ÇAVITRI
{Maha -Baratta.)
Pour sauver son époux, Çavitrî fit le vœu De se tenir trois jours entiers, trois nuits entières, Debout, sans remuer jambes, buste ou paupières : Rigide, ainsi que dit Vyaça, comme un pieu.
Ni, Curya, tes rais cruels, ni la langueur Que Tchandra vient épandre à minuit sur les cimes Ne firent défaillir, dans leurs efforts sublimes, La pensée et la chair de la femme au grand cœur.
— Que nous cerne l'Oubli, noir et morne assassin. Ou que l'Envie aux traits amers nous ait pour cibles. Ainsi que Çavitrî faisons-nous impassibles, Mais comme elle, dans l'âme, ayons un haut dessein,
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SÉRÉNADE
SÉRÉNADE. 47
SERENADE
Comme la voix d'un mort qui chanterait
Du fond de sa fosse, Maîtresse, entends monter vers ton retrait
Ma voix aigre et fausse.
Ouvre ton âme et ton oreille au son
De ma mandoline :
Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson
Cruelle et câline.
Je chanterai tes yeux d'or et d'onyx Purs de toutes ombres,
Puis le Léthé de ton sein, puis le Styx De tes cheveux sombres.
Comme la voix d'un mort qui chanterait
Du fond do sa fosse, Maîtresse; entends monter vers ton retrait
Ma voix aigre et fausse.
Puis je louerai beaucoup, comme il convient
Celte chair bénie Dont le parfum opulent me revient
Les nuits d'insomnie.
Et pour finir, je dirai le baiser
De ta lèvre rouge, Et ta douceur à me martyriser,
— Mon ange f — Ma Gouge !
Ouvre ton Ame et ton oreille au son
De ma mandoline :
Pour toi j'ai fait, pour toi, cette chanson
Cruelle et câline.
A Edmond Lepelletier.
Roule, roule ton flot indolent, morne Seine. — Sous tes ponts qu'environne une vapeur malsaine Bien des corps ont passé, morts, horribles, pourris, Dont les âmes avaient pour meurtrier Paris. Mais tu n'en traînes pas, en tes ondes glacées, Autant que ton aspect m'inspire de pensées !
Le Tibre a sur ses bords des ruines qui font Monter le voyageur vers un passé profond, Et qui, de lierre noir et de lichen couvertes, Apparaissent, tas gris, parmi les herbes vertes. Le gai Guadalquivir rit aux l)londs orangers Et reflète, les soirs, les boléros légers. Le Pactole a son or, le Bosphore a sa rive Où. vient faire son kief l'odalisque lascive. Le Rhin est un burgrave, et c'est un troubadour Que le Lignon, et c'est un ruffian que l'Adour. Le Nil, au bruit plaintif de ses eaux endormies, Berce de rêves doux le sommeil des momies.
52 POÈMES saturnip:ns.
Le grand Meschascébé, fier de ses joncs sacrés, Charrie augustement ses îlots mordorés, Et soudain beau d'éclairs, de fracas et de fastes, Splendidement s'écroule en Niagaras vastes. I/Eurotas, où l'essaim des cygnes familiers Mêle sa grâce blanche au vert mat des lauriers, Sous son ciel clair que raie un vol de gypaète, Rhythmique et caressant, chante ainsi qu'un poète. Enfin, Ganga, parmi les hauts palmiers tremblants Et les rouges padmas, marche à pas fiers et lents En appareil royal, tandis qu'au loin la foule Le long des temples va hurlant, vivante houle, Au claquement massif des cymbales de bois. Et qu'accroupi, filant ses notes de hautbois, Du saut de l'antilope agile attendant l'heure, Le tigre jaune au dos rayé s'étire et pleure.
— Toi, Seine, tu n'as rien. Deux quais et voilà tout, Deux quais crasseux, semés de l'un à l'autre bout D'affreux bouquins moisis et d'une foule insigne Qui fait dans l'eau des ronds et qui pèche à la ligne. Oui, mais quand vient le soir, raréfiant enfin Les passants alourdis de sommeil ou de faim, Et que le couchant met au ciel des taches rouges, Qu'il fait bon aux rêveurs descendre de leurs bouges l'it, s'accoudant au pont de la Cité, devant Notre-Dame, songer, cœur et cheveux au vent! Les nuages, chassés par kn)rise nocturne,
Gourent, cuivreux et roux, dans l'azur taciturne. Sur la tête d'un roi du portail, le soleil, Au moment de mourir, pose un baiser vermeil. L'hirondelle s'enfuit à l'approche de l'ombre, Et l'on voit voleter la chauve-souris sombre. Tout bruit s'apaise autour. A peine un vague son Dit que la ville est là qui chante sa chanson, Qui lèche ses tyrans et qui mord ses victimes; Et c'est l'aube des vols, des amours et des crimes.
— Puis, tout à coup, ainsi qu'un ténor effaré Lançant dans l'air bruni son cri désespéré, Son cri qui se lamente et se prolonge, et crie. Éclate en quelque coin l'orgue de Barbarie : II brame un do ces airs, romances ou polkas, Qu'enfants nous tapotions sur nos harmonicas, Et qui font, lents ou vifs, réjouissants ou tristes. Vibrer l'âme aux proscrits, aux femmes, aux artistes. C'est écorché, c'est faux, c'est horrible, c'est dur. Et donnerait la fièvre à Rossini, pour sûr; Ces rires sont traînés, ces plaintes sont hachées; Sur une clef de sol impossible juchées, Les notes ont un rhume et les do sont des la, Mais qu'importe! l'on pleure en entendant cela! Mais l'esprit, transporté dans le pays des rêves. Sent t\ ces vieux accords couler en lui des sèves; La pitié monte au cœur et les larmes aux yeux, Et l'on voudrait pouvoir goûter la paix des cieux,
Et dans une harmonie étrange et fantastique' Qui tient de la musique et tient de la plastique, L'âme, les inondant de lumière et de chant, Mêle les sons de l'orgue aux rayons du couchant!
— Et puis, l'orgue s'éloigne, et puis c'est le silence.
Et la nuit terne arrive, et Vénus se balance
Sur une molle nue au fond des cieux obscurs ;
On allume les becs de gaz le long des murs,
Et l'astre et les flambeaux font des zigzags fantasques
Dans le fleuve plus noir que le velours des masques;
Et le contemplateur sur le haut garde-fou
Par l'air et par les ans rouillé comme un vieux sou
Se penche, en proie aux vents néfastes de l'abîme.
Pensée, espoir serein, ambition sublime,
Tout jusqu'au souvenir, tout s'envole, tout fuit.
Et l'on est seul avec Paris, l'Onde et la Nuit I
— Sinistre trinité! De l'ombre dures portes!
Mané-Thécel-Pharès des illusions mortes!
Vous êtes toutes trois, ô Goules de malheur,
Si terribles que l'Homme, ivre de la douleur
Oue lui font en perçant sa chair, vos doigts de spectre,
LMIomme, espèce d'Orestc à qui manque une Electre,
Sent la fatalité de votre regard creux.
Ne peut rien et va droit au précipice afl'reux;
Et vous êtes aussi toutes trois si jalouses
De tuer et d'offrir au grand Ver des épouses Qu'on ne sait que choisir entre vos trois horreurs, Et si l'on craindrait moins périr par les terreurs Des ténèbres que sous l'Eau sourde, l'Eau profonde, Ou dans tes bras fardés, Paris, reine du monde !
— Et tu coules toujours, Seine, et, tout en rampant, Tu traînes dans Paris ton cours de vieux serpent, De vieux serpent boueux, emportant vers tes havres Tes cargaisons de bois, de houille et de cadavres !
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