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LES FAUNES

Seul, les deux bras croisés, la coule sur la tète.

Et sans rien voir autour de lui, l'anachorète,

Priant, priant, au nom du Père, au nom du Fils,

Cheminait dans Taurore à travers l'oasis.

Et la nature était à peine réveillée.

Près de la source, un bruit trembla sous la feuillée.

Timide et lent, un bruit presque silencieux.

Et le saint homme, ayant regardé, vit des yeux.

Ici, là, dans Tépais fourré des feuilles vertes, Des yeux, comme des fleurs sinistrement ouvertes. Brillaient, et tous ces yeux semblaient autant d'effrois. Le moine fit sur eux le signe de la croix, Et des cris de douleur jaillirent sous les Ijranches ; Il aperçut des bras levés, des seins, des hanches, Puis, des cornes, des pieds fourchus ; il entendit Des fuites qui cassaient les roseaux, et se dit : — « L'Esprit Malin m'avait encor tendu ce piège, Mais ta vertu. Seigneur Jésus-Christ, me protège. » Et derechef il fit le signe de la croix.

182 l'espoir du monde

— « Pourquoi nous torturer ainsi, moine aux yeux froids ' Laisse-nous vivre, ô mort qui méprises la vie !

Si ton vieux cœur s'est exilé de toute envie, S'il t'est bon d'ignorer les bonheurs d'ici-bas. Pourquoi nous les prends-tu, puisque tu n'en veux pas?»

Un vieux faune sortit de lombre ; par derrière. Des enfants chèvre-pieds, les pouces en prière. Suivaient et trébuchaient, baissant leurs fronts peureux Où les cornes naissaient à peine, et derrière eux, Groupant les tout petits de leurs mains maternelles, Les Faunesses, avec Tété dans leurs prunelles, Dans leurs cheveux, et les Nj'mphes au torse blanc. L'une derrière l'autre, arrivaient en tremblant. S'agenouillaient en cercle et tendaient leurs offrandes De pampres violets et de fleurs en guirlandes.

Le moine s'étonnait de les voir à genoux.

— « Homme du Christ, ne te détourne pas de nous !

Ne nous fais plus de mal! Sois clément pour les Faunes! » Ils disaient. Le regard doré de leurs yeux jaunes Montait plaintivement vers l'ascète inquiet.

— « Nous avons cru que ton Sauveur nous oubliait. Et que l'on pourrait vivre en se faisant docile ; Vois ! Nous avons quitté la Grèce et la Sicile,

Et la douce Italie où Virgile a chanté ; Pour laisser à ton Dieu les pays de beauté, Nous fuyons par delà les colonnes d'Hercule! Mais la Croix nous poursuit partout ; Maïa recule.

l'espoir du monde 183

Laisse-nous vivre au moins dans les jardins d'Isis, Ascète, et par pitié souviens-toi que jadis Nous peuplions les bois d'Hésiode et d'Horace ! Depuis plusieurs milliers de printemps, notre race N'avait que du bonheur à donner au passant ; Nous savions apaiser les cœurs en les berçant ; Pan riait ; nous étions les gardiens du mystère ; La grande poésie auguste de la terre Chantait en nous, avec les sources et les nids ; Ceux qui venaient vers nous s'en allaient rajeunis Et nos voix guérissaient à force d"être saines... » Mais le moine en fureur cria : — « Démons obscènes, Vous n'êtes que la voix immonde du péché !

— « Jadis pourtant, tu nous célébrais, ô Psyché! Nul Créateur n'avait maudit la créature ; Aucun prêtre n'osait blasphémer la Nature,

Et tout ce qui naissait des dieux était divin ; Zeus nous versait l'azur, son fils versait le vin, Cypris donnait la joie et la vie était bonne ! Mais est venu le Rédempteur qui nous pardonne : Toute ivresse est maudite et l'amour est proscrit !

— « Taisez-vous ! La Matière est conquise à l'Esprit!

— « Hélas, ô dieux! Ceci vaudra-t-il mieux pour l'homme?

— « Ne juge pas ton Dieu 1 Vice, songe à Sodome ! Rends la terre à son maître ! Abdique, et disparais !

— « Adieu, les bois! Adieu, les paisibles forêts! Ruisseaux jolis, l)uissons fleuris, liour de la vie. Adieu, terre de Pan que léthcr déifif !

184 l'espoir du monde

Bienfaisante beauté des choses, nous partons... En souvenir du sol, ramassez des bâtons, Enfants ; que la patrie aide à qui s'expatrie ! Allons mourir!... »

Courbés vers la mousse fleurie.

Ils en baisent Todeur et s'en vont en pleurant. Faunes, Nymphes, le plus petit près du plus grand... L'homme regarde au loin s'en aller leurs dos tristes : Ils s'éloignent, cueillant et couchant dans les cistes Des brins d'herbe et des fleurs sauvages, avec soin. Le moine les entend crier, toujours plus loin : — M Allons mourir! Jésus a proscrit la Nature ! » Loin, longtemps, il contemple au loin la horde impure. Vision qui s'efface en un bruit qui se perd...

Les Faunes douloureux courent sur le désert.

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