JUDAS
Dieu, sais-tu ce qu'il est?
LAZARE
Aimer, savoir, c'est Lui !
Tout aimer, tout savoir, le diptyque suprême : Mais aimer lorsqu'on sait et savoir lorsqu'on aime, C'est souffrir. Plaignez Dieu, car vos cœurs sont tachés: Dieu souffre par son œuvre alors que vous péchez, Il souffre par lui-même à force de trop vivre... Plaignez Dieu ! Le Futur est ouvert comme un livre, Et l'infini des jours n'est qu'un moment divin ! — Regarder le connu naître et mourir sans fin. Posséder l'avenir comme un présent qui dure, N'attendre rien de soi ni de l'heure future, Être et veiller, d'un bout des temps à l'autre bout, Et ne rien désirer parce qu'on connaît tout : Plaignez Dieu ! vous plaindrez la souffrance éternelle !
MADELEINE
(Acte II, scène vi.)
Après U sortie des ApOlres, Madeleine reste seule avec Jéiçus; joignant les mains, elle se rapproche.
MADELEINE
Oh ! pitié!...
.lÉSUS.
Pauvre enfant !
MADELEINE
Je ne peux plus me taire.
JÉSUS
Si le grain de froment qu'on jette dans la terre Ne meurt pas à son jour, il n'aura rien produit.
MADELEINE
Hélas!...
JESUS
Mais, qu'il périsse, il portera son fruit : Je suis le ja^rain de blé d'où sortira la vie.
MADELEINE
Et nous?... Moi ?... Si ta chère image m'est ravie, Combien de temps encor vivrai-je en te pleurant? La biche qui soupire après l'eau du torrent, C'était moi, doux Seigneur, avant ton arrivée : J'étais la soif immense et tu m'as abreuvée. Mais que deviendrons-nous si tu t'en vas d'ici? Écoute ! — C'est pour moi que j'implore merci. Lorsque tu dois venir, le cœur de Madeleine Déborde de bonheur comme une amphore pleine, Et je pleure vers toi sans même en rien savoir ; A force de t'aimer, à force de te voir, Mes sens sont éblouis de toi, mes larmes coulent, Je meurs, mais ce mourir c'estnaître, et mes pieds foulent Des mondes de lumière et des astres d'amour. Loin des choses, si loin des laideurs d'alentpur. Hors de tout, hors de moi, je monteet je m'enlève; Je voudrais trépasser pour survivre en mon rêve, Et quand tu viens, mon rêve est la réalité!
.lÉSUS.
Tu le posséderas durant l'éternilé.
MADELEINE
Vis! Te savoir vivant, c'est ma vie, et la spuIc!
JESUS
Je vivrai, mais là-haut.
-MADELEINE
Qu'une main t'enlinceule, El qu'on ose toucher ton front, ton corps sfuié. Est-ce possible, ô mon Jésus!
JÉSUS
Je renaîtrai.
MADELEINE
Il ne viendra plus là... Quand tu parais, je tremble ; Quand tu daignes me voir, me parler, il me semble Que lu soutiens mon àme avec des fleurs du ciel.
JÉSUS
Crois, et je reviendrai : car je suis l'Irréel. Pour me bien voir, il faut me regarder, ô femme, Moins par les yeux du corps que par les yeux de lame Crois, et tu me verras dans l'infini des temps. Heureux qui saura croire en moi ! car je l'attends. Et sa place est marquée en attendant qu'il vienne. Croire, c'est votre tâche, et mourir, c'est la mienne : l-'aisons chacvm la nôtre, et tu me rejoindras.
MADELEINE
C'est donc l'heure?
JESUS
C'est Theure.
MADELEINE
Hélas!...
JÉSUS
Viens dans mes bras.
MADELEINE
Tu le permets?
Elle s'approche crainlivcnienl et pose satempe sur l'épaule de Jésus. JÉSUS.
Adieu.
MADELEINE
Jésus. ..
JÉSUS, lui posant la main sur le front, et l'écartant de lui.
Va, tète blonde...
Aladeleine s'éloigne; ii reculons, elle sort. Il la regarde partir. JÉSUS, seul.
Je ne regretterai des choses de ce monde Que la douceur des mains aimantes, le regard De Tami patient à Tami qui vient tard, l/épaule où Ton s'endort, le bras oti Ton s'appuie,
Le clair sourire où monte une âme épanouie, Le silence éloquent et profond des adieux... — Adieu!... Mot de la terre inconnu dans lescieux. Mot triste et doux, si doux par sa tristesse même, Salut de l'éphémère à l'éphémère, emblème De l'instant qui voudrait saisir l'éternité, Pâle espoir des mourants contre la mort, clarté Qui monte sur le temps et qui luit sur l'espace, Aube du souvenir vers l'avenir... — Tout passe!
JÉSUS (Acte III, scène i.)
Au Jardin des Oliviers, la nuit ; les apôtre» sont endormis dans leurb manteaux.
JESUS
L'aurore qui va poindre est ma suprême aurore !
J'ai froid. J'ai peur... 0 Dieu, s'il en est temps encore,
Écarte ce calice et délivre-moi d'eux.
Je voix. J'entends. La foule, et le gibet hideux.
Le chemin, et l'angoisse au milieu des huées,
Et les coups de marteau, et les paumes trouées...
Je ne peux plus... Mon cœur défaille dans l'effroi,
Et ma divinité se retire de moi . . .
— Une sueur de sang coule sur ma poitrine.
Mon Dieu, regarde en moi l'humanité chagrine,
Contemple dans ton fils toute l'Immanité,
Qui souffre, et pleure, et saigne, en priant ta bonté.
L'humanité qui meurt si tu n'as pitié d'elle...
Donne-lui la valeur de te rester fidèle,
Et qu'en moi ta bonté daigne écouter et voir
Mes frères de toujours et mes bourreaux d'un soir.
Comme le ciel est loin ! Comme lombre est profonde — 0 terre! ô race humaine! A déplorable monde Qui cherches la lumière en marcliantdans la nuit, Cruel à qui te sert et doux à qui te nuit. Qui voudrais adorer et ne sais que maudire!
0 Race dont l'amour s'acquiert par le martyre,
Qui charges tes bourreaux d'auréoler tes saints,
Monde d'incertitude et de dogmes malsains.
Où l'homme doitmourir des lois qu'il fait pour vivre,
Tu tends tes bras vers Dieu pour que Dieu te délivre,
Et lorsqu'il vient, l'ami si longtemps attendu,
Tu dresses son gibet pour croire à sa vertu !
Tu couronnes de sang les fronts qui sont augustes ;
Ta justice fleurit sur la tombe des justes
Et ton cœur ne comprend que le verbe des morts :
Leur cri n'arrive à loi qu'à travers ton remords.
Car ta colère est prompte et ta sagesse est lente.
0 Terre, o pauvre Terre inquiète et dolente.
Terre qui' fais périr les bons au nom du bien,
Puisqu'il te fautencor du sang, voici le mien !
Jésus s'agenouille.
A deux genoux, Esprit tout-puissant, je t'implore!
J'ai marché vers ta source et j'ai tendu l'amphore
A ceux dont le cœur triste est altéré d'amour,
Et voilà que j'entends venir le dernier jour.
Si mon œuvre te plaît et si ma tâche est bonne,
Laisse-moi souffrir seul et veuille qu'on pardonne.
Je n'ai point séparé le frère de la sœur :
Fais que mon nom soit doux et dicte la douceur.
Et défends que ce crime appelle d'autres crimes.
0 Seigneur, si ma mort demandait des victimes.
Efface d'ici-bas ma mémoire et ma loi,
Et que jamais le sang ne soit versé par moi !
LA VIERGE (Acte III, scène ii.)
Au jardin des Oliviers. La Vierge survient ; elle veul entraîner son fils. LA VIERGE.
Oh ! j'ai peur de la nuit...
Allons plus loin... Judas leur a dit où nous sommes. Viens... Ces arbres ont l'air traître comme des hommes, Et je les vois tendant leurs bras pour te saisir.
JÉSUS
Qu'il en soit fait, mon Dieu, selon votre désir,
LA VIERGE
Le désir du Très-Juste est-il donc que je meure? Ils te tueront si tu demeures.
JÉSUS
Je demeure.
LA VIERGE
Quel crime as-tu commis pour qu'il verse ton sang? Dieu ne peut pas vouloir la mort d'un innocent,
Dieu ne peut pas vouloir la douleur d'une mère. 11 est le puits d'amour dont Teau nest point amère ; Et lui qui place un ange au lit du nouveau-né Me laissera mon Fils, puisqu'il me l'a donné.
JÉSUS
Vous n'avez plus de Fils, ô Mère trop humaine.
Mon Père m'a fié ses brebis, et je mène
Le troupeau de mon Père à l'étable de Paix.
Pour ramener à Dieu les brebis que je pais.
Il faut faire un chemin d'angoisse, et d'un pas ferme
J'appartiens à ma route et j'irai jusqu'au terme.
LA VIERGE
Oui, j'écouterai tout, plus tard, fuis maintenant.
JÉSUS
Je suis venu sur terre et j'ai dit en venant : « Jésus n'a d'ennemis que la peine et la haine, « J'endormirai la haine en guérissant la peine, « Et je ne suis à moi que pour mieux être à tous. » — Si je vais sur vos pas, où me conduirez- vous ? Quelle douleur encore à soulager ?
LA VIERGE
La mienne!
Hélas!... Je n'ai donc plus un bras qui me soutienne, Et tu n'aimes donc plus ta mère, ô mon enfant?
LA PASSÎON
Si tu savais... Par toi, j'ai souffert bien souvent.
Je ne me plaignais pas : un enfant, c'est justice,
On souffre pour qu'il naisse, et puis, pour qu'il grandisse.
Et notre enfant est fait de toutes nos douleurs...
On n'imagine pas ce qu'il coûte de pleurs.
Ce petit être grave et blanc, qui vous regarde.
Quand tu faisais un pas, j'avais peur... Il nous tarde
De les voir marcher seuls et courir devant nous ;
Et voilà, dès qu'ils ont quitté nos deux genoux,
Qu'ils effacent leur mère et sont trop grands pour elle..,
Quand tu parlais, j'avais leffroi d'une querelle :
Je t'admirais; j'étais Hère, et bénissais Dieu.
J'aurais voulu te voir, et te suivre, en tout lieu.
Et t'endormir, et te bercer, comme la veille,
En écoutant ton souftle auprès de mon oreille...
Et tu vois bien qu'il faut avoir pitié de moi.
Car, s'ils te font mourir, j'en mourrai plus que toi...
JÉSUS
Pardon, pardon...
A part.
Seigneur, que ta force m'assiste :
C'est ici la suprême épreuve, et l'heure triste.
A la Vierge.
Pardon...
LA VIERGE
Je savais bien que tu m'écouterais,
Etquej'avaisraison... Viens vite !... Ils sont tout près.. Fuyons... Ce n'est pas l'heure...
JÉSUS
0 mère des tortures, Si bonne, et pitoyable entre les créatures, Vase de ma douleur, ô Reine des martyrs Qui souffres sans péché pour tous les repentirs, Holocauste qui dois payer la rançon dÈve, Pauvre Mère, ton cœur est traversé du glaive Et tu ne connais pas l'ordre auquel j'obéis...
LA VIERGE
Dieu t'a dit de marcher à travers son pays !
Rentrons en Galilée, où la vie était douce,
Paisible, et tu pourras faire asseoir sur la mousse
Les enfants qui viendront en baisant tes cheveux ;
Et tu leur parleras encore, si tu veux.
Ta tâche est (j^'ètre là pour porter la parole.
Mon Fils... Puisque ta bouche est comme une corolle
D'où tombent les parfums qui rendent l'homme fort,
Tu n'as pas le devoir ni le droit d'être mort :
Il faut songer à ceux que ta voix réconforte.
Et que deviendraient-ils, si ta voix était morte ?
JÉSUS
L'homme ne pèse pas les volontés du ciel ! Les autres parleront, et je boirai le fiel ;
Mes bras nus vont traîner le fardeau de l'impie : Je porte les péchés de la terre. J'expie !
LA VIERGE
Expier? Toi, si doux, mon Jésus, toi, si bon, Qui dictes la justice et verses le pardon, Qui tais du criminel un saint, dès qu'il t'aborde! Expier? Mais ton nom, c'est la miséricorde ! Expier? Où sont-ils les gens que tu trompas? Je ne suis qu'une femme, et je ne comprends pas Qu'un seul puisse expier tous les crimes ensemble. Mais je sais que je suis ta mère, et que je tremble, Et que tu devrais bien comprendre comme moi. Quand tu souffres pour eux, que je souffre pour toi I
JÉSUS
La douleur est le bain des âmes : elle lave !
LA VIERGE, se jetant à genoux.
Seigneur ! Seigneur 1 Ayez pitié de votre esclave !
Vous ne permettrez pas qu'on me l'ose arracher!
S'il faut une victime à conduire au bûcher,
Je suis là. Prenez-inoi, mon Dieu, mais toute seule!
J'ai trop vécu. Je suis faible comme une aïeule.
Mais, lorsqu'on prend son fils, la mère le défend.
Je ne peux pourtant pas leur jeter mou enfant.
C'est ma chair, c'est mon sang, c'est moi plus que moi-même !
JÉSUS, relevant sa mère.
Hélusl Plus qu'en son corps, ou souffre en ceux qu'on aime.
258 LA PASSIOM
LA VIERGE
Il ne m'écoute pins 1 Parlez-lui... Dites-lui
Que mes bras sont lassés, qu'il est mon seul appui,
Qu'il ne peut me laisser mourir au coin des pierres,
Que j'ai besoin de lui pour fermer mes paupières,
Qu'il est à moi, Seigneur, comme je suis à vous,
Qu'il me fait trop pleurer, lui que J'ai vu si doux,
Qu'on croit vous obéir, parfois, et que l'on erre,
Et qu'il faut obéir à sa mère, à sa mère,
Et que vous l'avez dit, Seigneur, dans votre loi 1
JÉSrS s'agenouille tievant la Vierge.
0 Mère, bénis-moi. Mère, pardonne-moi !
LA VIEHGE, le lelovaiit.
Uni, je pardonne, viens, c'est oublié, viens vite !
.lliSLS, embrassant sa mère.
Adieu. Je dois aller où mon père m'invite...
— J'entends les pas de ceu.\qui m'apportent la mort.
ANNE (Acte IV, scène i.)
La salle du Sanhédrin. — Les Sénateurs sont assis; Caïphc parle.
CAÏPUE.
\ ous savez quels fauteurs ont troublé la Cité : Un homme d'imposture et de perversité Menace devant nous Dieu, Moïse, et le culte. Repeuple, ou le séduit, et le temple, on l'insulte; Tout .s'incline devant un jifucux iiazarien; Nos Litres sont des mots, le dogme n'est plus rien, Et nous sommes au bord de la guerre civile.
ANNE
S'il s'agissait de nous, seulement... Mais la Ville, La Ville du Seigneur, court un danger très grand. Ne parlons pas de nous. Qu'importent votre rang, Vos titres, vos labeurs, vos biens, et votre vie? .Nous offrons tout au Père, et notre unique envie Est de voir prospérer ceux qu'on nous a commis.