SCENE XII
Les Précédents, L'Acabémie, portée sur tm brancard.
L'Académie
Vous voilà, cher docteur : je sens bien que je passe ; Ne suis-je pas très mal ?
M. Pariset
(Bas à M. Roger) Mais, non. Elle est bien basse.
L'Académie
Vous me trompez, docteur... On veut me secoiu-ir ; Mais, je le vois trop bien, je vais bientôt mourir !
M. Pariset
Rejetez cette idée ; elle n'est pas probable. Où vous sentez- vous mal ?
L'ACADBMIl.
Dans tous les membres.
l'académie 121
M. Pariset
Diable !
Un de vos pieds est bon.
L'ACABÉMIB
Mais je marche en boitant.
M. Pariset
Le ventre ?
L'Académie
Qh î pour le ventre, il est fort bien portant.
M. Pakiset
La tête?
L'Académie
On l'a voulu couvrir d'une calotte, Et depuis ce temps-là, je sens... que je radote.
M. Pariset C'est votre faute aussi ; pourquoi s'enducailler ?
L'ACADÉME
Mais sans cela, docteur, il faut s'encanailler ; Fi, monsieur Pariset i
M. Pariset
Voilà comme on raisonne ; Les ducs vous plantent là ; vous appelez : personne ; Et quand le noble amant a soudain disparu. Il faut ouvrir les bras à quelque malotru, Viîux, hébété, bancal...
122 GÉRARD DE NKRVAL
M. Roger
Eh ; docteur, je vous ])ric Des boiteux devant moi je n'aime pas qu'on rie.
M. Pari SET
Ah ! vous avez raison, défendez les boiteux ;
Il fait bon se moucher, (juand on se sent morveux.
M. Roger, en colère
Monsieur, quoique boiteux, on peut être un grand homme !
y\. Pari SET
Oh ; mon Dieu, libre à vous !
>r. Roger
Ce Byron (ju'on renomme Richard trois, Walter Scott
M. Part SET
Certes, sous ce rapport, Sans contredit, monsieur, vous leur ressemblez fort.
M. Roger, ravi
Ah ; monsieur, tro]) d'honneur .' Cela vous plait à dire.
(// se retourna du côté du brancard) Mais que vois-je grand Dieu !... l'Académie expire !
M. Pariset
Du vinaigre, des sels ! Agissons sans retard ! Faisons une saignée ! Eh ! vite !
L'Académie
Il est trop tard.
Je vais enfin, messieurs, terminer ma carrière.
l'académik 123
M. Pakisït l-^li quoi ; sans mon secours !
L'ACADÎMIE
Vous n'y pouvez rien faire :
Mon mal vient de plus loin ; mais, regrets superflus : Le destin l'a permis... je n'en parlerai plus. Pourtant, du dernier somme avant que je repose. Je veux de mes erreurs confesser quelque chose : Je ne parlerai pas de ces i>etits {jcchés. Expiés si souvent, si souvent reprochés ; Mais, ce qui me fait mal, ce que je voudrais taire. C'est d'avoir dans mes bras accueilli ce Voltaire ; Raynal, Parny, Chénier, sans-culottes jurés. Et souche des coquins qui nous ont dévorés l Ils sont morts, il est vrai, mais il en est bien d'autres. De la philosopWe audacieux apôtres. Détracteurs du clergé, gens à mauvais dessein. Et serpents libéraux, réchauffés dans mon sf in : Dix ou douze faquins, médisant des jésuites (Ce qui me fait grand tort et dont je crains les suites). De l'opposition écrivains effrontés.
Que l'âge a dès longtemps dans l'erreur encroûtés. Et qu'il faut aux enfers dévouer tous en somme. I.Avigne en est aussi ; mais lui, c'est im jeune homme ; Revenant sur ses torts, qu'on lui fera sentir. Avant qu'il soit long-temps, il peut se convertir ; L'Hermite, pour changer étant trop vieux, je pense. Restera dans l'erreur et dans l'impénitence ; Mais j'y tiens : pour bien faire, il faudiait .. qu'il mouri t. Et qu'un beau désesjroir alors le secourût... Vous avez entendu ce que j'avais à dire ; Et maintenant, Roger, veuillez encore écrire Ce que je vais dicter à mon dernier moment, Ma volonté suprCme, enfin... mon testaiii.ent '
M. Roger Hélas !
124 gérard de nerval
L'Académie
« Considérant, comme dit l'Evangile, « Que tout en ce bas monde est mortel et fragile, » Et me trouvant d'ailleurs, quoiqu'on en ait douté, » En parfait* raison, bien qu'en faible santé... »
M. Pariset, bas à Roger
La pauvre femme ! elle est encore dans le délire.
L'Académie
« Ayant bien médité ce que j'avais à dire,
•> Je dispose mes dons et mes vœux comme il suit :
» D'abord, de tous mes biens, capitaux, usufruit ,
» Je fais et j'institue unique légataire
» I^ congrégation ; et, pour un séminaire,
t> Lui laisse mon hôtel, dit Palais Mazarin,
» Et quarante fauteuils, bien rembourrés en crin,
» Afin que dans cent ans sa voix me canonise,
» Car on ne perd jamais, en donnant à l'église.
» Je lui lègue, de plus, mon immortalité.
» Iteia : tous mes discours à l'Université,
» Afin que d'après eux un mémoire s'apprête
» Sur la civilité puérile et honnête,
^ Lequel travail pourrait être fait ])ar Auger.
y Item : je donne et lègue à Roger... »
M. Roger, pleurant
A Roger !
L'Académie « Pour les bons et loyaux services... »
M. Roger
0 souflfrance !
l'académie 125
L'Académie
« Qu'il a toujours rendus, ou pu rendre à la France, » Je lui lègue, ai-je dit »
M. Roger
0 regret impuissant .'
L'Académie
* Sur les bons des Cortès ou sur les trois pour cent... »
M. ROGEB, surpris
Plaît-il ?
L'Académie
« Quinze cents francs de rentes viagères, » Pour avoir souvenir de moi dans ses prières... ;, >> Et l'honneur d'envoyer en tous lieux sans reta.'d T » Les billets de service, et ceux de faire-i-iart ». (J ) J
M. Roger, à qmrt
Tout cela je le vois, n'est pas de conséquence. Et j'avais attendu plus de reconnaissance.
L'Académie
« Item: aux trente-huit... »
(1) Voici à peu près le texte desdits billets : A Monsieur *** Comme à l'existence éternelle Rien ici-bas ne doit viser.
Vous êtes prié d'excuser La triste mort d'une immortelle :
A Montrouge, lieu de son choix.
Repose notre Académie ;
Si l"on repose, toutefois,
Quand on n'a rien fait dans -sa vie.
De Profundis.
126 GÉB.UID DE KEHVAL
M. Roger
Ah ! quoi ?
L'Académie
<< ]SIes compliments ».
M. Roger, à part Elle n'a point changé dans ses derniers moments.
L'Académie
« Qu'on m'enterre à Montrouge ; Auger sera d'office,
Pour parler sur ma tombe, et faire la notice, » Qui, vantant mes vertus, ma vie, et mes travaux, » Le lendemain matin remplira nos journaux ». Adieu donc, je vous quitte, ô foyers domestiques, Noble salle, qui vis mes séances ])ubliques, Ces joiu-s d'une splendeur dont l'envis a gémi, Et vous, vastes fauteuils, où j'ai si bien dormi ! Témoins de mes honneurs... témoins de ma souffrance. Je vous quitte !...
M. Roger Elle expire !