Advcrs. Marcion.. lib. H, n
SUR LES DEMONS. 19f)
Tirés du néant, et c'est assez dire : de là, messieurs, il est arrivé que les premiers des anges [a] se sont endormis en eux-mêmes dans la complaisance de leur beauté La douceur de leur liberté les a trop charmés, ils en ont voulu faire une épreuve malheureuse et funeste; et. déçus par leur propre excellence, ils ont oublié la main libérale qui les avait comblés de ses grâces. L'orgueil s'est emparé de leurs puissances : ils n'ont plus voulu se soumettre à Dieu, et, ayant quitté, les malheureux, cette première bonté, qui n'était pas moins l'appui de leur bonheur que le principe de leur être, vous étonnerezvous si tout est allé en ruine, ni s'il s'en est suivi un changement si épouvantable? Dieu l'a permis de la sorte.
Tremblons, tremblons, mes frères, et soyons saisis de frayeur en voyant ce tragique exemple, et de la faiblesse de la créature, et de la justice divine. Hélas ! on a beau nous avertir, nous courons tous les jours aux occasions du péché les plus pressantes, les plus dangereuses ; nous ne veillons non plus sur nous-mêmes que si nous étions impeccables; et nous croyons pouvoir conserver sans peine, parmi tant de tentations, ce que des créatures si parfaites [b) ont perdu dans une telle tranquillité. Est-ce folie ? est-ce enchantement ? est-ce que nous n'entendons pas quels malheurs le péché apporte? pendant que nous voyons à nos yeux ces esprits si nobles détigurés (c) si étrangement par un seul crime, que d'anges de lumière ils sont faits tout d'un coup anges de ténèbres, d'enfants ils sont devenus ennemis irréconciUables; et étant ministres immortels des volontés divines (cT), ils sont entîn réduits à cette extrémité de misère, qu'il n'y a plus pour eux d'occupation que dans l'infâme emploi de tromper les hommes.
Var. (a) Que lesaiigesrebelles. — (6) Des esprits si parfaits. — (c) Changés. — (d}Etde ministres immorlels des volontés immuables de Dieu.
Quelle vengeance ! quel changement ! c'est le péché qui l'a fait, et nous ne le craignons pas! n'est-ce pas être bien aveugles? Mais revenons à notre sujet, et jugeons de la force de nos ennemis par la perfection de leur nature.
C'est le grand apôtre saint Paul qui nous y exhorte par ces excellentes [paroles :] « Revêtez-vous, dit-il, des ar- « mes de Dieu, parce que vous n'avez pas à combattre « la chair ni le sang, » ni aucune force visible : Non est nobis coUuctatio adversus caraem et sanguinem^ sed adversus principatus et potestateSy adversus mundi rectores, contra spiritualia nequitiœ in cœlestihus'^ ; « mais contre des prin- « cipautés et des puissances, et des malices spirituelles : » spiritualia nequitiœ. Pourquoi exagère-t-il en termes si forts leur nature spirituelle ? c'est à cause que dans les corps, outre la partie agissante, il y en a aussi une autre qui souffre, que nous appelons la matière : c'est pourquoi les actions des causes naturelles, si nous les comparons à celles des anges, paraîtront languissantes et engourdies, à cause de la matière qui ralentit toute leur vertu. Au contraire, ces ennemis invisibles, qui s'opposent à notre bonheur, ne sont pas, dit-il, de chair ni de sang : tout y est dégagé, tout y est esprit; c'est-à-dire, tout y est force, tout y est vigueur : ils sont de la nature de ceux dont il est écrit «qu'ils portent le monde^. » Et de là nous devons conclure que leur puissance est très-redoutable.
Mais vous croirez peut-être que leur ruine les a désarmés, et qu'étant tombés de si haut, ils n'ont pu conserver leurs forces entières. Désabusez-vous, chrétiens; tout est entier en eux, excepté leur justice et leur sainteté, et conséquemment leur béatitude. En voici la raison solide, tirée des principes de saint Augustin : c'est