Luc, XXIII
qui n'a pas encore [été ouverte. Venez, ô soldat, percez son coté ; un secret réservoir de sang doit encore couler sur nous par cette blessure. Voyez ruisseler ce sang et cette eau du côté percé de Jésus : c'est l'eau sacrée du baptême, c'est l'eau de la pénitence, l'eau de nos larmes pieusss. Que cette eau est efficace pour laver nos crimes! mais, mes frères, elle ne peut rien qu'étant jointe au sang de Jésus, dont elle tire toute sa vertu. Coulez donc, ondes bienheureuses de la pénitence; mais coulez avec le sang de Jésus, pour être capables de laver les âmes. Chrétiens, j'entends le mystère; je découvre la cause profonde pour laquelle le divin Sauveur, prodiguant tant de sang avant sa mort, nous en gardait encore après sa mort même : celui qu'il répand avant sa mort faisait le prix de notre salut ; celui qu'il répand après, nous en montre l'application par les sacrements de l'Église. Disposons-nous donc, chrétiens, à nous appliquer le sang de Jésus, ce sang du nouveau Testament, en méditant qu'il nous est donné pour la rémission de nos crimes : c'est ma seconde partie.
SECOND POINT
Jésus-Christ, pour nous mériter la rémission de nos crimes, nous en a premièrement mérité la haine; et les douleurs de sa passion portent grâce dans les cœurs pour les détester. Ainsi, pour nous rendre dignes de mériter ce pardon, cherchons dans sa passion les motifs d'une sainte horreur contre les désordres de notre vie.
Pour cela il nous faut entendre ce que le péché en général, et ce que tous les crimes en particulier, ont fait souffrir au Fils de Dieu, et apprendre à détester le péché, par le mal qu'il a fait à notre Sauveur. Le péché en
général porte séparation d'avec Dieu, et attache très-intime à la créature. Deux attraits nous sont présentés, avec ordre indispensable de prendre parti : d'un côté le bien incréé, de l'autre le bien sensible; et le cœur humain, par un choix indigne, abandonne le Créateur pour la créature. Qu'a porté le divin Sauveur pour cette indigne préférence? La honte de voir Barabbas', insigne voleur, préféré publiquement à lui-même par les sentiments de tout un grand peuple. Ne frémissons pas vainement contre l'aveugle fureur de ce peuple ingrat : tous les jours, pour faire vivre en nos cœurs une créature chérie, nous faisons mourir Jésus-Christ; nous crions qu'on l'ôte, qu'on le crucitie ; nous-mêmes nous le crucifions de nos propres mains, « et nous foulons « aux pieds, dit le saint apôtre ^ le sang du nouveau Tes- « tament, répandu pour laver nos crimes. »
Mais l'attache aveugle à la créature au préjudice du Créateur, a mérité à notre Sauveur un supplice bien plus terrible; c'est d'avoir été délaissé de Dieu. Car écoutez comme il parle : « Mon Dieu, mon Dieu, dit « Jésus, pourquoi m'avez-vous abandonné^? » Arrêtons ici, chrétiens; méditons la force de cette parole, et la grâce qu'elle porte en nous pour nous faire détester nos crimes.
C'est un prodige inouï qu'un Dieu persécute un Dieu, qu'un Dieu abandonne un Dieu, qu'un Dieu délaissé se plaigne, et qu'un Dieu délaissant soit inexorable : c'est ce qui se voit sur la croix. La sainte âme de mon Sauveur est remplie de la sainte horreur d'un Dieu tonnant ;
1. En marge : Barabbas, le malheureux Barabbas élail un voleur : c'est celui-là que nous voulons... Correclion écrite au crayon et presque effacée. Je n'ai pas réussi à en restituer les derniers mots.