LE QUAT£1£HE LIVBS
Ils sont longtemps sans deviser ensemble , Tous deux muets , Tun devant Tautrc assis , Ainsi qu'on voit, quand Tair est bien rassis, Deux pins plantés aux deux bords du rivage Ne remuer ni cime ni feuillage , Cois ' et sans bruit en attendant le vent ; Mais quand il souffle et les pousse en avant ,' L'un près de l'autre, en murmurant, se jettent Cime sur cime, et ensemble caquettent : Ainsi devaient babillw à leur tour Les deux amants dessous le vent d'amour.
( EnlreUeo de Francas et d'Hyante. — Le prince lai demande de voir les rois qui doivent naitre de sa race. — Byante lai promet d>xaacer son désir et lai donne des instractions pour préparer le charme. — Toute cette partie est une imitation du chant XI de V Odyssée. )
Il achevait, quand un effroi lui serre Tout l'estomac : un tremblement de terre. Se crevassant , par les champs se fendit , Un long aboi des mâtins s'entendit Par le bocage , et Hyante est venue Comme un esprit affublé d'une nue.
« Voici , disait , la déesse venir :
Je sens Hécate horrible me tenir :
Je tremble toute , et sa verve puissante Tout le cerveau me refrappe et tourmente , Plus je m'efforce alentir » son ardeur. Plus d'aiguillons elle me lance au coeur. Me transportant, si bien que je n'ai veine, ISi nerf sur moi, ni part qui ne soit pleine De cet esprit étranger, qui reçoit Le mien pour hôte, et ma raison déçoit.- »
Plus que devant une rage l'allume ,
■ Cols : calmes, tranquillet. * Àlentir : retarder.
DE LA FEANCIADK. 447
Elle apparut plus grand* que de coutume , De tête en pied le corps lui frissonnait , Et rien d'humain sa langue ne sonnait.
Lors en roulant ses yeux, à demi morte, Devers Francus, hii dit en telle sorte :
« Prince Troyen, anobli de travaux, Qui sur la mer as souffert mille maux, Et qui en dois par longue et longue guerre Souffrir encor de plus grands sur la terre , En Gaule iras ; mais tu ne voudrais pas Y être allé : mille et mille trépas , Mille périls plus aigus que tempête Déjii tout prêts te pendent sur la tête. Comme ton frère, en défendant son fort. Sentit d'Ajax et d'Achille TefTort , L'un germe d'homme, et l'autre de déesse. Ainsi, couvert d'une étrangère presse.
Tu dois un jour sentir à ton malheur Mille ennemis renommés de valeur :
Si que le cours de la gauloise Seine Du sang troyen ondoîra toute pleine , £t dans ses eaux, l'un sur Tautre tombés Verra chevaux et bouclairs' embourbés.
Toi, parvenu vers la froide partie Où la Hongrie est jointe à la Scythie , Tu bâtiras près le bord istrien.
Séjour des tiens, le mur sicambrien.
Que tes enfants par longs succès de race , Tiendront après pour leur royale place.
Le grand soleil, qui voit tout de ses yeux, Verra tes fils, les uns malicieux,
' 5ouolair$: boucliers.
448 LE QCÀTBIÈMB LITRE
Les autres bons : la nature n'assemble
Toutes vertus en une race ensemble ;
Mais, en mêlant le bien avec le mal,
Tient la balance en contre-poids égal.
Tous néanmoins , honorés de trophées ,
Auront de Mars les âmes échauffées ,
Par mainte guerre en maints lieux dompteront
Huns, Goths, Alains, et au chef porteront
Mille lauiiers, en signe de victoire,
Que leurs voisins feront place à leur gloire.»
(Hyaote raconte les desUos des fils de Fraocus Jusqu'à ravéDetneot de PharamoDd. )
A-tant la vierge un petit se repose ,
Et Francion lui demande autre chose.
« Vierge , Thonneur des dames et de moi , Toute divine , heureux germe de roi , Je te suppli' , prophète véritable , Sage en conseil , dis-moi s'il est croyable Que les esprits qui sont sortis dehors De leurs logis, rentrent en nouveaux corps? Quelle fureur, quelle maudite envie Les tient séduits de retourner en vie?
Et d'où leur vient ce furieux amour Que de revoir encore un coup le jour, Se revêtant de muscles et de veines.
Pour ressouffrir tant de nouvelles peines? Et quand doit l'homme espérer un repos , Si dépouillé do chair, de nerfs et d'os, Même au tombeau, le repos il ne treuve Et d'une peau en recherche une neuve ? Donques la mort n'est la fin de nos maux ! Puisqu'en mourant, de travaux en travaux. Nous revivons pour mourir à toute heure, Errants, sans Gn, sans repos ni demeure! »
DE LÀ FBANGIADE. 449
A-tant se tut. Elle qui l'entendit , Haute en discours, lui contre-répondit D'une voix sage. Apollon, qui la laisse En son bon sens pour un temps, ne la presse , Afin de mieux par raison discourir Des hauts secrets qu'elle voulait ouvrir (*].
« Prince étranger, tout ce qui vit au monde Est composé de la terre et de fonde, D'air et de feu (membres de l'univers) Et, bien qu'ils soient quatre éléniients divers, Us sont entre eux liés de telle sorte Que l'un à l'autre enchaîné se rapporte , Et s'empruntant d'un accord se refont , Et changeant d'un en Tautre s'enrevont.
« Or, tout ainsi que le corps sans une âme (Ame, surgeon* de la divine flamme) Ne pourrait vivre, ains mourrait sans avoir Un esprit vif que le corps fait mouvoir. Et chaud et prompt par les membres a place : Ainsi la grande universelle masse Verrait mourir ses membres discordants , S'elie n'avait un esprit au dedans, lufus partout, qui l'agite et remue , Par qui sa course en vie est maintenue , Esprit actif, mêlé dans le grand tout^ Qui n'a milieu, commencement ni bout Des éléments , corruptible matière ; Et du grand Dieu, dont Tessence est entière , Incorruptible, immortelle , et qui fait Vivre par lui tout ce monde parfait, Vient notre genre, et les poissons qui nouent >
' Surgeon : jet, ' Nouent : nagent.
(*) Toatie développement qui suit, jusqu'au sacrifice, est fidèlement ioiité du VI* cbaDt de V Enéide.
450 LE QUATniBUB LIVRE
Et les oiseaux qui parmi l'air se jouent , Les habitants des bocages rames, Et les métaux sous la terre enfermés , Voire du ciel les diverses puissances, Tous les démons, et les intelligences Vont de ces deux comme nous se formant , De Dieu Tesprit, le corps de Félément.
De là nous vient la tristesse et la crainte, De là la joie en nos coeurs est empreinte , L'amour, la haine et les ambitions :
De là se font toutes les passions.
« Or, de nos corps la qualité diverse Empêche et nuit que notre âme n'exerce Sa vive force, enclose en la maison De terre, ainçois la bourbeuse prison Des membres lourds, qui la chargent et ptessent , Et vers le ciel retourner ne la laissent, Tant le fardeau terrestre et ocieux , Ne lui permet de revoler aux cieux.
« Elle, d'en haut notre hôtesse venue , Est par contrainte ici-bas détenue , Où, n'employant sa première vigueur.
Par habitude et par trait de longueur Cousent au corps , et faut qu'eu dépit d'elle , S'étant infuse en la chair corporelle , Elle se souille, et honnisse aux péchés Dont les humains ont les corps entachés,
« Or, quand la mort aux hommes familière Dissipe au vent notre douce lumière , L'âme pourtant, après le froid trépas.
Laissant sou corps , son traq ' ne laisse pas
' Traq: trace.
DE LA PB\nCUDE. 451
Kl sa souillure *. elle emporte Fordure Empreinte en soi , qui longuement lui dure ; Pource aux enfers , comme un songe léger, Elle dévale, afin de se purger, Et nettoyer la macule imprimée, Qu'elle reçut dans le corps enfermée.
« En l'air, en l'eau, par le feu, dans le vent, Vont expiant, ^ purgeant, et lavant Les vieux délits de leurs fautes commises , A l'examen de Radamant soumises.
En ces tourments ardents et violents L'une est mille ans, et l'autre deux mille ans , L'autre trois mille , et ne sont soulagées Qu'elles ne soient parfaitement purgées, Et que la tache adhérente ne soit Nette au souffrir du mal qu'elle reçoit.
« Quand un long tour de siècles et d'années A pieds glissants pas à pas retournées Ont nettoyé la macule , et ont fait L'esprit divin être pur et parfait , Et que le feu de très-simple nature Ne tient plus rien de la terrestre ordure. Tout aussi pur comme il était alors Que pur et simple il vint en notre corps, Adonc Mercure, à la verge d'ivoire, Les assemblant, au fleuve les fait boire, Fleuve qui fait toute chose oublier :
Car autrement ne se voudraient lier A nouveaux corps , et ne voudraient plus être Pour r'acquérir des maux par tant renaître.
« Ainsi qu'agneaux «en troupes amassés, Par le bâton de Mercure poussés,