LE QUATRIÈME LIVRE
Cet étraoger, pauvre , chétif et nu ,
Un vif naufrage ' à ma rire venu ,
Couvert d'écume , et de bourbe , et de sable ,
Ah! que j'ai fait compagnon de ma table,
Que j'ai voulu pour mon gendre choisir,
Et lui partir ' ma terre et mon plaisir.
Moque ^ mon sceptre , et, masqué de feintise,
Ma vieille barbe et mes cheveux méprise !
Et, sous couleur d'un destin, ne veut point ,
Par foi promise, aux femmes être joint ;
Second Paris, pirate qi(i consomme
Ses ans sur Feau : toutefois ce prud'homme,
Fin artisan de cauteleux moyens.
Comme héritier du malheur des Troyens,
En toute terre à Fimpourvu ^ se rue ,
Séduit des rois les filles, et les tue :
Puis, en faisant ses galères ràmer, '
Lave le meurtre es vagues de la mer.
Met voile au vent ; le vent, (|ui lui ressemble
Pousse sa voile et sa foi tout ensemble :
Et, tu le vois, Jupiter ! sans souci
Ni de bien-fait, ni de mal-fait aussi. »
( Désespoir et iocerUtade de Dicée. )
Tandis Francus, qui la saison épie, Aborde Uyante, et de tels mots la prie : « Vierge sans pair, dont la grâce et les yeux Pourraient tenter les hommes et les dieux , Qui sous tes pieds presses serve ^ ma tête^ Qui de mon cœur remportes pour conquête L'orgueil premier, qui n'avait point été
' Un Hf naufrage : un naufragé ' Mor/ue .' insultn. vivant. * // l'impourvu : à l'improviste.
'^ Lai faire part de ma tein*. ^Serce : esclave.
DB LÀ F&ANGIADE. 443
D'un autre amour que du tien surmonté ; Si la pitié, si Thumble courtoisie.
Peut des humains gagner la fantaisie , Soit par mes pleurs ton courage adouci, Guéris ma plaie et me prends à merci.
Quand la fortune à mes désirs senestre ' , Poussa ma nef, ce ne fut pas pour estre, Gomme je suis , eu ton île amoureux , Ains pour chasser le péril dangereux Qui menaçait ma tête du naufrage :
Mourir devais-je au plus fort de Forage , Puisque sur terre Amour m^est plus amer Que n'est JMeptune au milieu de la mer ! L'homme serait heureux en toute chose , S'il ne cachait au fond de l'âme enclose La passion que nous engendre Amour, Qui de la vie embrunit le beau jour, £t verse au cœur, par mauvaise coutume, Bien peu de miel, et beaucoup d'amertume. Heureux trois fois, voire quatre, un rocher, Qui sans tendons , sans muscles et sans chair. Vit insensible , et qui n'a l'âme atteinte , Ni de douleur, ni d'amour, ni de crainte : \ Je voudrais être en quelque rive ainsi Je vivrais dur, sans âme et sans souci , Où maintenant, par trop de connaissance Je sens mon mal, et si je n'ai puissance De voir mon cœur remis en liberté, Tant je me suis à tes yeux endetté. »
( HyaDte donne à Francus un rendez-vous pour le lendemain. Elle se pare de riches ornements , et ordonne à ses suivantes d'atteler son cbar. )
' ôenestre : contraire ; du latin sinister.
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Au limon d*or, couple à couple, ils attachent Quatre juments souples-jarrets, qui mardient D*un brave train , qui fit tourbiUonneux Ënuubler ' Tair d'un poudrier sablonneux. Elle monta : une main tient la bride, L'autre le fouet ; par la campagne vide, A bonds légers s'élançaient en avant :
Le char roulait plus vite que le vent ! Quand les juments au temple Font rendue , Soudain à bas du coche est descendue , Otaleur bride : elles, non guères loin. En hennissant, vont paître le sainfoin , Trèfles et thym : puis.de manger fâchées % Se sont, sur Therbe, au frais de Teau couchées. Le temple était au milieu d'un taillis Dont les cheveux, par le fer assaillis, ]N'étaient tombés, comme chose sacrée , Entoumé d'eaux d'une prochaine prée.
Riche de fleurs que la faux ne tranchait , Ni le bétail de sa dent ne touchait.
Là^ l'amoureuse, après le sacrifice, D'un art subtil, controuve une malice : Ce fut s'asseoir, et faire, d'un grand tour. Comme elle asseoir ses filles à i'entour.
Il n'est pas temps, cher troupeau que j^honore. De retourner à la maison encore ; Sur l'herbe tendre il vaut mieux séjourner ; Au frais du soir nous pourrons retourner : Chantons^ dansons , que chacune s'avance , Et la carole ^ elle-même commence.
Mais ni le bal , ni autres passe-temps
* Bnnubler : otecnreir comme d'nne ^Fâchées : lassées, naéa. 3 Carole : sorte de daase eo rond.
DB LA F&ANCIADE. 445
Ne lui plaisaicnl : ses beaux yeux inconstants, Toujours au guet^ s'écartaient en arrière Sur les chemins, pour voir si la poussière Dessous Francus irait point s'élevant.
A chaque bruit, à chaque flair de vent Elle tremblait, et sans être assurée D'yeux et d'esprit errait tout égarée.
( Fraucus s^babille pour le rendez- vous. )
Jamais enfant, jamais neveu des dieux N'eut le maintien, la bouche ni les yeux Si beaux qu'avait Francus cette journée. Telle beauté du ciel lui fut donnée *. L'œil pour gagner, la bouche pour savohr. En discourant, sa maîtresse émouvoir.
( Francus, accompagné du vieil Amblds, rejoint Hyante. )
Francus, luisant d'une splendeur divine.
Lui apparut du haut d'une colline, Beau comme Amour : les rayons de ses yeux Étaient pareils à cet astre des deux, Qui, bien nourri de l'humeur marinière , Répand au ciel une rousse lumière. Et de rayons redoutables et craints Verse la soif et la fièvre aux humains, De sa splendeur effaçant chaque étoile.
Elle qui tint dessus sa face un voile , Par le travers du crêpe l'aperçut :
Adonc un trait en Tâme elle reçut.
Le eœur lui bat au fond de la poitrine : Ses pieds ténus comme d'une racine , Ne remuaient ni deçà ni delà :
Dessus sa joue une rougeur alla , Et tout le corps comme feuille lui tremble.