PRÉFACE DE LA FRANCIADE
Deteriptas servare vices, operumque colores, Cur ego , si nequeo ignoroque , poeta salutor? Cur nescire^ pudens prave, quant discere malo?., Resgestœ reguvtqueducumque» et tristia hella, Qtto scribi possint numéro monstravit Homerus.
(HoR., SpitU ad Pi»',U-W,)
Homère, de sdenee et de nom iUustré , Et le romain Virgile assez nous ont montré Gomment et par quel art, et par quelle pratique Il fallait composer un ouvrage héroïque, De quelle forte haleine et de 'quel ton de vers , Varié d'argum^ts et d'accidents divers.
Pai suivi leur patron : à genoux, Franciadt; Adore VÉnéidei adore V Iliade :
Kévère les portraits et les suis d'aussi loin Qu'ils m'ont passé d*esprit , d'artifiee>et de soin. Miracle non étrange à celui qui contemple Ces deux grands demr-dîeux , dignes chacun d'un temple. L'un Romain, l'autre Grec, à qui les cieux amis £t les Muses avaient tout dit et tout permis, £t non à moi Français, dont la langue peu riche, Couverte de halliers', tous les jours se défHche, Sans mots , sans ornements, sans honneur et sans prix , Comme un champ qui fait peur aux plus gentils esprits
< Halliws : balMons.
344 PBÉFÀCS
Des laboureurs acti£s à nourrir leurs ménages, '
Qui tournent les guérets pleins de ronces sauvages
Et d'herbes aux longs pieds, retardement des bœufs,
A faute d'artisans qui n'ont point devant eux
Défriché ni viré la campagne férue * ,
Qui maintenant revéche arrête leur charrue,
Luttant contre le soc d'herbes environné.
Mais quoi, prenons en gré ce qui nous est donné,
Achevons notre tâche , et eroyons d^assurance
Que ces deux étrangers pourront loger en France,
Si la Parque me rit, réchauffant la froideur
Des hommes bien adroits à suivre mon ardeur,
Sans craindre des causeurs les langues venimeuses.
Pourvu que nous rendions nos provinces fameuses,
Pion d'armes , mais d'écrits : car nous ne sommés pas
De nature inclinés à suivre les combats,
Muis le bal des neuf Sœurs, dont la verve nous baille
Plus d'ardeur qu'aux soldats de vaincre à la bataille.
Ils ne sont ulcérés sinon par le dehors, Aux jambes et aux bras, et sur la peau du corps : Nous au fond de l'esprit et au profond de l'âme , Tant l'aiguillon d'honneur vivement nous entame.
La Muse en telle part de son trait va poignant : Et encore que le coup n'apparaisse saignant. Si est-ce qu'il nous blesse, et nous rend fantastiques. Chagrins , capricieux , hagards , mélancoliques , Vaisseaux dont Dieu se sert , soit pour prophétiser, Ou soit pour enseigner, soit pour autoriser. Vêtus d'habits grossiers, par paroles rurales. Les arrêts de nature et les choses fatales. Tels du vieil Apollon les ministres étaient,
' Minages : enfants. U est encore [ > Férue : frappée, Ubonrécusité dans le Limoasin et VAuittgut»
DV LÀ FRANCIADS. 345
Ou fût sur le trépied, ou flït lorsqu'ils chantaient;
£t tels ceux d'aujourd'hui : car l'antique Gybèle
(La Nature j'entends) n'a tari la mamelle
Pour maigres n'allaiter les siècles à venir,
Ni ne sera jamais : ce serait devenir
Une mère brehaigne > en lieu d'être féconde.
Tout tel qu'auparavant sera toujours le monde.
Or, comme il plaît à Dieu, les siècles et les ans Apportent à nos vers richesses et présents, Crédit entre les rois : où souvent par fortune Un prend le bien acquis à toute une commune ; Cela s'est toujours fait et toujours se fera Tant que le monde entier en ses membres sera. Maint court aux jeux d'Olympe, un seul le prix emporte : La chance des mortels roule de telle sorte,
* MrêkaiçfM : itirilci.
ARGUMENT