D0\ .ILAN
Je me l'accorde peu.
LE MAYOR
Mon tils, dis comme moi : " Je me confesse à Dieu. »
DON JUAN
Je me confesse à vous que je tiens pour un sage. C'est tout. Suis-je malade ou troublé d'un présage? Peut-être, mais je sais que je ne sais plus rien. Je voudrais m'appuyer. .\ quoi? Sur quoi ? Le bien Kst mal ; le mal est [)ien. J'ai perdu l'équilibre. Aidez-moi.
LE MAYOR
Dieu le vent.
Le -Mayor lui fait signe Je saïenoiiillor. Il ploie les genoux. DON JLAN.
J'ai cru ([ue j'étais libre, Que j'étais fort : je fus égoïste !
LE MAYOR
Je sais.
DOPf JUAN, avec révolte, se redressât. t.
Ne me le dites point ! — Partont où je passais,
J'ai fait le mal. J'ai dit : « i^a loi, c'est mon caprice. »
J'eus tort. Il faut pourtant que le loup se nourrisse.
N'est-ce pas? J'étais loup. J'avais faim. J'ai mordu.
Est-ce ma faute à moi ? J'ai fait ce que j'ai dû.
Dieu n'a pas dit au loup de paître l'herbe? En somme,
Puisqu'il n'a prétendu faire de moi qu'un homme.
Pourquoi mit-il en moi les forces d"un géant?
LE MAYOR, liuremeiil
Misérable orgueilleux, rentre dans ton néant, Et ne te défends pas : accuse-toi !
DON .lUAN.
J'accuse Deux coupables 1
266 nox JUAX de manara
LE MAYOR, impéripiu.
Un seul !
DON JUAN, tombant enfin à genoux.
Soit ! — Par force ou par ruse, Par rage ou par amour, par curiosité, Par ennui, par angoisse et même par bonté. Vingt ans j'ai fait souffrir de pauvres créatures : J'ai poursuivi ma joie à travers leurs tortures Kt fêté ma jeunesse au prix de leurs remords ; •fai fait qu'on a gémi, que des vivants sont morts, Car j'ai tué par la tristesse et par les aftnes ; J'ai fait pleurer du sang, j'ai fait saigner des larmes, J'ai semé la douleur en voulant être heureux : Meâ culpâ. Priez pour moi...
LE MAYOR
Priez pour eux !
DON ,U:AN
Priez pour elles !
LE MAYOR
Juan, te repens-tu ?
DON JUAN
Peut-être, Car je pense souvent que j'ai mal fait de naître, Mais ce uesl quun tourment de plus dans mon enfer.
LE MAYOR
Te repens-lu ?
DON JUAN, se relevant.
Pas plus qu'hier, autant qu hier, Et c'est trop ! Je suis las de vivre dans mon bLàme ! Je veux la quiétude imbécile de l'àme, Être une brute, un arbre, un pavé, n'être rien !
LE MAYOR
Te repens-tu ?
DON .lUAX.
Toujours, vous dis-je !
LK MAYOR
Sois chrétien.
DON JUAN
Je suis homme, et c'est trop, homme et las de lui-même!
Je veux... Non, je voudrais. Quoi? La mort? Un baptême?
Quelque chose qui lave ou qui tue, un adieu
Que je crierais, comme au sortir (i'un mnuvais lieu,
A cette puanteur sinistre, que l'on nomme
Moi, ce moi que voici, que je hais d'être un homme.
Ce moi bouffon, ce moi barliouillé de dégoût,
Que je suis écœuré de rencontrer partout.
Et que je vais tuer pour ne plus voir sa face I
26(S DOX JUAN DE MAXARA
LE MAYOR
La mort n'abolit rioii : le remords seule efface.
DON .il:an.
J'ai goûté du remords et je m'en suis grisé.
Je connais tout, j'ai tout osé, tout épuisé :
Tout les vins m'étaient bons, mais les caves sont vides.
LE MAYOR, assis.
Penche-toi vers mes yeux fanés, compte mes rides, Et dis si le vieillard n'eu sait pas plus que toi.
DON JLAN.
Eh bien ?
LE MAYOR
Tu t'es trompé. Le calme est dans la foi.
DON .lUAN.
Je ne crois plus en Dieu.
LE MAYOR
Tu crois ne plus y croire.
nOX JUAN.
Ma raison ne veut plus.
Retourne en ta mémoire !
0 mystique égaré, chercheur de paradis, Retourne-toi vers ton passé, retourne et dis Si dans tous les amours retrouvés en arrière Il existe un baiser qui vaille la prière Et qui sache remplir le civur aussi longtemps ?
DOM JUAX.
Je ne sais plus prier.
LE MAYOH.
Dieu te rappelle. Entends !
DON JUAN
Dieu ne veut plus de moi, je ne veux plus des hommes, Je suis seul à jcimais.
LE MAVOR.
Seuls toujours, nous le sommes, Sinon dans le repos qui tombe de la croix !
DON JLAN.
C'est loin derrière nous.
LE MAYOn, ileboiil.
Moins loin que tu ne crois !
L'amour changeait dans l'àme et n'a pas changé l'àme. L'amour qu'on doit à Dieu tu l'offrais à la femme, Mais l'enfant que tu fus, tu l'es toujours resté : Quand ta soif d'idéal s'altérait de beauté.
Tu tendais tes deux mains vers sa forme charnelle, Mais c'était Tinfîni ({ue tu cliorchais en elle, Ef l'infini, c'est Dion.
DON JLAN.
.Kaimais la femme.
LE MAYOR
Non !
C'est Dieu que lu voulais sans vouloir de son nom, Et tu leurrais ton âme en exaltant ta béte ; C'est Dieu que tu cherchais dans la femme, ô poète Tu l'aimais, as-tu dit? Regarde de plus près. Tu n'aimais pas la femme, hélas ! tu l'adorais : Comme on adore Dieu, car elle était symbole, Tu l'adorais avec ferveur comme une idole, Et malgré le mensonge éternel de l'amour ?
DON JLAN, faiblement.
Oui...
LE MAYOR
Malgré tout, et dans chacune, tour à tour. Tu rêvais de verser ton àme. . .
DON JUAN, exalté.
Tout entière !
LE MAYOR
L'âme, qu'on veut nourrir avec de la matière !
I. immensité qu'on veut bercer entre deux bras ! l'auvre fou qui n'as pas compris, tu comprendras ! lu cherchais l'idéal dans sa formule épaisse, Et tes inslincts, pareils à des limiers en laisse, Te liraient vers la fange el l'ombre du chenil ; Tu les suivais, tandis que ton àme en exil Se tournait vers le ciel pour quêter la lumière. La voici blanche encor comme à l'aube première, Et ton cœur rajeuni va sortir du tombeau ! Réveille-toi, Lazare, et marche, tout est beau ! Ta douleur te baptise et l'espoir te délivre ! Tu parlais de mourii-, c'est fait : lu vas revivre!
DON JLAN, Iribtemcnt.
Non.
LE MAYOR
L'aveugle a fini sa route de péché ; En pensant t'éloigner de Dieu, tu l'as clierché, Et lorsqu'on cherche Dieu, mon enfant, Dieu se donne.
Il m'ignore.
DON JUAN
LE MAYOH.
Jamais il ne nous abandonne :
Il reconnaît ses hls en entendant leurs cris. Dieu comprend le besoin que lu n'as pas compris, Et le bain de repos qu'il faudrait pour ta joie. C'est moi qui te l'apporte et lui qui te l'envoie.
UON JUAN.
Comment ?
Viens parmi nous. Lombre du mur divin Épanche en nous la paix que lu cherchais en vain.
DON JUAN
Peut-être...
LE MAYOR
Viens chez nous ! Viens ! L'extase est féconde A tous les pauvres cœurs ulcérés par le monde. L'exil est bon, l'exil est saint, l'exil est fort, L'exil te guérira. Viens t' abriter au port, Et de toute ton âme immensément difluse Étreindre l'infini que l'amour te refuse !
ItON JUAN.
Que faut-il ?
LE MAYOR
T'éloigner de ce ({ui le lut cher.
DON JUAN
J'en suis loin.
LE MAYOR
Mépriser et dclcster la chair.
nON JUAN.
Maudite soit ma chair qui fait souffrir mon àme !
LE MAYOR
Abdique ton orgueil.
DON JUAN
Je suis un être infâme !
LE MAYOR
Demandes-tu pardon du mal que tu faisais ?
DON JUAN, s'agenouillant et Joignant les mains.
A tous les innocents couchés entre deux ais, A tous les mallieureux qui peinent par mes crimes, A mes frères comme à mes sœurs, à mes victimes, A tous ceux que j'ai mis en deuil comme en péril, Je demande humblement pardon. Ainsi soit-il !
LE MAYOR
C'est bien.
DON JUAN, voulant so relever.
Emmenez-moi.
LE MAYOR, toujours assis.
Ce n'est pas tout encore.
Tu vas souffrir.
274 noN .)UAX de ma n ara
DON JUAN, avec uxallalion.
Tant mieux !
LE MAYÙR sévèrement.
Levés avant l'aurore, A genoux sur le sol de marbre, et le front bas, Nous prions.
DON JUAN, humble.
J'essaierai... Mais, si je ne peux pas ?
LE MAYOR, avec autorité.
Alors, prie,, en pleurant do ne pouvoir, et prie !
DON JUAN, tombant .i genoux.
Je prierai.
LE MAYOR
Sur ta chair pénitente et meurtrie, Tu porteras la haire en saignant.
DON JUAN
C'est mon vœu !
LE MAÏGR.
Chaque jour, devant tous, tu redirai l'aveu De tes péché=.
DON JUAN, avec enthousiasme.
Devant tous !
LE MAYOR, durement.
La tête moins haute !
Uon Juao baisse la tête,
— Tu pâtiras de soif et de faim.
DON JUAN
Par ma faute I
Pauvre, tu soigneras le pauvre en son taudis.
DON.] L'AN, très doucement.
Je suis le serviteur de ceux qui sont maudits!
LE MAYOR, avec colère.
Nul n'est maudit !
DON JUAN, soumis.
Devant l'indulgence céleste,
LE MAYOR
Ainsi soit-il !
A ceux qui sont morts de la peste Tu mettras le linceul sans peur et sans dégoût.
DON JUAN
Pour honorer mon Dieu dans son œuvre.
LE MAYOR, se levant, après avoir fait vm signe de croix sur la tète de Don Juan.
Debout, Car l'esprit est en toi. Le Seigneur t'a fait grâce.
Don Juan se lève, le Mayor lui tend les l)ra>.
Et maintenant, mon fils, viens là que je t'embrasse !
CIRGE
Poème lyrique en trois actes.
Opéra Comique, 4907. Fasquellb, éditeur.