‹ Choix de sermons de la jeunesse de BossuetChapitre 346 sur 460 · Ms., f. 195 : 2 str · texte numérisé non relu

Ms., f. 195 : 2 str

378 SUR L'IMPEXITENCE FINALE.

le Complément des Variantes. J'y ai joint une première et une seconde esquisse de la ptToraison : en les rapprochant du texte définitif, on entre dans le secret du travail de Bossuet. Je recommande cette comparaison aux jeunes gens comme un utile sujet d'étude.

SFR L'IMPENITENCE FINALE

ilortuus est autem et dives.

[Le riche mourut aussi.]

Lcc, XVI, 22.

Je laisse Jésus-Christ sur le Thabor dans les splendeurs de sa gloire, pour arrêter ma vue sur un autre objet moins agréable, à la vérité, mais qui nous presse plus fortement à la pénitence. C'est le mauvais riche mourant, et, mourant comme il a vécu, dans l'attache à ses passions, dans l'engagement au péché, dans l'obligation à la peine.

Dans le dessein que j'ai pris de faire tout l'entretien de cette semaine sur la triste aventure de ce misérable, je m'étais d'abord proposé de donner comme deux tableaux, dont l'un représenterait sa mauvaise vie, et l'autre sa fin malheureuse (a) ; mais j'ai cru que les pécheurs, toujours favorables à ce qui éloigne leur conversion, si je faisais ce partage, se persuaderaient trop facilement qu'ils pourraient aussi détacher ces choses qui ne sont pour notre malheur que trop enchaînées, et qu'une espérance présomptueuse de corriger à la mort ce qui manquerait à la vie , nourrirait leur impénitence. Je me suis donc résolu de leur faire considérer, dans ce discours comme, par une chute insensible, on tombe d'une

Var. (a) Sa mauvaise mort.

vie licencieuse [a] à une mort désespérée, afin que contemplant d'une même vue ce qu'ils font et ce qu'ils s'attirent, où ils sont et où ils s'engagent, ils quittent la voie en laquelle ils marchent, par la crainte de l'abîme où elle conduit. Vous donc [b]. ô divin Esprit, sans lequel toutes nos pensées sont sans force et toutes nos paroles sans poids, donnez efficace à ce discours, touché des saintes prières de la bienheureuse Marie, à laquelle nous allons dire : Ave.

C'est trop se laisser surprendre aux vaines descriptions des peintres et des poètes, que de croire la vie et la mort autant (c) dissemblables que les uns et les autres nous le figurent [d)K II leur faut donner les mêmes traits. C'est pourquoi les hommes se trompent lorsque, trouvant leur conversion si pénible pendant la vie, ils s'imaginent que la mort aplanira ces difficultés , se persuadant peut-être qu'il leur sera plus aisé de se changer, lorsque la nature altérée touchera de près à son changement dernier et irrémédiable : car ils devraient penser au contraire que la mort n'a pas un être distinct qui la sépare de la vie ; mais qu'elle n'est autre chose, sinon une vie qui s'achève. Or, qui ne sait, chrétiens, qu'à la conclusion de la pièce, on n'introduit pas d'autres personnages que ceux qui ont paru dans les autres scènes; et que les eaux d'un torrent, lorsqu'elles se perdent, ne sont pas d'une autre nature que lorsqu'elles coulent? C'est donc cet enchaînement qu'il nous faut aujourd'hui comprendre : et afin de concevoir plus distinctement comme ce qui se passe en la vie

Var. (a) Mauvaise, — [b] Mais vous. — (c) Aussi. — (d) Nous les représentent.

1. Ed. : nous les figurent. Pour les peindre au naturel, pour les représeAter chrétiennement . Deux membres de phrase soulignés dans le manuscrit; ce qui veut dire, je le crois, que Bossuet les aura trouvés superflus.

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porte coup au point de la mort, traçons ici en un mot la vie d'un homme du monde.

Ses plaisirs et ses affaires partagent ses soins : par l'attache à ses plaisirs, il n'est pas à Dieu; par l'empressement de ses affaires, il n'est pas à soi; et ces deux choses ensemble le rendent insensible aux malheurs d'autrui. Ainsi notre mauvais riche, homme de plaisirs et de bonne chère, ajoutez, si vous le voulez, homme d'affaires et d'intrigues, étant enchanté par les uns et occupé par les autres, ne s'était jamais arrêté pour regarder en pas ■ sant le pauvre Lazare qui mourait de faim (a) à sa porte.

Telle est la vie d'un homme du monde ; et presque tous ceux qui m'écoutent se trouveront tantôt, s'ils y prennent garde, dans quelque partie de la parabole. Mais voyons enfin, chrétiens, quelle sera la fin de cette aventure. La mort, qui s'avançait pas à pas, arrive, imprévue et inopinée. On dit à ce mondain délicat, à ce mondain empressé, à ce mondain insensible et impitoyable, que son heure dernière est venue : il se réveille en sursaut, comme d'un profond assoupissement; il commence à se repentir de s'être si fort attaché au monde, qu'il est enfin contraint de quitter; il veut rompre en un moment ses liens, et il sent, si toutefois il sent quelque chose, qu'il n'est pas possible, du moins touti à coup, de faire une rupture si violente; il demande du temps en pleurant, pour accomplir un si grand ouvrage, et il voit que tout le temps lui est échappé. Ah! dans une occasion si pressante, où les grâces communes ne suffisent pas, il implore un secours extraordinaire; mais comme il n'a lui-même jamais eu pitié de personne {b), aussi tout est sourd à l'entour de lui au jour de son affliction (c) :

Var. (a) Languissait. — {b) Comme il a été trop souvent lui-même imploré — appelé — en vain an secours. — (c) De sa dernière angoisse.

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tellement que par ses plaisirs, par ses empressements, par sa dureté, il arrive enfin, le malheureux, à la plus grande séparation sans détachement : premier point ; à la plus grande affaire sans loisir : second point; à la plus grande misère sans assistance : [troisième point] . 0 Seigneur, Seigneur tout-puissant, donnez efficace à mes paroles, pour graver dans les cœurs de ceux qui m'écoutent des vérités si importantes. Commençons à parler de l'attache au monde.

PREMIER POINT

L'abondance , la bonne fortune, la vie délicate et voluptueuse sont comparées souvent dans les saintes Lettres à desfleuvesimpétueux, qui passent sans s'arrêter, et tombent sans pouvoir soutenir leur propre poids (a). Mais si la féhcité du monde imite un fleuve dans son inconstance, elle lui ressemble aussi dans sa force; parce qu'en tombant elle nous pousse, et qu'en coulant elle nous tire : Attendis quia labitur , cave quia trahit, dit saint Augustin ^

Il faut aujourd'hui, messieurs, vous représenter cet attrait puissant. Venez et ouvrez les yeux, et voyez les liens cachés dans lesquels votre cœur est pris : mais pour comprendre tous les degrés de cette déplorable servitude où nous jettent les biens du monde, contemplez ce que fait en nous l'attache (ô) d'un cœur qui les possède, l'attache d'un cœur qui en use, l'attache d'un cœur qui s'y abandonne. 0 quelles chaînes! ô quel esclavage I Mais disons les choses par ordre.

Var. (a) Sans se pouvoir soutenir. — {b) Le plaisir» l. In Ps. cxxxvi, n. 3.

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Premièrement, chrétiens, c'est une fausse imagination des âmes simples et ignorantes, qui n'ont pas expérimenté la fortune, que la possession des biens de la terre rend l'âme plus libre et plus dégagée. Par exemple, on se persuade que l'avarice serait tout à fait éteinte, que l'on n'aurait plus d'attache aux richesses,- si l'on en avait ce qu'il faut. Ah ! c'est alors, disons-nous, que le cœur, qui se resseiTe dans l'inquiétude du besoin, reprendra sa liberté tout entière dans la commodité et dans l'aisance. Confessons la vérité devant Dieu : tous les jours nous nous flattons de cette pensée; mais certes nous nous abusons, notre erreur est extrême (a). Certes^ c'est une folie de s'imaginer que les richesses guérissent l'avarice,- ni que cette eau puisse étancher cette soif. Nous voyons par expérience que le riche, à qui tout abonde, nest pas moins impatient dans ses pertes que le pauvre à qui tout manque; et je ne m'en étonne pas ; car il faut entendre, messieurs, que nous n'avons pas seulement pour tout notre bien une affection générale, mais que chaque petite partie attire une affection particulière : ce qui fait que nous voyons ordinairement que l'âme n'a pas moins d'attache, que la perte n'est pas moins sensible dans l'abondance que dans la disette. Il en est comme des cheveux, qui font toujours sçntir la même douleur, soit qu'on les arrache d'une tête chauve, soit qu'on les tire d'une belle tête^ qui en est couverte : on sent toujours la même douleur, à cause que (b) chaque cheveu ayant sa racine propre, la violence est toujours égale. Ainsi, chaque petite parcelle du bien que nous possédons tenant dans le fond du cœur par sa racine particulière, il s'ensuit manifestement quel opulence n'a pas

Var. (a) Grande. — {ù] Parce que.

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