiqueurs, et de composer en une langue morte muette et ensevelie sous le silence de tant d'espaces d'ans, laquelle ne s'apprend plus qu'à l'école par le fouet, par la lecture des livres, auxquelles langues mortes il n'est licite de rien innover, disgraciées du temps, sans appui d'empereur ni de rois, de magistrats ni de villes, comme une chose morte, laquelle s'est perdue par le fil des ans, ainsi que font toutes choses humaines, qui périssent vieilles , pour iaire place aux autres suivantes et nouvelles : car ce n^est la raison que la nature soit toujours si prodigue de ses biens à deux ou trois nations, qu'elle ne veuille conserver ses richesses aussi bien pour les derniers comme les premiers. En telles langues passées et défuntes ( comme j'ai dit] il ne faut rien innover, comme ensevelies , ayant résigné leur droit aux vivantes, qui florisseut en empereurs, princes et magistrats , qui parlent naturellement , sans maître d'école , l'usage le permettant ainsi : lequel usage le permet en la même façon que le commerce et trafic des monnaies pour quelque espace de temps ; ledit usage lès décrie quand il veut. Pourceil ne se faut étonner d'ouïr un mot nouveau , non plus que de voir quelque
* Lancinement: langai
SUB LA FBÀNCTÀDE. 339
nouvelle Jocondalle, nouveaux talars, royales, ducats de saint Etienne et pistoles. Telle monnaie , soit d'or ou d'argent, semble étrange au commencement : puis l'usage radoucit et domestique^ la faisant recevoir^ lui donnant autorité, eours et erédit , et devient aussi commune que nos testons et nos écus au soleil.
Tu seras très-avisé en la composition des vocables et ne les feras prodigieux , mais par bon Jugement, lequel est la meilleure partie de Thomme, quand il est clair et non embabouiné ni corrompu de monstrueuses imaginations de ces robins de cour qui veulent tout corriger.
Je te conseille d'user indifféremment de tous dialectes, comme j'ai déjà dit : entre lesquels le courtisan ' est toujours le plus beau, à cause de la majesté du prince ; mais il ne peut être parfait sans l'aide des autres : car chacun jardin a sa particulière fleur, et toutes nations ont affaire les unes des autres, comme en nos havres et ports la marchandise bien loin cherchée en l'Amérique se débite partout. Toutes provinces^ tant soient-elles maigres , servent aux plus fertiles de quelque chose , comme les plus faibles membres et les plus petits de Thomme servent aux plus nobles du corps. Je te conseille d'apprendre diligemment la langue grecque et latine, voire itaKcnne et espagnole , puis , quand tu les sauras parfaitement , te retirer en ton enseigne comme un bon soldat , et composer en ta langue maternelle, comme a fait Homère, Hésiode , Platon , Aristote , et Théophraste , Virgile , Tite- Live, Saliuste, Lucrèce et mille autres qui parlaient même langage que les laboureurs > valets et chambrières. Car c'est un crime de lèse-majesté d'abandonner le lan-
' Celui de la cour.
340 PAÉFACE
gage de son pays , vivant et florissant, pour vouloir déterrer je ne sais quelle cendre des anciens , et abbayer ' les verves des trépassés, et encore opiniâtrement se braver là-dessus, et dire : J'atteste les Muses que je ne suis point ignorant et ne crie point en langage vulgaire comme ces nouveaux venus, qui veulent corriger le Magnificat : encore que leurs écrits étrangers , tant soient-ils parfaits^ ne sauraient trouver lieu aux boutiques des apothicaires pour faire des cornets.
Gomment veux-tu qu'on te lise, latineur, quand à peine lit-on Stace, Lucain, Sénèque Silius et Claudien, qui ne servent que d'ombre muette en une étude ; auxquels on ne parle jamais que deux ou trois fois en la vie , encore qu'ils fussent grands maîtres en leur langue maternelle? et tu veux qu'on te lise, qui as appris en Técoleà coups de verges le langage étranger, que sans peine et naturellement ces grands personnages parlaient à leurs valets, nourrl('4gs et chambrières I 0 quantes fois ai-je souhaité que les divines têtes sacrées aux Muses de Joseph Scaliger, Daurat, Pimpont, d'Ëmery, Florent Chrétien , Passerat, voulussent employer quelques heures à si honorable labeur,
Gallica se qtiantis atlollet gloria verbis
Je supplie très -humblement ceux auxquels les Mases ont inspiré leur faveur, de n'être plus latineurs ni grécaniseurs, comme ils sont plus par ostentation que par devoir, etpreudre pitié, comme bons enfants, de leur pauvre mère
' Abbayer : honorer, vanter.
SUfi LA FfiAliaADB. 341
naturelle : ils en rapporteront plus d'honneur et de réputation à Favenir que s'ils avaient, àTimitation de Longueil, Sadolety ou Bembe , recousu ou rabobiné Je ne sais quelles vieilles rapetasseries de Virgile et de Geéron, sans tant se tourmeater : car, quelque chose qu'ils puissent écrire , tantsoit-elle excellente, ne semblera que le cri d'une oie au prix du chant de ces vieux cygnes, oiseaux dédiés à Phébus Apollon. Après la première lecture de leurs écrits, on n'en tient non plus de compte que de sentir un bouquet fané. Encore vaudrait-il mieux, comme un bon bourgeois ou citoyen, rechercher et faire un Lexicon des vieux mots d'Artus, Lancelot et Gauvin , ou commenter le Roman de la Rose , que s'amuser à Je ne sais quelle grammaire latine qui a passé son temps. Davantage qu'ils considèrent comme le Turc , en gagnant la Grèce, en a perdu la langue du tout. Le même Seigneur occupant par armes la meilleure partie de toute l^Ëurope , où on soûlait parler la langue latine, l'a totalement abolie, réduisant la chrétienté , de si vaste et grande qu'elle était, au petit pied, ne lui laissant presque que le nom , comme celle qui n'a plus que cinq ou six nations où la langue romaine se débite, et n'eût été le chant de nos églises et psaumes chantés au lutrin , longtemps y a que la langue romaine se fût évanouie , comme toutes choses humaines ont leur cours : et pour le jourd'hui vaut autant parler un bon gros latin, pourvu que Ton soit entendu , qu'un affété langage de Qcécon. Car on ne harangue plus devant empereurs ni sénateurs romdns ; et la langue latine ne sert plus de rien que ponr nous truchementer en Allemagne, Pologne , Angleterre et autres lieux de ce pays-là. D'une langue morte Tautre prend vie, ainsi qu'il plalt à l'arrêt du destin et à
342 PAéPÀCE SOB LA FRANCIADE.
Diea qui commande , lequel ne veut souffrir que les choses mortelles soient étemelles comme lui, lequel je supplie très-humblement, lecteur, te vouloir donner sa grâce , et le désir d'augmenter le langage de ta nation.