‹ Choix de poésies de P. de RonsardChapitre 75 sur 85 · AU KOI TRÈS-CHRÉTIEN · texte numérisé non relu

AU KOI TRÈS-CHRÉTIEN

CHARLES NECTIÈME DE CE H<m,

Muse , eutends-moi des sommets de Parnasse, Guide ma langue , et me chante la race Des rois français issus de Francion , Enfant d'Hector, Troyen de nation, Qu'on appelait en ^à jeunesse tendre Astyanax , et du nom de Scamandre.

De ce Troyen conte-moi les travaux, ' Guerres , conseils , et combien sur les eaux II a de fois (en dépit de Neptune £t de Junon) surmonté la Fortune, ; Et sur la terre échappé de péris >, < Ains que* bâtir les grands murs de Paris. Charles, mon prince, enfle-moi le courage. Pour ton honneur j'entreprends cet ouvrage r Sers-moi de phare et garde d'abîmer Ma nef qui flotte en si profonde mer.

Déjà vingt ans avaient laissé derrière Le jour fatal que la Grèce guerrière Avait brûlé le mur neptunien :

.Quand du haut ciel le grand Saturnien Baissa les yeux, et vit Troie déserte

» Péris : périls. 2 Ains que: arant de.

350 LE PBEIUER LITAS

Toute de sable et de tombes couverte , Se courrouçant sa perruque ' ébranla.

Puis au conseil tous les dieux appela.

Du ciel d*airain les fondemens tremblèrent, Dessous le pied des dieux qui s'assemblèrent Tous marchant d*ordre en leur siège apprêté : Lors Jupiter, pompeux de majesté, Les surmontant de puissance et de gloire , Se vint asseoir en son trône d'ivoire, Le sceptre au poing , puis fronçant le sourci , Renfrogné d'ire aux dieux parlait ainsi ;

« Jamais au coeur je nVus telle tristesse. Ni pour mortel , pour dieu , ni pour déesse , Que j'eus la nuit qu*on brûlait Uion : Quand le cheval prégoant ^ d'un million D'hommes guerriers, de ^a voûte fermée Versa dans Troie une moisson armée D*épieux , d'écus , de lances et de dards. Branles es mains des Argives soudards, Non-seulement les Dolopes gendarmes Passaient les corps par le tranchant des armes, Mais nos maisons, sacrilèges, pillaient.

£t de leurs dieux les autels dépouillaient, Qui révères par la ville troyenne Fumaient toujours d'une odeur sabéenne ^.

« Là forccnaient4 deux tigres sans merci, Le grand Atride et le petit ^ aussi Joyeux de sang le carnassier Tydide ^ ,

« Sa perruque : sa ebevelure. * Foreenaient : eierçaient levr f«-

' Prégnant : plein, rempli ; 4o la- rear tin prtegnaus, " Blénéla».

3 D'encens de Sabée (Arabie). < Diomède, lils de Tjdèe.

DB LA FJUnClADE. 351

Et le superbe héritier d'Éacide ; Là rithaquois chargé du graud bouelair ' Qui ne fut sien , brillant comme un éclair Qui çà qui là s'éclate de la nue , Chaud de colère ensanglantait la rue D'un peuple au lit surpris et dévêtu, Du fer ensemble et du feu combattu.

« Ainsi qu'on voit une fière lionne, Que la fureur et la faim époinçonne , Assassiner le débile troupeau :

Entre les dents sanglante en est la peau. Qui pend encore en sa mâchoire teinte ! Le pasteur fuit qui se pâme de crainte !

« Ainsi les Grecs détaillaient ' et brisaient Le peuple nu : les feux qui reluisaient Sur les maisons à flammes enfumées, Donnaient lumière aux princes des armées, Au meurtre , au sang : un si cruel effort Montrait partout Timage de la mort.

« Et toi , Junon, dessus la porte assise , Hâtais les Gtees ardents à Tentreprise, Avec Pallas, qui sur le haut sommet Du premier mur, horrible en son arraet Que la Gorgone aprit^ de mainte écaille, A coups de pique ébranlait la muraille, Bouiïiante d'ire et d'une forte voix Comme un tonnerre appelait les Grégeois , Les animant à la vengeance prompte.

Esprits malins , qui n'avez point de honte D'avoir détruit un royaume si beau,

• Bouelair : boaelier. 3 jprit : coavrit.

' Détaillaient : UUlaient en piècei .

353 LE PKEMfEB LITRE .

Fait qu'llion n'est phis qu'un grand tombeau, Fait que Priam, meurdri dessus sa race, De son sang tiède ensanglantât ma face , Bien qu'il chargeât nos autels par-sus tous, De gros cuissots de taureaux et de boucs !

« Ce roy pleurant son état misérable, En cheveux gris, enbarbe vénérable.

Du cruel Pyrrhe au point de mort pressé , Tenait des mains mon image embrassé :

Quand il reçut en sa gorge frappée De l'Achilin' le tranchant de l'épée. Qui d'un grand coup le chef lui décolla Bien loin la tête en sautelant alla !

Le corps sans nom', sans chaleur, et sans face Comme un grand tronc broncha dessus la place.

« Cet arrogant, qui les Dieux dépitait, Qui de fureur son père surmontait *, Pïon-seuiement d'une rage maîtresse, Le fer au poing, tuait la tourbe épaisse , Mais outrageait le sexe féminin , Qui de nature est courtois et bénin.

« 11 poursuivait au travers de la flamme Du preux Hector Andromaqu.e la femme, Qui, déplorant pour néant son destin , Echevelée , avait à son tetiu Pressé son fils , en qui la vraie image Du père sien était peinte au visage.

D'entre ses bras je dérobai le fils :

Lors en sa place une feinte je fis , Que je formai pétrissant une nue , Qui fut des Grecs en son lieu reconnue

* Pyrrhus, ftb d'AchiUe. * Swrmentait: SBrpaMait.

. DB LA FaAHCIABE. 353

Du tout semblable à l!héntier d'Hector,

Mêmes cheveux crépeluS'de fin or.

Les mêmes yeux, le front même, et la taille;

Puis cette feinte à la mère je baille

Pour la donner à Pyrrlie : et tout soudain.

Cachant Fenfant aux replis de mon sein ,

Je le sauvai de Tépée homicide :

Le vain ' sans plus Tut proie d'Éacîde.

« Je l'avertis d'aller trouver après , Son fils au temple, ou deux chevaliers grecs L'une sur. l'autre amoncelaient la proie, Tout l'or captif de Priam et de Troie , Femmes, enfants, et vieillards enchaînés. De leurs maisons par les cheveux traînés : Et qu'il avait pour marque manifeste L'ardent éclair d'une flamme céleste Au haut du chef, vrai signes qu'il serait Pasteur de peuple , et qu'un jour il ferait Traître des rois , à qui la destinée Avait la terre en partage donnée.

a Je n'avais dit , que tout soudain voîch Pyrrhe venir, qui ravit tout ainsi L'image feint hors des bras de la mère ,. Qu'un loup le faon d'une biche légère.

11 le porta sur le haut d'une tour.

D'où le roulant et tournant de main tour En tourbillons, d'un bras armé le rue Pied contre-mont * sur le dur de la rue.

« Ainsi tomba par pièces découpé , Le vain abus dont le Grec fut trompé- :

* Xft' ottiii :. la ehose TAioft, le fan- ' Pied eonire'mont : la.tète ea bac

Sâ4 LI PBXMU1K LIVBB

Car Francus vit^ et malgré toute eam.

De ses poumons va res{»rant la Tîe Dedans Buthrote, eu ces champs où la v<hx Vit prophétique es chûies dodomûs.

Près IléiéDÎn et sa mère Andromaehe Qui sans honneur par les tombes ' le cache.

« Déj^la fleur de son âge croissant Va d'un poil d'or son menton jaunissant. Et tout son coeur bouillonne de jeunesse : Je ne yeux plus qu'il languisse en paresse. Comme inconnu, sans sceptre et sans honneur, Mais tout rempli de force et de bonheur, Je veux qu'il aille où son destin l'appelle, Tige futur d'une race si belle :

Sans plus en vain consommer son loisir, Parte de là : tel est notre plaisir. »

11 dit ainsi; les Dieux, qui s'élevèrent , Tous d'un accord sa parole approuvèrent, En murmurant conune flots de la mer De qui le front commence à se calmer.

Quand Aquilon assoupit son orage , ' Et Fonde bruit doucement au rivage.

Au départir Mercure il appela :

Pour obéir Mercure s'en alla, Prompt messager à la plante légère * , ^ Devant le trône où l'appelait sou père : « Vole, mon fils , où Francus est nourri , Huche 3 les vents : dis que je cuis marri Contre sa mère et ceux qui sans louange Trompent son âge en une terre étra&ge :

' I Par les ieurbet : dans ki Imile du * A la pimnit légère s ta pied léc*r' cHoytBs. 9 a%uke : appelle.

BB LA FBABTGIADB. dôo

Je ne l'avais du massacre sauvé Pour être oisif, de paresse aggravé , Un fainéaut eu la fleur de son âge :

Mais j*espérais que d'un mâle courage Irait un jour des Gaules surmonter Le peuple rude et fâcheux à dompter, Chaud à la guerre et ardent à la proie , Pour y fonder une nouvelle Troie i Pour ce déloge , et le fais en aller : Le temps perdu ne se peut rappeler. »

( Mercure se rend à Bothrote. — Les Troyeus captifs en Grèce 8*y élaieDt réunis de toutes parts pour célébrer la fête de Cybèle. — Mercure traosmel à Hélénus Tordre de Jupiter. )

« Va , m'a-t-il dit , où Francus est nourri : Huche les vents : dis que je suis marri ■ Contre sa mère et ceux qui sans louange Cachent ce prince eu une terre étrange. Je n'ai Francus du massacre sauvé Pour être ainsi de paresse aggravé , Un fainéant en la fleur de son âge :

Mais j'espérais que d'un mâle courage Irait un jour des Gaules surmonter Le peuple rude et fâcheux à dompter.

Chaud à la guerre et ardent à )a proie , Pour y fonder une nouvelle Troie , Dont la mémoire en tout temps florîrait , Et par le feu jamais ne périrait. *

« Pource, Hélénin et toi mère Andromache , N'amollissez en paresse si lâche L'enfant d'Hector, à qui les deux amis Ont tant d'honneurs et de sceptres promis , Qui doit hausser la maison Priamide.

• Mwrri : fftclié.

SS6 LB PBEMIAB LIVBE

Dompter la Grèce, et la race Éacide , . Doit yaincre tout, et qui doit une fois Etre l'estoc > des monarques François , Et par-sus tous d'uu Châbles, qui du monde Doit en la main porter la pomme ronde. Fais-le équiper d'honmies et de vaisseaux. Fais-le marcher sur l'échiné des eaux.

Aux lieux promis où son destin le mène : L'honneur s'achète aux dépens de la peine ! »

(II dit et 8*éTaooait. — Description de la fête. — Chants et prières adressés à Cybèle. )

Comme ils priaient, la prompte Renommée Au front de vierge, à l'échiné emplumée , Le cor en bouche, avait jà répandu Que Mercure est du haut ciel descendu, Et qu'il avait d'une voix courroucée Par Jupiter Andromache tancée , Et par-sus tout Hélénin, qui savait L'arrêt certain que le destin avait Écrit au ciel pour celui qu'on appelle Astyanaxy qui sans honneur recèle Son âge en vain sur le bord étranger, Sans du malheur les Troyens revenger.

Cette déesse à bouche bien ouverte , D'oreilles , d'yeux et de plumes couverte , Semait partout qu'Astyanax était Vrai fils d'Hector, et qu'on lui apprêtait Mainte navire au combat ordonnée , Pour aller suivre ailleurs sa destinée , Prince fatal > , et que sa main ferait Que le Troyen du Grec triompherait :

< Ettoe : tronc d*arbre; et figuré- * Fatal : diaigaé par le Destia} d» ment : ligne d'extraction. kCMu latin fatalit.

BB LA FBANGlÂDfi. 357

Et qu'il fallait que la jeunesse active , Qai par la Grèce est maiuteDant captire, Suivit Fraucus, futur père des rois, Qui s'en allait dedans le camp gaulois Jleplanter Troie et la race Hectorée, Pour y régner d'étemelle durée.

( Jupiter envoie an aai^are favorable. — Un fancon attaqué par an vaatoar est changé en aigle et triomphe sons celte forme. — Les Troyens s'occupent à conatroire une flotte, et lancent les navires à la mer. )

Il était nuit , et le charme du somme Sillait ' partout les paupières de l'homme , Qui demi-mort, par le sommeil lié, Avaitdujour le travail oublié.

Tous animaux , ceux qui dans l'air se pendent , Ceux qui la mer à coups d'échiné fendent , ^

. Ceux que les monts et les bois enfermaient , Pris du repos , à chef baissé , dormaient.

Mais Hélénin, qui soucieux ne cesse De repenser en son neveu, n'abaisse L'œil au dormir ; ains veillant et rêvant, Or, se couchant, et ores se levant^ Mille discours discourt en sa pensée.

Du Dieu courrier la parole annoncée Le presse tant , qu'à toute heure , en tous lieux 11 a Mercure au devant de ses yeux , £t en l'esprit la belle destinée Qui pour Francus au ciel est ordonnée , De qui le sang et troyen et germain Doit enserrer le monde dans la main.

Incontinent que l'aube aux doigts de roses Eut du grand ciel les barrières décloses

' SUMt : fermaK ; du latin 5{gi/tare, cacheter.

ZIêB le PBSMIEB LIVRE

Prompt hors du lit ce bon pmee sortit , Sa camisole et soo pourpoint vêtit , Puis son sayon, puis sa cape tracée A fils d'argent sur Tépaule a troussée , Prit sou épée au pommeau ciselé.

• Ainsi vêtu dans la place est allé , Le dard au poing, commandant qu*on assemble Grands et petits au conseil tout ensemble.

Lors les hérautà claire-voix ont sonné De toutes parts le conseil ordonné :

Le peuple né pour nouvelles apprendre Droit en la place à foule se vint rendre ; Lui de son sceptre au milieu s'appuya, Puis de tels mots sa langue déplia :

^ « Peuple troyen, dardanienne race , Ce jouvenceau qui par la populace Vit sans honneur, Astyanax nommé, £st fils d'Hector que tant avez aimé , Qui magnanime en si longues batailles Dix ans entiers a gardé vos murailles , Qui le rempart contre terre rua Des Grecs tremblants, qui Patrocle tua , Et retourna pompeux dedans la ville Le dos vêtu du corselet d'Achille.

« Or ce grand roi qui seul commande aux Dieux , Qui honora Hector à nos aïeux < , La nuit que Troie était un grand carnage, Sauva renùnt par une feinte image :

Sans majesté privé * je l'ai tenu.

De peur qu'il fût des Grégeois reconnu.

» (îtti itonwru Hector à nos a^eux : ' Priri : ftimplc particulier; da Uqui le fit houorcr par nos aïeux. tin privaUu»

DB LA FBÀNCIÂDB. 3A9

Je Tai transmis par une longue yoie Tantôt vers Thèbe , et tantôt devers Troie , Voir le tombeau'de son père , et aussi Les noirs enfants de Memnon , qui d'ici Sont éloignés, noble race Hectorée , Et de l'Aurore habitent la contrée.

En maint pays je Tai fait voyager :

Il a connu maint peuple et maint danger, Connu les mœurs des hommes pour se faire Guerrier pratique en toute grande affaire.

« Depuis un an ce prince est de retour, Sans action mangeant en vain le jour, Un fainéant dévoyé de la trace De sa très-noble et vertueuse race , Bien qu'il soit brave et sous bon astre né , Et pour hauts faits hautement destiné. '

« Toujours pour lui ce grand prince më tatice , Prince de Tair qui les foudres élance , . De qiioi si tard je le retiens ici Sans de son bien avoir autre souci :

Encore hier, sa puissance j'atteste , Que par le ciel en clarté manifeste , Je vis Mercure arriver devers moi , Qui me tança de la part de son roi.

« Si tu'n'as soin , dit-il , de ta lignée y Si la vertu, de l'heur accompagnée, Ton cœur ne pousse à voyager plus loin Au moins n'étouffe à son premier besoin De ton neveu la bouillante jeunesse :

Fais-le échapper des liens de la Grèce. Le jeune sang désireux de hasard Trouve toujours son mieux en quelque part.

360 LS PEKMUUt LIV&B

« Pource , Troyens, de race magnammei Si la vertu natale yens anime.

Suivez ce prince et le veuillez choisir : Tout votre sang soit bouillant d'un désir D'accompagner sa vaillante entreprise Que le destin dextrement favorise !

C'est plus d'honneur ea liberté mourir Et par son sang la frandiise acquérir.

Que de languir en honte si vilaine :

Un beau mourir orne la vie humaine. »

Il dit ainsi; puis, se levant de là Pressé du peuple, en son palais alla.

' Mars, qui aimait Hector durant sa vie , De secourir Francien eut envie :

En sa faveur fit son coche atteler, Puis fouettant ses chevaux parmi l'air.

Qui à bouillons soufflaient de leurs narines Flanques de feu ardentes et divines.

Vint s'abaisser sous le pied d'un rocher Près du rivage , où faisant détacher Ses beaUx coursiers le long d'une verdure, Trèfle et sainfoin leur donna pour pâture. Puis comme un trait roidement s'élança Parmi la troupe où sa forme il laissa , Et prit le corps l'allure et le visage Du vieil Guisin, qu'on e&timoit très-sage , Lequel suivait aux batailles Hector ; Celui portait la grande targe ' d'or De ce héros , quand pour garder sa terre Sa main était plus crainte qu'un tonnerre.

Ce capitaine avait toujours été Pour sa valeur en grande autorité.

> Targe : lance.

DB LA. FAAKCUBB. S6t

En son semblant ee Dieu guerrier se change; Autour du front des cheveux blancs arrange , Se laboura de rides tout le front , Marche au bâton comme les vieillards font , Et d'une voix toute caduque et rance ' Francus aborde, et en ce point le tance :

« Vraie Troyenne et noa Troyen, as-tu Déjà d'Hector oublié la vertu.

Qui t'engendra pour être l'exemplaire, Gonune il était, du labeur militaire?

Futur honneur des peuples et des rois , As-tu , couard, oublié ton harnois ?

Pour (alléché d'ocieuses * plaisances) User ta vie en festins et en danses , Faire l'amour, et tout le jour en vain Pleines tourner les coupes en la main?

Honte et vergogne, où êtes- vous allées 1 ]Ne vois-tu pas que les ondes salées . Pour t'enunener se couvrent dor vaisseaux ? Dresse l'oreille, entends les Jouvenceaux Qui bande à bande au rivage se rendent £t tous armés capitaine t'attendent.

« Toi , sang trop froid pour un jeune guerrier. Tout engourdi demeures le dernier.

Serf de ta mère, et te fraudes toi-mêmes Du haut espoir de tant de diadèmes :

Tel n'était pas Hector le pèie tien , Qui des Troycns fut jadis le soutien : Armes , chevaux , et toute guerre active Furent ses jeux , et non la vie oisive , Qui te charmant d'un somme t'a lié ,

' Ocieuses : paresseuses; da latin etiosvs.

RONSARD. — T. [ ; St

L« PMIMm IIVBI

Ayant ta ville et ton père oublié , .

Que la T^rtu , la vaillance et la gloire Ont illustré d'étemelle mémoire. »

Disant ainsi, ce grand dieu belliqaeur De Francion enflamma tout le cœur, Lui arracha le bandeau d'ignorance , Et le remplit d*audace et d'assurance; Puis il lui souffle une horreur sur le front. Plus que devant aux armes le fit prompt, Et tellement sa jeunesse rallume] Qu'il apparut plus grand que de coutume : Si que marchant au milieu des plus forts, Haut relevé de la tête et du corps Les surpassait y comme ce Dieu surpasse Sur le bord d'Hèbre, ou sur les monts de Ibraee Tous les. soldats , quand d'ardeur animé Parmi la presse apparaît tout armé , Couvert de poudre, et se plante à rencontre D'un méchant roi que sa lance rencontre , Pour le punir d'avoir contre équité Vendu les lois et trahi sa cité.

Tel fut Francus. Après, ce Dieu se mêle Par les Troyens amassés péle-méle.

Et, les tançant, dans le cœur leurpoussait Un aiguillon qui mordant les pressait , A la vertu réchauffant leur courage.

« Quoi , voulez- vous en vergogneux servage Vivre toujours, et sans langue et sans cœurs Toujours souffrir l'orgueil de vos vainqueurs? Kompez, froissez d'une allégresse prête Le joug cruel qui vous presse la tête. Sans plus servir de passe-temps ici A ces seigneurs qui vous bravent ainsi.

DE LA FBÂNCIADE. H%

Encore Diea, qui regarde vos peines.

Dieu qui a soin des affaires humaines.

Comme les Grecs ne vous est outrageux : La fortune aide aux hommes courageux ! »

Tel aiguillon leur versa dedans Tâme Une fureur, un bouillon, une flamme De liberté , de vaincre et de s'armer £t d'emporter Ilion par la mer :

Tandis maint peuple en armes efTroyables < Aussi épais que neiges innombrables Que Tair venteux par Fair fait cheminer, Quand l'hiver vient nos champs enfariner ) Va frémissant au bord de la marine ' , Dessous le pied du soldat qui chemine Vole une poudre , et dessous lui qui fuit Pour s'embarquer la terre fait un bruit , Tant à grands pas les plaines ils arpentent : Trop tard les Grecs du congé se repentent,

lis s'assemblaient d'un pied fermer rangés. De dards, d'écus et de piques chargés.

Faisant un cri sur les rives chenues.

Amsi qu'on voit les bien-volantes gnies Craquer aîgu quand passer il leur faut La mer pour vivre en un pays plus chaud,

Autant qu'on voit d'oiseaux de tous plumages Au mois d'avril , hôtes des marécages , S'amonceler pour pondre et pour couver : L'un trémoussant, ses plumes veut laver. L'autre sous l'eau tient ses ailes plongées. L'autre l'avale à friandes gorgées , Et l'autre tourne à l'entour de son nid,

* La marine : la mer.

S94 LB PAEMISB LITKB

Peuple qui vole en troupes infini , Et criaillant sur les rives connues Se presse ensemble aussi épais que nues : Autant venaient, le corselet au corps, D'hommes à foule , au premier front des bords. La terre tremble , et les flancs qui emmurent Les flots salés dessous le pfed murmurent De tant de gens au rivage arrêtés , Tous hérisés de morions crêtes'.

Gomme un pasteur du bout de sa houlette , Sous la clarté de Yesper la bruuette , Au premier soir sépare les chevreaux Des boucs cornus , des béliers les agneaux^ Ainsi Francus d'une prompte allégresse.

Tirait à part la gaillarde jeunesse Au sang hardi , et laissait d'autre part Vieilles , vieillards et enfants à l'écart , Qui froids n'avaient ni tête ni poitrine Pour supporter la guerre et la marine, Peuple sans nerfs et sans ardeur, que Mars r^'enrôle plus au rang de ses soldars.

Francus, vêtu d'annes toutes dorées Des mains d'un matli-e artisan labourées ' , Comme le feu d'un tonnerre luisait.

Et si grand peuple en ordre conduisait^ Montrant guerrier sa taille bien formée , Tel qu'on voit Mars au milieu d'une armée.

Les morions , les piques des soldars, Et les harnois fourbis de toutes parts. Et rémeri ' des lames acérées

' Crétés : omis de crêtes, d'aigrettes. » Vémet i : le poU. ,0n poM* ^ "»«* 3 Labourées : travaiUées ; du latin taux arec l'émeri.) iaboraiv.

DB LA FBANCIÂDK. 866

Frappés menu des flammes éthérées , Et du rebat > du solei] radieux , Une lumière envoient dans les eieux , De qui Téclair à flammèches menues En tremblotant s*éclaircit dans les nues, Ainsi que luit sous l'ardente clarté Mainte bluette * au plus clair de l'été.

Adonc Francus, qui seul maître commande En se bravant au milieu de la bande , Voulant sa main d'une lance charger, D'Astyanax en Francus fit changer Son premier nom , en signe de vaillance , Et des soldats fut nommé porte-lance , Phéré-enchos ^, nom des peuples vaincus Mal prononcé, et dit depuis Francus :

Lance qui fut à nos Français commune.

Depuis le temps que la bonne fortune Fit aborder en Gaule ce Troyen Pour y fonder le mur Parisien.

Gomme il était sur le bord de la rive y Tout éclatant d'une lumière vive.

Ainsi qu'un astre au rayon éclairci , Voici venir Andromaque , et aussi L'oncle Hélénin , qui, augure et prophète, Était des Dieux véritable interprète.

Cette Andromaque, à qui l'estomac fend D'aise et de crainte, accolait son enfant A plis serrés, comme fait le lierre Qui de ses mains les murailles enserre.

« Mon fils , disait, que tout seul j'ai conçu ,

« Rebat: reflet. * Du grec ç«?etv, porter, et lyx^

> Blaette : itinceUe, éclair de cha- lance.

dG6 LE PBEUIEB LITBB

Autre que toi concevoir je n'ai su Du grand Hector : llitliye ■ odieuse De maint enfant m*a été envieuse.

Pource le soin que mère je devais Mettre en plusieurs, en toi seul je Tavais; Je te pendais petit à ma mamelle , Je t'ourdissais quelque robe nouvelle , Seul tu étais mon plaisir et ma peur, Enfant , mari , seul mon frère et ma sœur, Seul père et mère , et voyant la semence De tous les miens germer en ton enfance, Me consolais de f avoir enfanté.

Me restant seul de toute parenté.

Du Grec vainqueur la furieuse armée A par le fer ma race consommée.

« Pour toi la vie et le jour me plaisait; Si quelque ennui lamenter me faisait , En te voyant j'allégeais ma tristesse , Comme soutien de ma faible vieillesse.

J^s! je pensais qu'au jour de mon trépas, Quant l'esprit vole, et le corps va là-bas, Que tu ferais mes obsèques funèbres.

Clouant nxes yeux enfermés de ténèbres, Me lavetais le corps froid de tiède eau , Et de gazons me ferais un tombeau Pour m'enterrcr au bord de ce rivage <Car aux bannis il n'en faut davantage). Serrant ensemble en un même repos De mon mari les cendres et les os.

« O Jupiter ! à la pitié demeure Là-baut au ciel, ne permets que je meure ,

* Uithjfe : déesse de U fécondité.

Aiiâ qull se fasse en armes un grand roi , - £t que le bruit en vole jusiju'à moi J

« Donne, grand Dieu, qu'au milieu de la guerre Puisse ruer ses ennemis par terre, Mordant la poudre en leur sang renversés^ D'une grand'plaié en l'estomac percés :

Que des cités la puissante muraille Trébuche à bas en quelque part qu'il aille, Soit à cheval , soit à pied guerroyant. Et que quelqu'un s'écrie eu le voyant Favorisé de fortune prospère :

Le Gis vaut nûeux aux armes que le père. »

Disant ainsi , un habit lui donna , Que sa main propre ouvrière façonna , Où fut portraite au vif la grande Troie £n fUets d'or joints à filets de soie , Avec ses murs, ses remparts et ses forts. Là Xante errait passementant les bords Des plis tortus de sa lente rivière.

Là s'élevait la cime forestière D'Ide pineuse', oii sourçant sautelait Maint vif ruisseau qui en la mer coulait, Au pied du mont fut en riche peinture Le beau Troyen » qui chassait d'aventure Un cerf au bois , où Jupiter le vit , Qui par son aigle en proie'^ le ravit.

Ce jeune enfant, emporté par les nues, Tendait en vain vers Troie ses mains nues : Ses ehiens en l'air qui pendu le voyaient , L'ombre de l'aigle et les vents aboyaient.

Hector avait celte robe portée ,

'<»•«»« .couverte de pin». , ' Gaayinèée.

368 L£ f^fiEMIBA LIYAB

Le jour qu'Hélène en triomphe abordée Entra dans Troye, et depuis ne l'avait Mise; sans plus de parade servait Au eabinet où les plus ehères choses De ce grand prince étaient toutes encloses.

La lui donnant : « Prenez, dit-ell' , mon fils. Ce beau présent que de mes mains je fis » Pour gage sûr d'amitié maternelle , Ayant de mol souvenance étemelle. »

Ainsi pleurant , Francus elle accola :

Le corps tout seul au logis s'en alla , \

L'âme demeure en son fils attachée : ,

Puis sur un lit ses servants l'ont couchée , Pour la donner au sommeil adouci , Qui des mortels enchante le souci.

£n cependant Héléuin prend la corne D'un grand taureau au col pesant et moine ^ Au large front » et sans aucun effort De son bon gré l'amène sur le bord :

Puis un grand coup de maillet lui desserre Entre les yeux : le taureau tombe à terre Sur les genoux sur le front étendu :

Il regorgea : le sang s'est répandu , A long filets dans le creu\ d'une tasse : Parmi le sang que fumeux il amasse Mêla du vin, par trois fois l'écoula Dessus la mer, puis Neptune appela :

« Père Neptun, Saturnien lignage, A qui par sort la mer vint en partage ,. Que le soleil n'a pu jamais tarir Pour te laisser toutes choses nourrir.

Entends ma voix : donne que la navire De ce Troyen sillonne ton empire

BB LA FBANCtÀDE. 969

Sous ta Taveur, el cesse le courroux

Que dès longtemps tu gardes contre nous. •

Neptune ouït la troyenne prière , A chef haussé sur l'onde marinière , Et se plaignant encore d'Ilion, Une partie octroie, et l'autre non.

Il octroya que la flotte troyenne Pourrait aller dessus Tonde égéenne :

Mais ne voulut l'autre part octroyer D'y séjourner longtemps sans la noyer.

Lors Hélénin adresse la parole A son neveu , et ainsi le console :

« Courage , prince , il te faut endurer ; Tu dois longtemps maint sillon mesurer De la grand mer, avant que tu arrives Fatalement aux pannonîques rives; Tous n'irez pas : c^est l'arrêt du destin. Mais pour cela ne faux ' à ton chemin , Que je te veux non tout du long apprendre; .De peur qu'un Dieu ne m'en vienne reprendre.

« Sortant du port, gagne la grande mer, Fais ta galère à tour de bras ramer ( Ta main ne soit de labeur affaiblie) Entre Coryce et l'ile Égialie ; Quand tu seras au flot laconien Prends à main dextre,et sage avise bien De ne heurter au rocher de Malée , Où l'onde en l'onde à bouillons est mêlée. Là maint gosier des chiens marins gloutons Hument les nefs , puis comme pelotons Roulés en l'air par morceaux les vomissent

* Ne faux : ne manqne ; da rerbe -faillir.

370 IB PBEMIEA LIVBB

Dessus les bords : l«s rives qui frémissent D^abois rompus , sous le pied des rochers. Glacent de peur tout le sang des nochers.

« De là poussant tes navires armées Outre la mer des Cyclades semées , Reverras Troie et les funèbres lieux Pleins des tombeaux de tes nobles aïeux. De là cinglant à rames vagabondes Par le détroit des homicides ondes , Verras le Pas < où se noya la sœur Pendue aux crins de son bélier malseur. Tu feras voile au thracien Bosphore , Où rinachide* étant vêtue encore D*un poil de vadie, à coups d'ongles passa £n lieu de rame , et son nom lui laissa. Puis approchant du grand Danube large , Qui par sept huis ^ en la mer se décharge , Viendras à Ttle à laquelle les pins Donnent le nom : là sauras tes destins L'un après l'autre , hôte de la rivière , De qui la corne est si brave et si fière.

« Ce fleuve ayant sur la tête un roseau , £t sous l'aisselle un vase à source d'eau, £t du menton versant une fontaine , Te dira tout d'une bouche certaine. »

A tant se tut : Junon qui descendit, Et le tançant la voix lui défendit.

Tandis la troupe au travail non oisive Le taureau mort renverse sur la rive : Us ont le cœur en tirant écorché ,

* L'HeUespont. > Huis : portes, emboHckarei.

' ù'Jnachide : lo, fille 4'lnacbua.

DB LA FBANCIADE. 371

Puis étrippé, puis menu déhaché A morceaux crus : ils ont d'une partie Sur les charbons fait.de la chair rôtie , Embroché Fautre, et cuite peu à peu De tous côtés à la chaleur du feu , L*ont débrochée, en des paniers Font mise , L'ont découpée, et sur la table assise, Ont pris leur siège , ont détranché le pain, Ont fait tourner le Tin de main en main , Buvant de rang à tasses couronnées D'un cœur joyeux l'un à l'autre données.

Après qu'ils ont du boire et du manger Oté la faim , ils s'allèrent loger Au premier front de la rive mouillée Sur des lits faits d'herbes et de feuillée, Où toute nuit jouirent du n;pos, Ronflant le somme au murmure des flots.

Au déboucher de l'aurore nouvelle Le vieil Vandois du sifflet les appelle (Qui seul était le pilote ordonné ), Voyant le vent en poupe bien tourné.

Un bruit se fait par les bancs du navire. Puis à sa tâche un chacun se retire.

Soudahi Francus le sifflet entendit.

Lors, tout armé , sa main dextre étendit. Dessus la terre, et ses yeux vers la nue, Étant debout sur la rive chenue Priait ainsi : « O grand Pataréen , A l'arc d'argent , tire-loin , Tymbréen ' , Garde, Apollon, entière cette troupe,

■ Tontes ces épitbètes sont des sor- chez les poëtcf greci «t cbes Ici poCtet Boms d'ApoUoo usités fréquemment latins.

37) LE PAEMIEK LITAB

Diea d'embarquage , et permets qae je coupe Sous heorem sort la ooaimande ' qui tient Ma nef an bord. » A peine eut dit, qu'il vient Hors du fourreau iirer sa large épée : Du coup la corde en deux parts fut coupée » Qui la navire au rivage arrêtait Ferme attadiée à un tronc qui était D'un chêne vieil foudroyé du tonnerre De quatre pieds élevé sur la terre :

Puis vers le vent adressa son parler :

« Vent, le balai des ondes et de Pair, Qui de la nue en cent sortes te joues, Qui ce grand tout éventes et secoues , Qui peux cent bras et cent bouches armer. Viens-t'en poupier* ton haleine enfermer Dedans ma voile, afin que sous ton guide Taille tenter ce grand royaume humide.

Dieu qui le del régis de ton sourcil , Si d)B8 humains tu as quelque souci.

Entends ma voix : donne, père céleste, En ma faveur un signe manifeste :

Tu le peux faire : on dit que quelquefois Tu fis voler deux pigeons par ces bois : L'un fut donné à Jason pour escorte :

Donne moi Tautre, afin qu'heureux je porte De mon salut le signe très-certain , Ëtant couvert du secours de ta main. » Comme il priait, des Dieux le père et maistre Fit par trois fois tonner à main senestre ' : Et cependant les rudes matelots , Peuple farouche ennemi du repos ,

' La commande : le cordage , l'm^ > ji main senestre : à maio gaucbe marre. préiage ftiTorftble.

* Poupier : en poupe, ftiTorable.

DB LA PRANCIADE. 373

D'un cri naval hors du rivagje proche Démarrent l'ancre à la mâchoire croche, Guindent le mât à cordes bien tendu.

Chaque soldat en son banc s'est rendu Échu par sort : de bras et de poitrine Us s'efforçaient : le navire chemine!

Les cris, les pleurs dedans le ciel volaient Dessus l'adieu de ceux qui s'en allaient!

A tant Francus s'embarque en son navire, Les avirons à double rang on tire :

Le vent poupier qui droitement souffla Dedans la voile , à plein ventre l'enfla. Faisant sifDer antennes et cordage :

La nef bien loin s'écarte du rivage !

L'eau sous la poupe abo3'ant fait un bruit Qu'un trait d'écume en tournoyant poursuit.

Qui vit jamais la brigade en la danse Frapper des pieds la terre à la cadence D'un ordre égal , d'un pas juste et compté Sans point faillir d'un ni d'autre côté , Quand la jeunesse aux danses bien apprise De quelque Dieu la fête solennise :

Il a pu voir les avirons égaux Frapper d'accord la campagne des eaux.

Cette navire également tirée S'allait traînant dessus l'onde azurée , A dos rompu , ainsi que par les bois (Sur le printemps au retour desr beaux mois) Va la chenille errante à toute force Avec cent pieds, sur les plis d'une écorce.

Ainsi qu'on voit la troupe des che\Teaux A petits bonds, suivre les pastoureaux, •

d74 LE PBBMIBR LIYBB DE LA. FBANGUDE.

Devers le soir au son de la musette : Ainsi les neis d^une assez longue traite Suivaient la nef de Francus, qui devant Coupait la mer, sous la faveur du vent, A large voile, a rond cercle entonnée , Ayant de fleurs la poupe couronnée.

L'eau se blanchit sous les coups d'avirons : L'onde tortue ondoie aux environs De la carène, et autour de la proue Maint tourbillon en écumant sa roue :

La terre fîiit ; seulement à leurs yeux Parait la mer et la voûte des cieux.

ARGUMENT

Neptune^ gardant encore son courroux contre lesTroyens, à raison du parjure Laornédon, emploie , outre ses forces , la puissance de Jnnon, d'Iris et d^Eole, pour seTcnger sur Francus, voulant ense- Yelir lui et ses destins sous la mer. Francion , tourmenté des tempêtes, et ayant perdu tous ses vaisseaux, le sien excepté, fut poussé contre des rochers de Tlle de Crète , en laquelle un roi nommé Dlcée» c'est-à-dire roi juste et droiturier , le reçoit avec toute courtoise libéralité. Ce roi, courant un cerf, rencontre d*aventure ces Tioyens endormis sur le rivage , recrus du travail et lassitude. Cybèle avait envoyé à ce roi le dieu de Somme en songe, pour lui donner envie d'aller à la chasse oe même jour. Francion fait entendre à Dicée son nom , son pays et sa ville, à Toccasion de son navigage, et son naufrage. Les fantômes de ses compagnons, que la tempête avait engloutis , se présentent à lui la nuit suivante : auxquels il dresse des tombeaux vides appelés xevordçta, et leur fait des obsèques. Après il supplie la déesse Vénus qu'elle le veuille garder et favoriser. Vénus envoie son enfant Amour |x>ur blesser et i^ndre amoureuses les deux filles du roi Dicée , nommées l'une Clymène , et l'autre Ilyante. An même instant Francion et ses compagnons couverts d'une nue arrivent an chftteau. Un festin solennel se fit après souper, où Terpin, chantre très-excellent, dit un excellent hymne d'amour. Dicée , triste, conte à Francion la cause de sa tristesse, et comme son fils Orée est détenu prisonnier sous la tyrannie du géant Phovère. Francion s'offre à le combattre : ce qu'il fait do si magnanime courage , et avec telle prouesse et dextérité, qu'il le tue, et retire Orée de sa captivité. On ne saurait lire un si brave duel en tous les poètes grecs et latins. Dicée, bien joyeux , embrasse le victorieux, et chante son honneur, et solennise sa victoire.

DE LA FRANCIADE

Des puissants Dieux la plus gaillarde troupe Était assise au sommet de la croupe Du mont Olympe, où Yulcain a l'éeart Fit de chacun le beau palais à part, Qui contemplaient la troyenne jeunesse Fendre la mer d'une prompte allégresse : Flot dessus flot la navire rolait , Un trac d'écume à bouillons se roulait Sous Faviron, qui les vagues entame :

L'eau fait un bruit luttant contre la rame!

Tout le troupeau des Nymphes aux yeux pers Menant le bal dessus les sillons verts, A chef dressé regardaient, étonnées,' Les pins sauter sur les vagues tournées : Un seul, Neptun , couvait au fond du cœur Contre Ilion une vieille rancueur; Gros de dépit, du jour que, mercenaire, Dieu fait maçon, demanda son salaire A Lomédon , prince de nulle foi.

Il demandait justement à ce roi L*argent promis d'avoir de sa truelle Fait des Troyens la muraille nouvelle.

Quand se roulaient d'eux-mêmes les cailloux Sous son marteau : le roi plein de courroux Lui dénia la promesse, et, parjure.

Eu le frappant le paya d'une injure.

Pource Neptune en rage se tournait.

D'ire bouffi quand il s'en souvenait :

878 LB SBCOHD LIVBK

Or, voyant Troie en ces eaux'ealaoée Disait tels mots furieux de pensée :

« Ah ! pauvre Dieu , yaincu par les mortels! De quoi me sert la pompe des autels.

Frère à Jupin , race saturnienne , Si malgré moi la cendre phrygienne , Le demeurant > d'Achille est triomphant; Et qui plus est conduit par un enfant Qui me défie, et sans craindre mon ire De ses bateaux sillonne mon empire ?

De quoi me sert le trident en la main, Avoir régîd', le rempart de mon sein, Tel qu'à mon frère , avoir pour héritage La grande mer^ du Tout second partage , Si je ne puis d'un mortel me venger ? 11 ne faut plus me laisser outrager Sans châtier cette race infidèle :

La vieille injure appelle la nouvelle. »

Disant ainsi, fit son char atteler, Que deux dauphins accouplés font couler Dessus le sein des plaines émaillées.

Luy gouvernant leurs brides écaillées, Haut dessus fonde, en son siège porté, Comme un grand prince orné de majesté Tient son trident : le char qui va sans peine, Fier de son roi , sur les vagues le mène ; Triton le suit, et l'amoureux troupeau Des Nymphos sœurs qui dansent à fleur d^eau. Lors du Troyen devançant la navire Le vent appelle et ainsi lui va dire :

« Vent , la terreur des cieux et de la mer,

■ U demturimt d'dchUie, ce qui est échappé ft sa fureur.

^ Dl I.A PBABCIAOB. S79

Ce n'est pas moi qui vous fis enfermer

En vos rochers , où,fréniissant de crainte,

Dessous un roi Janguissez par contrainte :

Un seul) Jupin, le fit contre mon su :

A son pouvoir résister je n'ai pu.

Car c'est un Dieu de puissance invincible,

Ainsi que lui je ne vous suis terrible ,

Vous caressant et prêtant ma maison,

Quand déchaînés vous sortez de prison,

Non à vous seul, mais à tous quatre ensemble ,

La renversant amsi que bon vous semble.

« Pource, Aquilon, ne souffre plus parmi Notre eau commune errer mon ennemi^ Mais d'un grand vol retourne vers Éole : Dis-lui qu'il tiemie aujourd'hui sa parole , Et le serment qu'en la dextre il me fit , Quand par mon aide Hercule* il déconfit. Que de son sceptre il fasse une ouverture Aux vents ehclos en leur caverne obscure : Qui! les détache, et portés d'un grand bruit, Cnargés d'éclairs , de tempête et de nuit. Par tourbillons enfle la mer de ragç, Et ces Troy^is accable d'un orage :

« Dis-lui qu'il rompe à travers les rochers. Pour me venger, navires et nochers.

Ah , digne n'est telle geut parjurée De voir longtemps la lumière éthérée!

Assez et trop malgré nous a vécu Ce sang maudit par tant de fois vaincu. »

A peine eut dit> qu'il vit la messagère

Hercule est pris ici poar le soleil dont les vents Qbscarcissent ia clarté

(Bons;.

380 LB SECOND LIVBB

Iris Yoler d'une plume légère ,

Sortant de Teau , laquelle revenait

De Yoir Thétys, et au del retournait

Grosse d'humeurs". Ce dieu s'approcha d'elle.

Lui tend la main, la caresse et l'appelle.

a Honneur de l'air, va conter à Junon Que lesTroyens, ennemis de son nom , Frappent la mer à rames retournées , Ensorcelés de fausses destinées.

Si le couroux, bout encore en son cœur^ Si le dépit d'une vieille rancueur Son estomac eneores époinçonnc, Cest maintenant que le destin lui donne De se venger le temps et le moyen , Perdant Francus et tout le nom troyen.

« Dis que soudain mette la main à l'œuvre. Que sa puissance en l'air elle décœuvre *^ Brassant contre eux un amas pluvieux. »

A tant se tut : Iris remonte aux cîeux , Tirant un are ^essus les ondes perses Tout bigarré de cent couleurs diverses : Puis sous le trône à Junon se cacha , Où de biais à ses pieds se coucha Comme un limier, qui, craintif et fidèle, Olant aux bois le veneur qui l'appelle ( Cerfs et sangliers et buissons oubliés), Tient à son maître et se couche à ses pieds.

Incontinent maintes troupes de nues Sont file à file à leur reine venues, Comme troupeaux qui bêlent à l'entour

* D'humeurs s de brouUlards . ' Découvre i iléconvrt.

SOL LA FBAlfCIADB. 381

De leur pasteur, quand la pointe du jour Et la rosée aux heibes les convie.

Tandis les vents avaient gagné la mer, Qn'à gros bouillons ils faisaient écumer, La renversant du fond jusques au faîte : Une importune outrageuse tempête Sifflant, bruyant, grondant, et s'élevant A monts bossus sous le souffler du vent, Branle sur branle , et onde dessus onde, Entr'ouvrait Peau d'une abîme profonde : Tantôt enflée aux. astres écumait , Tantôt baissée aux enfers s'abîmait, Et forcenant d'une écumeuse rage , De flots voûtés couvrait tout le rivage.

Un sifflement de cordes et un bruit D'hommes s'élève: une effroyable nuit Cachant la mer d'une poisseuse < robe , Et jour et mer aux matelots dérobe.

L'air se creva de foudres et d'éclairs , A longue pointe , étincelants et clairs , Drus et menus , et les pluies tortues Par cent pertuis se crevèrent des nues. Maint gros.tonnerre ensoufré s'éclatait , De tous côtés la mort se préseutaît A ces Troyens : lors d^une froide ciainte En tel dangjBr Francus eut râm« atteime ; De larges pleurs arrosa ses beaux yeux , Piiis gémissant tendît les moins aux cieux. « S'il te souvient de nos humains services. Grand Jupiter, n'oubli' les sacrifices Du père mien qui &us tous Tes mortels

' Poisseuse : noire corome la poii; du latin pice'us.

882 LS SECOND LIVIIE

De boucs sanglaDts a chargé tes autels.

Ah! tu devais en la troyeime guerre

Faire couler mon cerveau contre terre,

Sans me sauver par une feinte ainsi

Pour me traliir à ce cruel souci !

J'eusse eu ma part aux tombeaux de mes pères.

Où je n'attends que ces vagues amères

Pour mon sépulcre , abusé de l'espoir

Qmc tes desseins me Grent concevoir. »

Comme il disait, le tonnerre et la pluie, Et le vent plein d'une ardente furie, Soufflant emporte à l'abandon de l'eau Six grands vaisseaux éloignés du troupeau. Mais à la fin la bonasse fortune (Toujours ne vit le courroux de Neptune) Loin les aborde au rivage inconnu De la Provence, où le Rhône cornu Entre rochers roulant sa vite charge Près Aigue-Morte en la mer se décharge.

Là ces Troyens, sur le sable arrivés , Furent longtemps d'hôtelage * privés.

Sans maçonner une muraille neuve :

Touchés après de la beauté du fleuve.

Loin d'Ilion plantèrent à Toumon De leur patron les armes et le nom.

Brave guerrier, qui, gros de renommée .Joignit depuis à Francus son armée.

( Suite de la teupète ; destin des autres navires de la flotte. )

Trois fois la lune et trois fois le soleil S'étaient couchés que l'hiver > nompareil,

' llôtelage : abri , lien de refuge. > L'hiver : la tempête.

DB LA PBAIfCIADB. 3M

Armé d'éclairs et de vagues profondes, NVait cessé de tourmenter les ondes :

Sans plus la nef de Francus résistait Haute sur Teau qui encores s'était Seule sauTée et des eaux et des flammes , Ayant perdu ses voiles et ses rames , Quand un fort vent ailé de tourbillons. Voûtant la mer bossae de sillons.

En la cinglant d'une bien longue traite La chasse au bord du rivage de Crète.

Un banc était de sablon amassé Voisin du bord où Francus fut chassé.

Haut de falaise et de bourbe attrahiée ; Là, pour mourir, la fière destinée L'avait conduit : de tous côtés le bord. Le bane , la mer, lui présentent la mort. Gonmie il pleurait sur le haut de la poupe , Il s'avisa d'élire de sa troupe Vingt chevaliers qui depuis ont été ( Ainsi était dans le ciel arrêté ) Tiges et che& des familles de France : Les choisissant tout le dernier s'élance Dedans l'esquif, aimant trop mieux périr Au bord, qu'en mer honteusemjent mourir. Leurs pieds n'étaient à peine en la nacelle, Que le courroux d'une vague cruelle Les fit par force au rivage approcher Et leur nacelle empreint' contre un rocher, Rocher qpû, dur, épineux et sauvage De son grand dos remparait le rivage , Ayant du vent toujours le chef battu , Les pieds du flot aboyant et tortu.

Empreint t i«tte, briie.*

3flt4 BE SECOND UYAE

Là le démon qui préside à la vie £q tel danger leur Ot naître une envie De s'attacher à ces rochers bossus.

Et s'efforcera gagner le dessus.

Ck)mme ils voulaient avecque la main crodie D'ongles aigus grimper contre la rodie.

Le premier flot qui les fit épprodier Contre le bord, repoussé du rodier Les recula : la mer qui se courrouce, D'un second flot encore les repousse Aux bords pierreux , raboteux et tranchants.

LàcesTroyens aux cailloux s'accrocbants De pieds, de mains s'aheurtent et se bandent. Et en grimpant contre le roc se pendent, Se déchirant les longues peaux des doigts.

L'un s'attachait aux racines d'un bois , L'autre essayait d'empoigner une branche , Puis main sur main , et hanche dessus hanche, Coude sur coude, en haletant d'effort, Par les cailloux montèrent sur le bord.

L'eau de la mer des cheveux, goutte à goutte, I Depuis le front jusqu'aux pieds leur dégoutte Blanche d'écume, et leurs membres soufflés De tant de vents se bouffirent enflés : Les flots salés de la gorge vomirent.

Évanouis leurs esprits se perdirent De.tant de maux débiles et lâchés, Comme corps morts sur la rive couchés Sans respirer, sans parler : mais à l'heure Que le taureau qui tout le jour labeure ', Franc* du collier retourne à la maison ,

» Labtunt : tnTaiUt. ' Franc : Kbr«.'

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