‹ Choix de sermons de la jeunesse de BossuetChapitre 131 sur 460 · Ep., cxxxviii, ad Marcel!., n · texte numérisé non relu

Ep., cxxxviii, ad Marcel!., n

bien qu'il doit considérer sans envie les enfants du siècle qui se réjouissent, nous lui ferons voir dans le second point qu'il doit tirer de l'utilité des disgrâces que Dieu lui envoie.

[DEUXIÈME POINT

Donc, fidèles, pour vous faire voir combien les afflictions sont utiles, connaissons premièrement quelle est leur nature, et disons que la cause générale de toutes nos peines, c'est le trouble qu'on nous apporte dans les choses que nous aimons. Or nous pouvons y être troublés en trois ditlérentes manières, qui me semblent être comme les trois sources d'où découlent toutes les misères dont nous nous plaignons.

Premièrement, on nous inquiète quand on nous refuse ce que nous aimons ; car il n'est rien de plus misérable que cette soif qui jamais n'est rassasiée, que ces désirs toujours suspendus qui courent éternellement sans rien prendre. On ne peut assez exprimer combien l'âme est travaillée par ce mouvement.

Mais on l'afflige beaucoup davantage quand on la trouble dans la possession du bien qu'elle tient : « parce « que, dit saint Augustin^ quand elle possède ce qu'elle « aimait, comme les honneurs, les richesses, elle se « l'atiache à elle-même par la joie qu'elle a de l'avoir; « elle se l'incorpore en quelque façon, si je puis parler « de la sorle ; cela devient comme une partie de nous- « mêmes, et, pour dire le mot de saint Augustin, comme « un membre de notre cœur : » de sorte que si on vient à nous l'arracher, aussitôt le cœur en gémit; il est tout déchiré, tout ensanglanté par la violence qu'il soufTre.

l. De Lib. Ârbit., I, xv, 33.

SUR LA PROVIDENCE. Ub

La troisième espèce d'affliction, qui est si ordinaire dans la vie humaine, ne nous ôte pas entièrement le bien qui nous plaît; mais elle nous traverse de tant de côtés, elle nous presse tellement d'ailleurs, qu'elle ne nous permet pas d'en jouir. Tous avez acquis de grands biens, il semble que vous deviez être heureux, mais vos continuelles infirmités vous empêchent de goûter le fruit de votre bonne fortune : est-il rien de plus importun? C'est avoir le verre en main et ne pouvoir boire, bien que vous soyez tourmenté d'une soif ardente, et cela nous cause un chagrin extrême.

Voilà les trois genres d'afflictions qui produisent toutes nos plaintes : n'avoir pas ce que nous aimons, le perdre après l'avoir possédé, le posséder sans en goûter la douceur, à cause des empêchements que les autres maux y apportent. Si donc je vous fais voir, chrétiens, que ces trois choses nous sont salutaires, n'aurai-je pas prouvé manifestement que c'est un effet merveilleux de la bonté paternelle de Dieu sur les justes, de vouloir qu'ils soient attristés dans la vie présente, comme Jésus leur prédit dans notre évangile ? C'est ce que j'entreprends de montrer avec le secours de la grâce.

Et premièrement il nous est utile de n'avoir pas ce que nous aimons ; et c'est en quoi le monde s'abuse, qui, voyant un homme qui a ce qu'il veut, s'écrie, avec un grand applaudissement, qu'il est heureux, qu'il est fortuné. Il a ce qu'il veut : est-il pas heureux? Il est vrai, le monde le dit; mais l'Évangile de Jésus-Christ s'y oppose : et la raison, c'est que nous sommes malades. Je vous nie, délicats du siècle, que la misère consiste à n'avoir pas ce que vous aimez ; c'est plutôt à n'aimer pas ce qu'il faut : et de même la félicité n'est pas tant à posséder ce que vous aimez, qu'à aimer ce qui le doit être.

126 SUR La PROVIDENCE.

Pour entendre solidement cette vérité, remarquez que la félicité, c'est ^ la santé de l'ame. Nulle créature n'est heureuse si elle n'est saine; et c'est la même chose à l'égard de l'ame, qu'elle soit heureuse et qu'elle soit saine : à cause qu'elle est saine quand elle est dans une bonne constitution, et cela même la rend heureuse. Comparez maintenant ces deux choses: n'avoir pas ce que nous aimons, et aimer ce qui ne doit pas être aimé; et considérez lequel des deux rend l'homme plus véritablement misérable. Direz-vous que c'est n'avoir pas ce que vous aimez? Mais quand vous n'avez pas ce que vous aimez, c'est un empêchement qui vient du dehors ; au contraire, quand vous aimez ce qu'il ne faut pas, c'est un dérèglement au dedans. Le premier, c'est une mauvaise fortune, il se peut faire que l'intérieur n'en soit pas troublé ; le second est une maladie qui l'altère et qui le corrompt. Et puisqu'il n'y a point de bonheur sans la santé et le bon état du dedans, il s'ensuit que celui-là est plus malheureux qui aime sans une juste raison, que celui qui aime sans un bon succès : parce qu'il est plus déréglé, et par conséquent plus malade. Dans les autres maux : Délivrez-moi; mais où il y a du désordre et ensuite du péché : Ah ! guérissez-moi, s'écrie-t-il ; c'est qu'il y a du dérèglement, et consécjuemment de la maladie. D'où il résulte très-évidemment que le bonheur ne consiste pas à obtenir ce que l'on désire.

Cela est bon quand on est en bonne santé. On accorde à un homme sain de manger à son appétit; mais il y a des appétits de malade, qu'il est nécessaire de tenir en bride, et ce serait une opinion bien brutale d'établir la félicité à contenter les désirs irréguliers qui sont causés par la maladie. Or, lidèles, toute notre nature est remplie

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