LES VOIX
A Anatole France
Voix de l'Orgueil : un cri puissant comme d'un cor, Des étoiles de sang- sur des cuirasses d'or. On trébuche ;\ travers des chaleurs d'incendie... Mais en somme la voix s'en va, comme d'un cor.
Voix de la I laine : cloche en mer, fausse, assourdie De neige lente. Il fait si froid! Lourde, alTadie,""' "" La vie a peur et court follement sur le quai, Lcin de la cloche qui devient plus assourdie.
SAGKSSK.
\ oix de la Chair : un gros tapage fatigiié^ Des gens ont bu. L'endroit fait semblant d'être gai. Des yeux, des noms, et l'air plein de parfums atroces Où vient mourir le gros tapage fatigué.
Voixd'Autrui : deslointainsdansdesbrouillards. Desnqces Vont et viennent. Des tas d'embarras. Des négoces, Et tout le cirque des civilisations Au son trolte-menu du violon des noces.
Colères, soupirs noirs, regrets, tentations Qu'il a fallu pourtant que nous entendissions Pour l'assourdissement des silences honnêtes, Colères, soupirs noirs, regrets, tentations.
Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes ! Sentences, mots en vain, métaphores mal faites^ Toute la rhétorique en fuite des pochés, Ah, les Voix, mourez donc, mourantes que vous êtes
Nous ne sommes plus ceux que vous auriez cherchés. Mourez à nous, mourez aux humbles vœux cachés Que nC>urrit la douceur de la Parole forte, Car notre cœur n'est plus de ceux que vous cherchez f
1G8 SAGESSK.
Mourez parmi la voix que la Prière emporte Au ciel, dont elle seule ouvre et ferme la porte Et dont elle tiendra les sceaux au dernier jour, Mourez parmi la voix que la prière apporte,
Mourez parmi la voix terrible de l'Amour !
AOKSSK. 109
y IX
L'âme antique était rude et vaine Et ne voyait dans la douleur Que l'acuité de la peine Ou rétonnement du malheur.
L ;ui, sa figure la plus claire, Traduit ce double sentiment Par deux grands types de la Mère En proie au suprême tourment.
C'est la vieille reine de Troie :
Tous ses fils sont morts par le fer.
Alors ce deuil brutal aboie Et glapit au borri de la mer.
Elle court le long du rivage, Bavant vers le flot écumant, Hirsute, criarde, sauvage, La chienne littéralement!...
Et c'est Niobé qui s'elïare Et garde fixement des yeux Sur les dalles de pierre rare Ses enfants tués par les dieux.
Le souffle expire sur sa bouche.
Elle meurt dans un geste fou. Ce n'est plus qu'un marbre farouche Em transporté nul ne sait d'où!...
La douleur chrétienne est immense, Elle, comme le cœur humain.
Elle soufl're, puis elle pense, Et calme poursuit son chemin.
|Ellc est debout sur le Calvaire Pleine de larmes et sans cris.
C'est également une mère, Mais quelle mère de quel fils!
SA(iKSSK. 171
Elle participe au Supplice Qai sauve toute nation, Attendrissant le sacrifice Par sa vaste compassion.
Et comme tous sont les fils d'elle Sur le monde et sur sa langueur Toute la charité ruisselle Des sept blessures de son cœur.
Au jour qu'il faudra, pour la gloire Des cieux enfin tout grands ouverts, Ceux qui surent et purent croire.
Bons et doux, sauf un seul Pervers,
Ceux-là, vers la joie infinie Sur la colline de Sion Monteront d'une aile bénie Aux plis de son assomption.
0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour
Et la blessure est encore vibrante,
0 mon Dieu, vous m'avez blessé d'amour.
0 mon Dieu, votre crainte m'a frappé Et la brûlure est encore là qui tonne, 0 mon Dieu, votre crainte m'a frappé.
0 mon Dieu, j'ai connu que tout est vil Et votre gloire en moi s'est installée, 0 mon Dieu, j'ai connu que tout est vil
Noyez mon âme aux flots de votre Vin Fondez ma vie au Pain de votre table, Noyez mon âme aux flots de votre Vin.
Voici mon sang que je n'ai pas versé, Voici ma chair indigne de souffrance, A'oici mon sang que je n'ai pas versé.
Voici mon front qui n'a pu que rougir, l*our l'escabeau de vos pieds adorables. Voici mon front qui n'a pu que rougir.
Voici mes mains qui n'ont pas travaillé, Pour les cbarbons ardents et l'encens rare, Voici mes mains qui n'ont pas travaillé.
Voici mon cœur (|ui n"a battu qu'en vain, Pour palpiter aux ronces du Calvaire, Voici mon creur qui n'a battu qu'en vain.
Voici mes pieds, frivoles voyageurs, Pour accourir au cri de voire grâce.
Voici mes pieds, frivoles voyageurs.
Voici ma voix, bruit maussade et menteur,
Pour les ropi'ochcs de la Pénitence,
\'oici ma voix, bruil maussade et monteur.
Voici mes yeux, luminaires d'erreur, Pour être éteints aux pleurs de la prière, Voici mes yeux, luminaires d'erreur.
Hélas, Vous, Dieu d'offrande et de pardon, Quel est le puits de mon ingratitude!
Uélas, Vous, Dieu d'oiïrando et de pardon.
Dieu de terreur et Dieu de sainteté, Hélas! ce noir abîme de mon crime.
Dieu de terreur et Dieu de sainteté.
Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur, Toutes mes peurs, toutes mes ignorances, Vous, Dieu de paix, de joie et de bonheur.
Vous connaissez tout cela, tout cela,
Et que je suis plus pauvre que personne,
Vous connaissez tout cela, tout cela.
Mais ce que j'ai, mon Dieu, je vous le donne.
17X ilAGESSE.
.le ne veux plus aimer que ma mère Marie. 'ÏO¥cs les autres amours sont de commandement, Nécessaires qu'ils sont, ma mère seulement Pourra les allumer aux cœurs qui l'ont chérie.
Cest pour Elle qu'il faut chérir mes ennemis, C'est par Elle que j'ai voué ce sacrifice, Et la douceur de cœur et le zèle au service. Comme je la priais, Elle lésa permis.
\i[ comme j'étais faible et bien méchant encore, Aux mains lAches, les yeux éblouis des chemins, l]\\v baissa mes ypux et mo itiii^nit les mains. Et m'enseigna les mots par lesquels un adore.
C'est par Elle que j'ai voulu de ces chagrins, C'est pour Elle que j'ai mon cœur dans les Cinq Plaie* Et tous ces bons efforts vers les croix et les claies. Comme je l'invoquais, Elle en ceignit mes reins.
Je ne veux plus penser qu'à ma mère ^[arie, Siège de la Sagesse et source des pardoss, Mère de France aussi, de qui nous attendons Inébranlablement l'honneur de la patrie.
Marie Immaculée, amour essentiel.
Logique de la foi cordiale et vivace,
En vous aimant qu'est-il de bon que je ne fasse,
En vous aimant du seul amour, Porte du Ciel?
Mon Dieu m'a dit : Mon fils, il faut ni'aimer. Tu vois Mon flanc percé, mon cœur qui rayonne et qui saigne, Et mes pieds ofl'ensés que Madeleine baigne De larmes, et mes bras douloureux sous le poids
De tes péchés, et mes mains! Et tu vois la croix, Tu vois les clous, le fiel, l'éponge, et tout t'enseigne A n'jiimcr, en ce monde amer où la chair règne, Uue ma Chair et mon Sang, ma parole et ma voix.
Ne t'ai-je pas aimé jusqu'à la mort moi-même, 0 mon frère on mon Père, ù mon fils en l'Esprit, Et n'ai-je pas souffert, comme c'était écrit?
N'ai je pas san.ii:loté ton angoisse suprême Il ir.ii-jc pas sué la sueur de tes nuits, Lamenlabir .uni qui me cherches où je suisî*
J'ai répondu : Seigneur, vous avez dit mon âme. C'est vrai que je vous cherche et ne vous trouve pas. Mais vous aimer! Voyez comme je suis en bas, Vous dont l'amour toujours monte comme la flamme.
Vous, la source de paix que toute soif réclame, Hélas! voyez un peu tous mes tristes combats! Oserai-je adorer la trace de vos pas, Sur ces genoux saignants d'un rampement infâme?
Et pourtant je vous cherche en longs tâtonnements, Je voudrais que votre ombre au moins vêtit ma honte, Mais vous n'avez pas d'ombre, ô vous dont l'amour monte,
0 vous, fontaine calme, amère aux seuls amants De leur damnation, ô vous toute lumière, Sauf aux yeux dont un lourd baiser tient la paupière!
I 82 SA (i K s s E.
Il faut m'ainier! Je suis l'universel Baiser, Je suis cotte paupière et je suis cette lèvre Dont tu parles, o cher malade, et cette fièvre Qui t'agite, c'est moi toujours I 11 faut oser
M'aimer! Oui, mon amour monte sans biaiser Jus<iu'oii ne grimpe pas ton pauvre amour do clièvro. Kt t'emportera, comme un aigle vole un lièvre, Vers des serpolets qu'un ciel clair vient arroser!
0 ma nuit claire! o tes yeux dans mon clair de lune! 0 ce lit de lumière et d'eau parmi la brune 1 Toute cette innocence et tout c<' rcposoir!
Aime-moi î ('es deux mots sont mes verbes suprêmes, (^ar étant Inu Dieu tout-puissant, je peux vouloir, Mais je ne voux d'abord (|uo pouvoir que tu m'aimes!
Seigneur, c'est trop ! Vraiment je n'ose. Aimer qui? Vous? Oh! non! Je tremble et n'ose. Oh! vous aimer, je n'ose, .le ne veux pas! Je suis indigne. Vous, la Rose Immense des purs vents de l'Amour, ô Vous, tous
Les cœurs des Saints, ô Vous qui fûtes le Jaloux
D'Israël, Vous, la chaste abeille qui se pose
Sur la seule fleur d'une innocence mi-close,
Ouoi, moi, moi, pouvoir Vous aimer! Êtes-vous fous ',
Père, Fils, Esprit? Moi, ce pêcheur-ci, ce lâche,
Ce superbe, qui fait le mal comme sa tâche
VA n'a dans tous ses sens, odorat, toucher, goût,
Vue, ouïe, et dans tout son être — hélas! dans tout Son espoir et dans tout son remords — que l'extase D'une caresse où le seul vieil Adam s'embrase?