XIII
Comme un chevreuU, quand le printemps détruit, Du froid hiver la poignante gelée.
Pour mieux brouter la feuille emmiellée ', Hors de son bois avec Taube s'enfuit :
Et seul , et sûr, loin de chiens et de bruit, Or' sur un mont, or* dans une vallée , Or* près d'une onde à l'écart recelée , Libre s'égaie où son pied le conduit :
De rets ni d'arc sa liberté n'a crainte, Sinon alors que sa vie est atteinte D'un trait sanglant , qui le tient en langueur.
Ainsi j'allais sans espoir de dommage , Le jour qu'un œil , sur l'avril de mon âge,
Tira d'un coup mille traits en mon cœur.
' Emmiellée : le poète fait ce mot miel que poar une seule. V. 5oflfl, ///. de quatre syllabes , quoiqu'il ne compte
(*) Sonnet imité de Bemlx).
DBS AMOUBS. 87
Dedans un pré je vis une naïade, Qui conune jQeur marchait dessus les fleurs , Et mignottait ' un bouquet de couleurs , Éehevelée , en simple verdugade *.
De son regard ma raison fut malade , Mon fr^nt pensif, mes yeux chargés de pleurs , Mon cœur transi : tel amas de douleurs En ma franchise ^ imprima son œillade.
Là je sentis dedans mes yeux couler Un doux venin, subtil à se mêler Où rame sent une douleur extrême.
Pour ma santé je n'ai point immolé Bœufs ni brebis, mais je me suis brûlé Au feu d'amour, victime de moi-même.
* Mignottaii: fkisaitd'nne fa^n mi- ûtx les jap«i. Pris ici poar jnpoa.
gnonne. ' Franchise : Uberté. Molière l'emo
' Feréuçade : Sorte de ceroeaa, pa- ploie encore dans ce sens. [Précieuses
nier on bourrelet pour relever et gon- ridicules. )
fi7
Ciel, air et vents , plains et monts découverts, Tertres vineux ' et forêts verdoyantes.
Rivages torts * et sources ondoyantes; Taillis rasés, et vous bocages verts.
Antres moussus à demi-front ouverts, Prés, boutons, fleurs et herbes roussoyantes ^,
* Tertres vineux : collines cosTertes dont le cours est sinaenx. de Tignes. 3 Herbes rùussoyantes^ lierbes con-
' Rivages torts : raisseaax ou rivages vertes de rosée, en latin herhùi ^roseicUe,
S8 LE PBEMÏEB LIVBB
Vallons bossus »t plages blondoyantes , Et vous rochers, les hôtes de mes vers ;
Puisqu'au partir, rongé de soin et d*ire, A ce bel œil adieu je n*ai su dire , Qui prés et loin me détient en émoi,
Je vous suppli', ciel, air, vents, monts et plaines/ Taillis , forêts , rivages et fontaines, Antres , prés , fleurs, dites-le lui pour moi.
Petit barbet , que tu es bienheureux.
Si ton bonheur tu savais bien entendre , D'ainsi ton corps entre ses bras étendre. Et de dormir en son sein amoureux !
Où moi je vis chétif et langoureux, Pour savoir trop ma fortune comprendre : Las ! pour vouloir en ma jeunesse apprendre Trop de raisons, je me fis malheureux.
Je voudrais être un pitaut* de village, ' Sot, sans raison , et sans entendement, Ou fagoteur qui travaille au bocage.
Je n'aurais point en amour sentiment ; Le trop d'esprit me cause mon dommage , Et mon mal vient de trop de jugement.
I Pitaut : rastre , paysan grosaier.
xvu.
Si je trépasse entre tes bras , ma dame, Je suis content : aussi ne veux-je avoirs
DES AMOVBS. 89
Plus grand honneur au monde , que me voir, En te baisant , dans ton sein rendre I*âme.
. Celui dont Mars la poitrine renflamme, Aille à la guerre; et d'ans et de pouvoir Tout furieux, s'ébatte à recevoir En sa poitrine une espagnole lame :
Moi plus couard , je ne requiers sinon, Après cent ans sans gloire et sans renom. Mourir oisif en ton giron, Cassandre (*).
Car je me trompe, ou c'est plus de bonheur D'ainsi mourir, que d'avoir tout Thonneur D^un grand César, ou d'un foudre Alexandre.
(*) Properce et TibaUe forment souvent le même souhait.
XVIII (*)
Je meurs, Paschal', quand je la vois si belle Le front si beau, et la bouche et les yeux. Yeux le logis d'amour victorieux Qui m'a blessé d'une flèche nouvelle.
Je n'ai ni sang, ni veine, ni moelle.
Qui ne se change : et me semble qu'aux cieux Je suis ravi , assis entre les dieux, Quand le bonheur me conduit auprès d'elle.
Ah! que ne suis-je en ce monde un grand roi !
' Pasehal du Faux^ ami et admira* nialogiste. Noua retrouTons aon nom tear de Ronsard. C'était nn liabile gé- dans les versdn poète,
(*) Il appert par ce sonnet et plusieurs autres, qu'ils ne sont pas tous foits pour Cassandre ,mais pour d'autres qu'il a aimées* ( Muret. )
40 LE PBEMIER LIVRE
£IIe serait ma reine auprès de moi :
Mais n'étant rien , il faut que je m'absente
De sa beauté, dont je n'ose approcher Que d'un regard transformer je ne sente Mes yeux en fleuve et mon cœur en rocher.
Chère maîtresse, à qui je dois la vie , Le cœur, le corps, et le sang et l'esprit. Voyant tes yeux amour même m'apprit Toute vertu que depuis j'ai suivie.
Mon cœur ardanf d'une amoureuse envie Si vivement de tes grâces s'éprit , Qu'au seul regard de tes yeux il comprit Que peut honneur, amour et courtoisie.
L'homme est de plomb , ou bien il n'a point d'yeux. Si te voyant il ne voit tous les cieux En ta beauté qui n*a point de seconde.
Ta bonne grâce un rocher retiendrait :
Et quand sans jour le monde deviendrait , Ton œil si beau serait le jour du monde >.
' Jrdant : brftlant , da Terbe latin doir et ardre, ardere ; d'où les Terbcs français ar- ' Exagération dans le goftt italiea.
Soit que son ôr se crêpe lentement , . Ou soit qu'il vague en deux glissantes ondes , Qui çà, qui là , par le sein vagabondes Et sur le col nagent folâtrement :
DBS AMOURS.' 4f
Ou soit qu'un nœud illustré/ richement De maints rubis et maintes perles rondes, Serre les flots de ses deux tresses blondes. Mon cœur se platt en son contentement.
Quel plaisir est-ce, ainçois > quelle merveille , Quand ses cheveux troussés dessus roreille. D'une Vénus imitent la façon ;
Quand d'un bonnet sa tête elle adonise, £t qu'on ne sait, tant neutre elle déguise Son chef ^ douteux, s'elle est ûlle ou garçon C) !
1 Illustré : orné, rendn brillant. C'est ' Ainçois : plutôt, bien plni. dans cette même acception que ce mot ^ San chef : sa tète. est employé anjonrd'hai.
(*) La pensée da soonet est emprantée à Horace, Od.,n, &, vers 31.
Prends cette rose, aimable comme toi Qui sers de rose aux roses les plus belles. Qui sers de fleur aux fleurs les plus nouvelles , Dont la senteur me ravit tout de moi.
Prends cette rose, et ensemble reçois Dedans ton sein mon cœur qui n'a point d'ailes , 11 est constant , et cent plaies cruelles r^'ont empêché qu'il ne gardât sa foi.
La rose et moi différons d'une chose : Un soleil voit naître et mourir la rose. Mille soleils ont vu naître m'amour *.
> M*a'mour : élision pour mon amoor (ma amoar).
(*) Ce sonnets! plein de grâce n'a point, comme le dit justement Muret, besoin de commentaire.
42 LE PBEMIER LIYBE
Ah ! je voudrais que telle amour éclose Dedaus mon cœur qui jamais ne repose, Comme une fleur, ne m'eût duré qu'un jour.
Devant les yeut nuit et jour me revient Le saint portrait de Tangéliquc face :
Soit que j'écrive , ou soit que j'entrelace Mes vers au luth, toujours il m'en souvient.
Voyez, pour Dieu, comme un bel œil me tient En sa prison et point ne me délasse* : Qui me chérit , me sourit et menace , Et de pensée à mon dam ' m'entretient.
O le grand mal, quand notre âme est saisie Des monstres nés dedans la fantaisie !
Le jugement est toujours en prison.
Amour trompeur, pourquoi me fais-tu croire Que la blancheur est une chose noire , Et que les sens sont plus que la raison !
• Délasse : délivre des lieas ( las et ^ J mon dam : à ma perte; du latin plus tard laes ) ; damnum,
... ce blé r»avrait d'un las l^a menteurs et traltm appas.
( La FoifT.. FaNêt, IX, a. )
Heureux le jour, l'an, le mois et la place, L'heure et le temps où vos yeux m'ont tué. Sinon tué , à tout le moins mué Comn^e Méduse * eu une froide glace *.
> Méduse : Gorgone dont la tête at- ceux qai la regardaient, tachée à l'égide , changeait en pierre » Glace : marbre froid et glacé.
Il est bien vrai que le trait de ma face Me reste encor, mais Tesprit délié Pour vivre en vous a son corps oublié, Me laissant seul comme une froide fhasse.
Aucunefois quand vous tournez un peu Vos yeux sur moi, alors je sens un feu Qui me ranime et réchauffe les veines ,
£t fait au froid quelque petit effort.
Mais vos regards n'allongent que mes peines, Tant le premier fut cause de ma mort (*) l
(*) L'idée appartient à Pétrarque. Sonetli in Fita di Laura, 39.
Je vis ma nymphe entre cent damoiselles, Comme un croissant ' par les menus flambeaux, Et de ses yeux, plus que les astres beaux Faire obscurcir la beauté des plus belles f) ;
Dedans son sein les grâces immortelles , La gaillardise * et les frères jumeaux ^ Allaient volant comme petits oiseaux Parmi le vert des branches pkis nouvelles.
Le ciel ravi , qui si belle la voit, Roses et lis et guirlandes plcuvoit ^ Tout au rond ^ d'elle au milieu de la place.
■ Comme un croissant par les menus dria; en latin lascivia,
flambeaux : comme la lune au milieu 3 Les frères jumeaux . les. amours,
des étoiles. * Pleucoit : faisait pleoToir.
' La gaillardise : en italien leggia- ^ Tout au rond : tout autour.
D Ce premier qaatralio est empranté à Pétrarque Sonetli in Fila di Lauraf ici.
44 LE PBBMIER UVRE
Si ' qu*en dépit de Thiver froidureux, Par la vertu de ses yeux amoureux Un beau printemps s'engendra de sa £3K».
I Si : de sorte que.
Plus que les rois, leurs sceptres et leur bien, Taime ce front où mon tyran ' se joue, £t le vermeil de cette belle joue , Qui fait honteux le pourpre * Tyrien.
Toutes beautés à mes yeux ne sont rien Au prix du sein qui soupirant secoue |Son gorgerin sous qui doucement noue^ Un petit flot 4 de marbre Parien.
En la façon que Jupiter est aise, Quand de son chant une Muse Fapaise :
Ainsi je suis de ses chansons épris,
Lors qu'à son luth ses doigts elle embesogne^, £t qu'elle dit le branle^ de Bourgogne, Qu'elle disait le jour que je fus pris.
I JilPo» tyran : Famonr. cette périphrase ragitation da sein de
' Le pourpre : pourpre est as- sa maîtresse, blanc et ferme comme le
jourd'hai fimiain. marbre de Paros,
' JVoue : nage, du latin natare. & EnU>etogne : occupe.
* Un petit flot : le poète entend par < Le branle : air de danse.
Ce petit ehien qui ma maîtresse suit, Et qui jappant ne reconnaît personne,
Et cet oiseau ■ qui ses plaintes résonne % Au mois d*avrii soupirant toute nuit ^ :
Et la barrière où quand le chaud s'aifuit , Ma dame seule en pensant s'arraisonne 4, Et ce jardin où son pouce moissonne Toutes les fleurs que Zépbyre produit :
Et cette danse ^ où la flèche cruelle.
M'outre-perça, et la saison nouvelle Qui tous les ans refraîchit mes douleurs,
Le même jour, la même place et l'heure , Et son maintien qui dans mon cœur demeure , Baignent mes yeux de deux ruisseaux de pleurs (*).
* E\ cet oiseav : le rossignol. * S'arraisonne : se livre à set médi*
* Résonne: tAii résonner. talions. ■'
> Toute nuU : toate la nuit * Danse .-il y est fait allasion aa
sonnet 25, P.44.
(*) Presque toutes les image» de cette pièce sont tirées du sonnet 68 de Pétrarqae, In fita di Laura.
Je parangonne « à ta jeune beauté.
Qui toujours diire en son printemps nouvdle. Ce mois d'avril qui ses fleurs renouvelle , En sa plus gaie et verte nouveauté».
Loin devant toi fuira la cruauté :
Devant lui fuit la saison plus cruelle. 11 est tout beau , ta face est toute belle : Ferme est son cours, ferme est ta loyauté :
Il peint les bords , les forêts et les plaines ,
» Parangonne : compare en éga- » Expression fréquente «ans notr» lant. P««to.
46 LE PBEMIER LIVAE
Tu peins mes vers d'un bel cmaîl de fleurs: Des laboureurs il arrose les peines,
D'un vain espoir tu laves mes douleurs : Du ciel sur l'herbe il fait tomber les pleurs, Tu fais sortir de mes yeux deux fontaines.